Tutoriel : comment créer une langue (2/3 : phonologie)

Entre l’idée d’une conlang et sa conception, il y a un pont inévitable : la phonologie. C’est ce que je préfère en linguistique, mais ce n’est pas la seule raison si j’écris tout le second article de cette série à ce sujet : la prononciation d’une langue est ce qui fait rentrer la communication dans le tangible, l’audible. L’écriture en découle, jamais l’inverse.


Sommaire

  1. Un mot sur la diachronie
  2. Les sons
  3. Comment choisir les sons
  4. La phonotactique et la phonesthétique
    1. La phonotactique
    2. La phonesthétique
  5. Les altérations
  6. L’accent tonique
  7. L’orthographe

→Le premier article.

Un mot sur la diachronie

Ressource utile !

Une langue est synchronique : vous la construisez telle qu’elle est à un instant T. Mais créer des langues réalistes passe parfois par la diachronie, c’est-à-dire leur évolution. Je ne vais pas l’aborder ici, mais je peux vous diriger sur mon article sur l’évolution phonétique des langues et vous proposer cette ressource utile pour observer les vrais changements phonétiques qui se sont produits dans un paquet de langues naturelles. Vous pouvez facilement ignorer cette étape.

Les sons

Ressource utile !

La création de l’inventaire phonologique – c’est-à-dire l’ensemble des sons que contient votre langue – est toujours la première étape concrète dans la création d’une langue. Mais ce peut être intimidant d’avoir à choisir les sons qui nous plaisent parmi toute la gamme de phonèmes qu’un humain peut produire. En voici une liste en même temps qu’un site utile pour les taper à l’ordinateur.

Si vous ne connaissez pas – ou mal – l’alphabet phonétique international, je vous invite à aller voir cet autre article de ma composition sur le sujet. Vous pouvez aussi consulter des mots sur le Wiktionnaire ou chercher une langue sur Wikipédia pour observer sa phonologie, comme avec les consonnes françaises ci-dessous.

Le saviez-vous ? Votre phonologie n’a pas besoin d’être complexe. Le hawaïen ne compte que 9 consonnes et 5 voyelles, par exemple. Notez-en les conséquences suivantes :

  • une langue avec peu de sons aura une faible variété de syllabes possibles, et par conséquent des mots longs ; elle se parlera vite, avec beaucoup d’élisions (exemples réels : l’italien, le hawaïen) ;
  • une langue avec beaucoup de sons aura une grande variété de syllabes possibles, et pourra se permettre d’avoir des mots courts avec des entassements de consonnes et de voyelles (exemples réels : l’allemand, le russe*).

* Remarquez que le nombre de syllabes moyen n’est pas forcément le reflet de la richesse phonologique : le suédois et le russe ont beaucoup de syllabes par mot malgré que leur inventaire soit varié.

Comment choisir les sons

Notions rapides de réalisme (à prendre ou à laisser, à votre convenance) :

  1. créez des cohérences. Une langue avec les sons /p,t,k/ mais seulement /b,d/ est improbable (vous ajouterez /g/) ;
  2. n’utilisez pas que des sons rares. Le /θ/ (du digramme anglais <th>) est très rare notamment ;
  3. si vous utilisez des sons altérés (les voyelles nasalisées « on », « an », « in » du français par exemple), faites-en une généralité, ou évitez au moins d’en mettre un seul « pour faire joli » ;
  4. vous utiliserez au moins les consonnes /m,n,p/ et les voyelles /a,i,u/ (« a, i, ou »).

Ci-dessous, vous trouverez des tableaux des sons les plus communément utilisés sur l’ensemble des conlangs du site ConWorkShop ; c’est relativement réaliste même si l’on doit prendre en compte l’attrait évident des créateurs pour l’exotisme !

Sur ce tableau, on remarque que /m,n/ sont quasiment inévitables (respectivement 87,6% et 86% des conlangs du site les utilisent) ainsi que le son /k/ (88,8%). On remarque l’exotisme des conlangs par rapport aux langues naturelles par l’usage du son /ʞ/ par 0,7% des conlangs (57 / 8366) alors qu’il n’existe dans aucune langue naturelle. Il s’agit d’un son qui a été envisagé par les phonéticiens avant de céder à la controverse. Peut-être une partie de ces 57 conlangs utilisent-elles ce son par ignorance de son absurdité, mais cela n’aura aucune importance si votre conlang n’est pas conçue pour être réaliste ! Soyez seulement conscient que ce genre de fantaisies peut être perçu par certains puristes comme une erreur.
Sur ce tableau, on observe la constance du /i/ (présent dans 88% des conlangs du site) et du /u/ (79,5%). On croirait que le son /a/ n’est pas une constante (seulement 61,7% des conlangs l’utilisent) mais cela s’explique du fait que les sons /æ,ä,ɑ,ɐ/ peuvent être utilisés comme équivalents (110,9% des conlangs utilisent au moins l’une des cinq).

