Critiques de 14 films de Charlie Chaplin (1/2) (1918 – 1931)

Les cinébdos ne sont pas morts ! Ils reviennent pour une courte thématique Chaplin, dont j’ai vu 14 films pour les fêtes. Elle sera en deux parties.

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Sommaire
Charlot soldat (1918)
Une vie de chien (1918)
Charlot et le masque de fer (1921)
Le Kid (1921)
Pour gagner sa vie (1914, acteur seulement)
Le pèlerin (1923)
Le cirque (1928)
La Ruée vers l’or (1928)
Les Lumières de la ville (1931)

Bonne lecture !


Films 309 à 317 de 2018

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1 : Charlot soldat 

(1918)

Difficile de commencer une thématique Chaplin avant 1918. Une quarantaine de courts-métrages antérieurs sont ainsi ignorés, mais cela permet d’admirer avec un œil averti le Charlot déjà peaufiné balançant des jets d’humour noir par-dessus l’Atlantique depuis Hollywood. Avec ses effets à la Méliès et son imagination cocasse, il arrive à bien ramollir les têtes dures des acteurs d’alors. Directeur de génie, il peine encore à se sédentariser du théâtre et n’ose pas nous faire rire, mais ça viendra. D’autant que le sujet de la guerre était tendu (le film est sorti deux semaines avant sa fin) et qu’il ridiculise le thème d’une manière qui ne vieillit pas tant elle est impressionnante d’impertinence (je l’entends dans le bon sens du terme).


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2 : Une vie de chien 

(1918)

En 1918, on ne s’embêtait pas du bien-être des animaux sur les tournages ! Le résultat est cocasse, peut-être un peu moins lorsqu’on apprend que le chien-acteur n’a pas survécu plus de trois semaines à sa séparation de Chaplin. Mais quant à lui, il a su faire du vrai cinéma, et non plus du théâtre filmé, en créant des séquences admirables et vraiment drôles encore aujourd’hui. Ingénieux et souvent impressionnant, c’est une perle du muet qui nous fait garder le sourire tout du long sans nous faire oublier qu’il y a toujours des sous-entendus et une maîtrise de la technique.


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3 : Charlot et le masque de fer 

(1921)

Il y a du bon et du moins bon dans les débuts de Charlot, et c’est ici une œuvre appartenant à cette dernière catégorie. Ses moyens-métrages marquent par des scènes tenant du génie ; Chaplin en est un et ne laisse pas Le masque de fer lui retirer cette certitude, mais la drôlerie est occasionnelle et le discours socialement moins parlant. On laissera à ce film le modeste soin d’entretenir sa griffe en guise de meurtrissures fessières, avec quelques très bons gags que personne n’a osé lui voler ensuite.


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4 : Le Kid

(1921)

Le Kid n’est pas très loin au-dessus d’Une Vie de chien à mon avis, mais le génie de Chaplin s’y double d’une relation privilégiée avec le jeune Jackie Coogan qui joue le Kid. Le réalisateur semble aussi à l’aise avec l’enfant qu’il l’est avec son propre jeu, les autres acteurs (qu’il dirige à la perfection) ou simplement un chien.

Ce qui deviendra une amitié entre Coogan et Chaplin est à l’écran l’ingrédient essentiel d’une alchimie fameuse, qui ne prétend pas pour rien pouvoir faire venir larme et sourire (« a picture with a smile – and perhaps, a tear« , clame le premier intertitre). On ne peut vraisemblablement plus juger des difficultés techniques qui conduisaient au montage saccadé caractéristique du muet, mais on peut toujours reconnaître un talent immense dans ces émotions variées qui naissent peut-être pour la première fois dans le septième art.

Le muet… Avec des technologies qui se multiplient aujourd’hui si vite que des réalisateurs comme Cameron peuvent se permettre de les attendre, a-t-on idée de la façon dont on expliquerait le cinéma actuel, eût-on été catapulté dans les années 1920 d’Hollywood ? Et Chaplin, de son pas nonchalant et évasé, faisait déjà fleurir des sentiments tout artistiques et dans une entière maîtrise de la technique. Quid en plus de Coogan, cet acteur de 4 ans qui comprend tout et sait déjà jouer au petit adulte ?

