Cinébdo – 2019, N°3 (Le Cinquième Élément, Cadavres exquis, Mesdames et messieurs bonsoir, Dans l’œil d’un tueur, Persona, Jésus de Montréal)

Ce format consiste en une compilation de mes critiques sur les films que j’ai vus dans la semaine.

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Sommaire
Le Cinquième Élément (Luc Besson, 1997)
Cadavres exquis (Francesco Rosi, 1976)
Mesdames et messieurs bonsoir (réalisation collective, 1976)
Dans l’œil d’un tueur (Werner Herzog, 2009)
Persona (Ingmar Bergman, 1966)
Jésus de Montréal (Denys Arcand, 1989)


Image d’en-tête : Le Cinquième Élément ; films 13 à 18 de 2019

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Lundi : Le Cinquième Élément 

(Luc Besson, 1997)

« Hors-thématique »*

Je me demande comment je me suis débrouillé pour ne pas aimer Le Cinquième Élément la première fois. Peut-être avais-je été rebuté dans mon inexpérience cinéphilique par le design blade-runnerien un peu instable, les effets spatiaux épatants qui rivalisent avec des prothèses aliens trahissant à tout instant leur nature plastifiée (au temps pour Gaultier). Les évènements déclencheurs poppant du néant n’aidaient sûrement pas.

Le Cinquième Élément, c’est tellement plus que ça. Déjà, c’est un film où les personnages sont fabuleux (le personnage de Chris Tucker dépasse en charisme celui de son « confrère » joué par Stanley Tucci dans Hunger Games, et je m’excuse de ce parallèle) même si Ian Holm montre quelques signes de faiblesse, au contraire d’un superbe Gary Oldman. Willis, c’est Willis ; les gros durs sont facilement interchangeables, surtout quand ils ont une palette d’expressions un peu courte, mais il sait montrer ce qu’il faut quand il faut.

Ensuite, c’est un film passionnel : Willis s’est éclaté, Oldman a joué par amitié pour Besson sans rechigner du tout sur son travail, et Besson lui-même était trop heureux de pouvoir mettre en images un projet datant de ses études. Au point qu’il a créé la langue parlée par Milla Jovovich (!) et qu’ils la parlaient tous les deux couramment (!!). (Remarquez, Valerian aussi était un vieux projet et cela ne l’a pas empêché de se planter.)

Et puisque je n’ai pas encore parlé de Jovovich, c’est un peu dommage mais elle a été choisi pour son physique (c’est confirmé par Besson qui s’est dit fasciné par son intemporalité physique), donc le personnage prend un coup dans l’aile (guère étonnant qu’elle ait fini dans le taxi de Willis…).

Enfin, c’est un film où tout est lié, qui crée des allusions jouissives, des indications juste pour les fans (j’avais remarqué que Willis pouvait bosser pour Oldman dans l’histoire, pas vous ?) et des motifs fascinants (je n’avais pas vu les cercles et rectangles récurrents avant de me documenter, et vous ?). Peut-être n’avais-je pas aimé, la première fois, que Le Cinquième Élément fût une comédie de science-fiction. Pourtant, aucun accroc dans l’usage quasi-burlesque que Besson fait des éléments à sa portée, si riches d’ailleurs. Et Serra, le discret et magique compositeur attitré de Besson, ne doit pas non plus être ignoré pour ses partitions qui portent ici mal leur nom ; en fait de partitions, c’est des réconciliations qu’il fait, flattant le classicomélophobe et s’attirant les faveurs des audiences jackso-princiennes en une fusion mémorable, énergique et raccord.

Plus qu’un Blade Runner des nineties, plus que le signe avant-coureur de la chute valériane de Besson, plus qu’un splendide méli-mélo du néo-noir et du tutti frutti, Le Cinquième Élément est le joyeux accomplissement d’une passion galopante. Plein de lui-même, c’est un film qui accroche chaque spectateur par au moins un détail. Quoique, la preuve en est que ça n’avait pas été mon cas… Heureusement qu’on change, pour le coup.


 


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Mercredi : Cadavres exquis

(Francesco Rosi, 1976)

« Thématique : Max von Sydow »*

Il paraît que je passe à côté de quelque chose, mais je n’ai pas réussi à sentir ce qui fait des Cadavres de Rosi une production aussi exquise.

Plantant Ventura comme un piquet policier stoïque dans le champ d’un thriller, il fait penser à la figure godardienne de Constantine : lui aussi va sombrer dans la paranoïa d’un noir et blanc très photographique. Mais il m’a semblé qu’il manquait un minimum de ténacité dans l’énonciation : les blancs de la narration rendent très vites distraits, et pour être honnête, j’en cherche toujours l’utilité. Pas de tension, pas de ferveur dans les liens qui se cimentent. Aurais-je manqué la lecture politique ? Elle m’a paru fortuite trop longtemps, effleurée du doigt par un détective trop flegmatique, résolvant les énigmes pour lui-même et se gardant jalousement les indices ; je ne demande pas qu’il les donne à son chef, mais à nous au moins.