En plus des voyelles, vous pouvez déterminer une liste de diphtongues, qui sont deux voyelles prononcées ensemble, comme dans « oui » (/wi/) ou « ail » (/aj/), pouvant potentiellement avoir des équivalents spécifiques en lettres.

Pour vous aider à déterminer ce qu’est un inventaire phonologique réussi, dites-vous qu’un tableau visuellement attrayant peut en être le signe. Ci-dessous, c’est l’inventaire phonologique de ma conlang principale, l’ov. On peut voir les colonnes et les lignes que j’ai privilégiées, et les couples de consonnes que j’ai priorisés. Encore que le /s/ n’a pas son âme sœur le /z/, par exemple, et il n’y a qu’une consonne affriquée /t͡ɕ/… C’est que j’ai mis l’accent sur la personnalité de ma conlang avant son réalisme. Comparez le tableau avec l’inventaire phonologique du français ci-dessus, et vous verrez la différence.


Exemple concret !

En Buluq, la langue que je crée dans cette série pour illustrer, j’utiliserai peu de sons : /m,n,ŋ/ pour les consonnes nasales, /p,t,k,ʔ/ pour les consonnes occlusives, /f,s,x/ pour les consonnes fricatives, plus une affriquée /t͡s/.

On peut voir que le tableau des consonnes en Buluq est très cohérent : on voit une logique se dessiner sous la forme des colonnes (sauf le son /f/ qu’on peut expliquer par un décalage de /ɸ/ vers /f/ au cours de l’histoire de la langue, ce qui est cohérent) et le son /ʔ/ qui est tout seul.

Je n’utiliserai pas /l/, ce qui est plutôt rare. Pour les voyelles, on aura /a,i,u,o/, soit les quatre plus communes. Je n’utiliserai [w,j] qu’en allophones de /u,i/ au contact d’une autre voyelle (c’est-à-dire qu’au lieu de prononcer [a.i] (ah hi !) en deux syllabes, on prononcera [aj] (aïe !) en une seule).

Si une voyelle est suivie d’une consonne nasale /m,n,ŋ/, la consonne sera retirée et la voyelle nasalisée ; ainsi, comme en français, les lettres <on> feront le son /õ/, de même que <om>, mais cela fonctionnera avec toutes les voyelles.

La phonotactique et la phonesthétique

Deux autres aspects sont à considérer rapidement en matière de phonologie : la phonotactique et la phonesthétique. Honnêtement, je n’ai jamais rigoureusement passé de temps ni sur l’un ni sur l’autre, mais j’en parle car il vaut mieux les garder au moins à l’esprit (ce que j’ai toujours fait inconsciemment avant qu’un jour, j’en saisisse vraiment la nature).

La phonotactique

La phonotactique détermine les combinaisons de sons autorisées et interdites dans votre conlang. C’est généralement à ce stade que s’en décide la structure syllabique. Une structure CV (consonne + voyelle) est la plus simple. D’autre part, il est assez évident que vous voudrez éviter qu’un mot comme « nrprkstx » s’insinue dans votre langue… Ou peut-être qu’au contraire, vous en avez envie ? Ça peut être amusant.

Il n’est pas primordial de déterminer exactement les règles phonotactiques. Personnellement, je me contente de suivre une ligne de conduite. Par exemple, dans mes notes pour ma conlang principale, l’ov, je trouve ceci :

more long vowels and dark L, more ng, more (l)yr, more -Vn, more s,zc, pł, cn, -rś, our

C’est une liste des lettres (et donc des sons) que je voudrais voir fréquemment en ov. Car rien n’est plus agréable que la récurrence. Je vous conseille de déterminer précisément la prononciation de votre conlang en la baragouinant à l’oral pour repérer les combinaisons de sons qui vous fascinent, si vous ne les connaissez pas déjà.

Exemple concret !

Pour la phonotactique du Buluq, la structure syllabique sera CV(N), où « N » représente les consonnes nasales (entre parenthèses parce qu’elles seront facultatives dans chaque syllabe) mais j’autoriserai <ft> à titre d’exception. Les diphtongues /aj,uj,ow,iw/ seront les seules autorisées et ne pourront pas être nasalisées.

La phonesthétique

La phonesthétique est un domaine très abstrait : elle va déterminer le « look » de votre conlang à l’oral quand des phrases entières seront prononcées. C’est un résultat imprévisible, qu’on ne peut pas prédire en sélectionnant simplement des sons, d’autant que nous touchons là à une constante du conlanging : toutes les règles que vous déterminez auront un effet boomerang qui vous donnera plus tard l’impression que la langue a sa propre volonté. En effet, si vous interdisez la syllabe « tu », vous devriez logiquement être empêché de créer un suffixe « -u » pour les mots finissant par « -t ».

La phonesthétique est une alchimie délicate, fruit de constants ajustements, reposant sur l’équilibre entre la logique de votre langue et l’idéal que vous voulez atteindre. Ma méthode pour la gérer, c’est de construire chaque mot et chaque forme grammaticale en m’assurant sciemment que le résultat me plaît, à chaque fois. L’équilibre finit par se créer tout seul.

Attention, ne rechignez pas à changer des détails ! Si vous ne réglez pas immédiatement quelque chose qui vous pose souci, le quelque chose en question peut influer sur le reste de la langue et conduire à une insatisfaction générale.

Les altérations

Une fois que vous avez choisi vos sons, vous pouvez choisir des altérations. La plus commune est la longueur des consonnes ou des voyelles (représentée par /ː/ en phonétique).

  1. voyelle courte et longue en anglais : ”bin/bɪn/ et ”bean/bn/ ;
  2. voyelle courte et longue en français : ”à jeûn” /a ʒɛ̃*/ et ”à Agen” /ʒɛ̃/ ;
  3. consonne courte et longue en italien : ”ala/ala/ et ”alla/aa/ ;
  4. consonne courte et longue en français : ”il aime” /i.l‿ɛm/ et ”il l’aime” /i.‿ɛm/.

* Parfois /a ʒœ̃/.

Attention, le français utilise effectivement des consonnes et des voyelles longues, mais pas de manière distinctive comme en italien ou en finnois ; c’est juste le résultat du contact entre les mots ou de leur raccourcissement. 

Une autre altération existant en français est la nasalité des voyelles : ”in, un, an, on” /ɛ̃ œ̃ ɑ̃ ɔ̃/ sont les versions nasalisées de « è, eu, a, o » /ɛ œ a ɔ/. Toutes les voyelles peuvent être nasalisées, quoique ce n’est pas le cas en français.

Une dernière parmi tant d’autres : l’aspiration des consonnes. En français, l’on distingue /d/ et /t/, mais d’autres langues distinguent /t/ et /tʰ/ à la place (le coréen par exemple). Le /ʰ/ représente un son /h/ comme la lettre <h> en anglais. D’autres langues comme l’hindi distinguent les quatre variantes : /d dʱ t tʰ/.

Encore une fois, je vous invite à vous documenter par vous-même si vous voulez en savoir plus. Mon article « Tout savoir sur l’alphabet phonétique international » peut être un bon point de départ.

L’accent tonique

En français, l’accent tonique n’est pas distinctif, c’est-à-dire qu’on ne s’en sert pas pour distinguer des homophones. Mais une bonne moitié des langues du monde ont un accent tonique distinctif. Il y a plusieurs façons de le gérer :

  1. lui donner une position prévisible et le marquer quand c’est différent (comme en espagnol ou en italien) ;
  2. lui donner une position variable et toujours le marquer à l’écrit (comme en grec) ;
  3. ne lui laisser qu’une place orale (comme en anglais, en allemand ou en russe, où l’accent n’est jamais précisé à l’écrit).

Vous pouvez aussi opter pour un système de tons, où l’intonation des mots va être mise au premier plan et d’une manière beaucoup plus variable qu’avec un accent tonique.

L’orthographe

Conclusion logique au chapitre sur la phonologie : choisissez une orthographe. Elle peut utiliser n’importe quel système d’écriture qui vous est familier : alphabet latin, abjad arabe, alphabet cyrillique, devenagari etc. Pour un peu plus de créativité, vous pouvez l’étirer de deux façons :

  1. en donnant la même prononciation à plusieurs lettres (<ain,ein,in> en français par exemple, cas d’orthographe étymologique) ;
  2. ou, à l’inverse, en donnant différentes prononciations à la même lettre en fonction d’où elle se trouve (le <n> français, quand il n’est pas muet, se prononce normalement [n] mais devient [ŋ] devant un <k> ou un <g>, comme dans « camping ») : c’est ce qu’on appelle l’allophonie.

Les règles de cohérence de l’orthographe sont assez simples : privilégiez des signes récurrents, comme dans l’orthographe du banatien (une de mes conlangs) ci-dessous. Les voyelles longues sont marquées par un accent circonflexe, les consonnes d’un même type par le même diacritique, etc. Évitez d’utiliser une lettre avec un accent si vous n’utilisez pas la version sans accent.

Évitez aussi d’utiliser une lettre seulement dans un digraphe et jamais seule… même si le français le fait avec <qu>… C’est d’ailleurs pour ça qu’en banatien, j’ai décidé que la lettre <q> toute seule serait la combinaison de sons /kv/ ; c’est une solution assez laide et irréaliste, mais logique et que j’aime beaucoup. Soyons créatif !

Exemple concret !

Voici l’orthographe que j’ai décidée pour le Buluq : /m,n,ŋ/ = <m,n,ń> ; /p,t,k,ʔ/ = <p,t,c,q>, /f,s,x/ = <f,s,h> ; /t͡s/ = <ts>.

Dans le troisième et dernier article, nous aborderons un domaine plus ardu : les caractéristiques principales de votre conlang et sa grammaire. Vous devriez être en mesure d’en tirer un premier brouillon. Merci d’être fidèles !

→Le troisième article.

2 commentaires

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