Il est rare que je trouve des lenteurs dans le cinéma, mais je n’ai pas trouvé de beauté visuelle ou de renforcement métaphoriques à mettre sur leur compte ici. Si je prends l’air de m’excuser, c’est que ma perplexité devant le consensus sur à la qualité de l’œuvre me reste inexpliquée, mais je suis sûr d’une chose : j’ai ma dose hebdomadaire de complots condoriens (tus plutôt qu’inextricables), autour duquel un casting purement nominatif gravite comme fier qu’aucune ligne décrivant sa personnalité ne fût écrite, et alimentant l’illusion d’un progressisme politique faussement apatride qui se sert du meurtre avec autant de répétitivité que six coups sont tirés. Film à revoir, peut-être.


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Jeudi : Mesdames et messieurs bonsoir

(onze réalisateurs…, 1976)

« Thématique : langue italienne »*

Les sketches, c’est bien, mais c’est encore mieux si ça forme une suite cohérente. Et quelle suite cohérente est-elle la plus familière et appétissante pour onze réalisateurs acerbes ? La télévision, bien sûr !

Il y a un petit côté Inconnus derrière cette anthologie apophtegmique d’anachorètes enfiellés se prélassant dans l’humour noir et le politiquement incorrect. Quelques grands noms à l’interprétation et à la musique finissent le montage de cette œuvre composite démente, anticléricale, moqueuse, dénonciatrice, cynique, méchante et absolument créative qui ne délaisse à aucun moment la qualité de l’image.

Il faut dire qu’à onze, la collaboration donne directement sur quelque chose d’unique. Avec onze paires de jambes, le Bonhomme Film boîte, sa marche est ondulante et mal maîtrisée ; les faux pas sont fréquents mais ne causent jamais la chute de cet empire cinéastique. Les réalisateurs se sont tellement monté le bourrichon avec leurs crédibilités respectives que leur audace est presque choquante. Et tant qu’à faire, il semble assez légitime de dire que le niveau de scatologie est trop élevé. Mais c’est à la fois une manière de ne pas se prendre au sérieux et de donner encore plus de peps à ce pamphlet génial montrant la misère napolitaine et le travail infantile avant de faire déblatérer une image crado sur la rencontre conflictuelle d’un général avec une chasse d’eau récalcitrante.

C’est tous azimuts et délicieusement absurde, refondant les clichés d’une télévision ridiculisée en initiant des controverses dont la jubilation qu’elles occasionnent est maintenant marquée à jamais dans l’histoire du septième art.


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Vendredi : Dans l’œil d’un tueur

(Werner Herzog, 2009)

« Thématique : Werner Herzog »*

Il paraît rétrospectivement inévitable qu’Herzog et Lynch finissent par s’allier, en partie parce que leur style concorde mais aussi parce que ce film paraît la parfaite fusion des deux mentalités, quoique ce dernier n’en fût que le producteur. Cela assure au moins la continuité du succès commercial d’Herzog, qui renoue avec son intérêt pour le crime après Bad Lieutenant.

Tirant ses séquences hautement musiquées comme des fusées de feu d’artifice, Herzog choisit étrangement le montage pour nous en mettre plein la vue dès l’entrée en scène. On va de l’une à l’autre comme à travers le tunnel du temps (trouvé à Calgary par le meurtrier dont il est question dans le titre) jusqu’à ce que soit tissée la toile d’une cohérence éclair ; en dix minutes, le réalisateur nous montre qu’il va opter pour un format de 90 minutes classique au débit mesuré et efficace.

Réglant au passage discrètement ses comptes avec la télévision (que regarde trop le personnage de Michael Peña) et Star Wars et ses « vallées de l’ombre de la mort » (évoquées sous le regard désapprobateur de la géniale Grace Zabriskie), Herzog va s’employer, comme d’habitude, à ne rien faire comme tout le monde : piochant pour son drame des décors aussi bien théâtraux que d’extérieurs ou locaux que distants, il va faire semblant que Dafoe joue Columbo pour dérouler le crime à l’envers. Dans ce procédé, il se plante sur la confection du couple (Michael Shannon + Chloë Sevigny), ne nous laissant voir aucun des atomes crochus dont on aurait bien besoin pour expliquer la prétendue affection censée les retenir ensemble.

Il faudra s’en tenir aux métaphores visuelles : la surexposition (emploi presque outrageux du soleil californien) ajoute à l’atmosphère angoissante déjà installée (trop ?) par la musique, comme si l’on sentait une menace du manichéisme et des contrastes tranchants qu’il offre au jugement spectatorial. Ou bien est-ce autre chose ?

La caméra qui rotationne pour entrer ou sortir des plans fait penser aux mouvements d’un œil fou, alors la lumière nous rappelle à l’hypersensibilité d’un maniaque ; doit-on reconsidérer la place qu’on occupe et imaginer être soi-même, en tant que spectateur, le meurtrier dont l’œil malade est déjà le témoin que le visionnage lui-même est le crime en train d’être commis ? Et que dire de l’immobilité de certaines scènes, ce pivot immuable du monde qui paraît flotter d’un côté puis de l’autre de l’écran ? Ces procédés d’imagerie manquent de contours ; l’image est déjà belle et elle s’en trouve améliorée, mais la difficulté de sa compréhension ne valait peut-être pas la peine de sa recherche.

Ou alors c’est son mystère qui doit venir s’ajouter à celui des personnes, tirées d’une histoire vraie mise en allégorie du point de vue – ou presque – d’un tueur d’une façon qui laisse rêveur ; est-ce qu’une histoire arrive autant de fois que de gens la vivent ? Est-ce qu’un crime est une histoire comprise d’un seul ?


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Samedi : Persona

(Ingmar Bergman, 1966)

« Thématique : langues du monde »*

En son temps, Persona a choqué. Maintenant, rien n’a changé. Ce sont des images très crues, ancrées dans les vieilles mémoires, que Bergman va sortir du drame vietnamien des années 60, une abnégation incompréhensible alors puisque qu’elle parle anglais à travers la télévision. C’est en suédois qu’Andersson nous parle en aparté, parlant pour deux en fait puisqu’Ullmann a perdu la parole. Le choc est explosif, car de la guerre à l’érotisme, c’est tout une fresque d’audace par laquelle le réalisateur exorcise une nouvelle fois ses démons (mais sans Von Sydow), unissant deux femmes comme en un yin et yang bellement métaphorisée par les contrastes poignants et leurs vêtements toujours de tons opposés en une photographie magistrale.

C’est tout un poème schizophrénique qui est rédigé entre les deux personæ, de quoi transporter l’âme sans avoir besoin de percer le ciel de l’interprétation. Mais Persona m’a laissé un arrière-goût cendré ; a-t-il brûlé trop fort au feu de ses contrastes ou à la clarté de ses métaphores ? J’ai compris que le film est rarement saisi tout de suite, voire du tout, et j’ai pris mon temps et lu des critiques pour essayer de me former une idée du sous-texte qui fût à la hauteur de l’art graphique. J’y ai failli.

Trop souvent durant le visionnage, j’ai eu à faire l’effort, à me poser consciemment la question « qu’a-t-il voulu dire ? » Si je n’y ai pas répondu, c’est de ma faute d’analyste, mais ce qui ne l’est pas, c’est le fait même que je pus me poser la question, que j’eus la place de la formuler au milieu de ce ballet cinématographique pourtant convaincant. Je suis d’accord pour dire que Persona est un bon film, photographiquement bluffant, textuellement osé, et dont la fausse clarté n’est que le trop joli corollaire de ses contours à l’image. Mais je suis de ceux que l’interprétation, fut-elle libre ou reconnue comme difficile, a laissé dans son sillage, pour le plus grand malheur de mon appréciation globale.


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Dimanche : Jésus de Montréal

(Denys Arcand, 1989)

« Hors-thématique »*

Autant mon jugement est-il parfois drastiquement différent avec un revisionnage, autant Jésus de Montréal, à l’instar justement de son sujet, est-il resté conforme à mes souvenirs. L’ennui en moins ! J’avais une mémoire soupirante des scènes de théâtre jouées par les personnages, mais elles sont en fait presque aussi peu responsables de monotonie que les quelques minutes nécessaires à s’accorder sur le jeu des acteurs.

L’image crie légèrement au téléfilm, et le texte s’oublie quand il fait sonner çà et là les punchlines comme des corvées. En réalité, l’ambiance se constitue vite fait autour d’un casting dont la force tranquille est un atout orchestré avec grandeur. Comme les personnages sont aussi acteurs, il nous est donnée à voir la prospection que les professionnels ressentent immanquablement à la naissance de leur rôle ; ils sont bien placés pour le savoir.

Ils se cherchent, se trouvent, se perdent eux-mêmes, et parfois les uns les autres, si bien qu’on n’est plus sûr de voir un film de théâtre ou un ballet humain. La trouvaille des conflits est admirable, centrée sur un humour discret et pointilleux qui dédramatise et rend piquante la critique quasi-transparente des mondes paracinématographiques de la publicité, de la télévision, et même de la croyance, pour ceux que cela ne dérange pas.

Au temps pour la création de l’émotion, par contre. La musique est à blâmer, pauvrement choisie et répétitive, et peut-être le chemin de croix de Jésus de Montréal manque-t-elle d’un symbolisme qui aurait su l’ouvrir à une sensibilité qui eût été bienfaisante et approfondissante, au-delà du principe assez vite résumé selon lequel le film entier est une métaphore de la montée en popularité de Jésus.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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