Et quid encore des effets spéciaux, ces derniers artéfacts que Chaplin ne vole au théâtre que pour mieux s’en défaire, car voici qu’un fondu au noir ou l’image qui s’oblitère nous fait réfléchir encore plus. Avec une formule unique et inimitée, Chaplin pose un personnage qui n’est ni héroïque ni minable, drôle par l’ingéniosité de ses inventions, et créateur de sensation nouvelles jadis… et toujours pas surannées.


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5 : Pour gagner sa vie

(Henry Lehrman, 1914)

Petite incise dans la thématique Chaplin avec la réalisation d’un autre, qui se trouve être la première apparition de Chaplin au grand écran. Ce premier rôle ne lui a pas convenu, et c’est compréhensible : c’est le bazar. Ce petit scénario dilaté en 13 minutes semble né de plusieurs idées tout à fait à part les unes des autres, mises ensemble par des cinéastes qui n’avaient visiblement pas encore idée que le montage deviendrait une discipline tellement à part qu’elle mériterait ses propres distinctions, où les personnages poursuivent un but abscons dont la seule finalité paraît consister à se mettre des marrons. Désapprouvé.


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6 : Le pèlerin

(1923)

Il manque un petit quelque chose à cette farce qui penche vers le côté burlesque que Chaplin a l’habitude de fuir ou de renouveler. Un peu bavard pour un muet, le scénario s’embourbe à vouloir expliquer des situations un peu trop abracadabrantes pour laisser la comédie s’en sortir avec juste une pirouette. Chaplin touche à la religion, de quoi s’offrir quelques gags autour de psaumes muets et de gens puritains auxquels arrivent des péripéties faisant facilement passer des œuvres postérieures de beaucoup pour largement plus ringardes. Mais le peu de liant entre les chapitres est facilement craquelé par un charlot autocentré oubliant de déléguer la comédie aux autres personnages autrement que par le comique de répétition.


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7 : Le cirque 

(1928)

Le Cirque est un des grands chef-d’œuvres de Chaplin. Ça commence à sentir le sapin pour le muet, alors il chante le générique de début. Un des produits dont on se serait passé de la multiplication de ses talents : réalisateur, précurseur, acteur, compositeur, comique, le voici maintenant funambule, fraîchement sorti de plusieurs semaines d’entraînement pour un résultat plus qu’épatant. Comme si la corde raide n’était pas déjà effrayante, il s’y élance pour de vrai, avec des singes, et en faisant le clown dessus.

Une expérience que le cirque aurait considéré comme un dangereux mélange des genres, mais qu’il monte avec brio – on aura une pensée pour les séquences refaites ou celles qui finirent découpées. De quoi donner, en tout cas, une dimension qui fait réfléchir à son charlot tragi-comique, auquel il faut encore ajouter les talents de cascadeur et de chorégraphe tant le génie de ses scènes les plus simples s’étend, pour le plus grand malheur de son fessier que les chutes accablent.

Le résultat n’est pas aussi incroyable que dans Le Kid en ce qui concerne l’émotion, mais Le Cirque le titille quand même tant la prestation technique dépasse la justification par les années passées, et vu que l’humour ne le trahit pas ; charlot nous donne le sourire bruyant !


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8 : La ruée vers l’or

(1928)

La Ruée vers l’or est une incise particulièrement technique dans la carrière de Chaplin, où il n’hésite pas à envoyer un scénario en Alaska (pas pour de vrai, mais l’écriture est vraiment pensée de bout en bout pour une fois) et à recouvrir Hollywood de fausse neige pour dépeindre les aventures d’orpaillage de Charlot.

Il en profite pour étendre ses scènes un peu plus, mais aussi faire des liens entre elles. C’est dans l’adoption de ces modèles que le film semble malheureusement un peu plus conforme à ce qui nous ennuie dans les vieux films et que Chaplin avait pour coutume d’éviter. La répétition des décors ne donne pas autant de familiarité que de monotonie à l’image d’ensemble. Malgré ses scènes mythiques qui nous font garder le même sourire que devant ses créations de l’immédiat après-guerre, il ne fait pas rire. On admire plutôt, est-ce mieux ? Oui pour le jugement, non pour le ressenti, et on aura du mal, après tout, à s’habituer au style du long-métrage où Chaplin semble avoir suivi le mouvement plutôt que « précursé ».

Heureusement, le Klondike nous donne quand même voir de fabuleux paysages, tous faux, dont la crédibilité incroyable donne un peu de couleur à l’ingénierie hollywoodienne en ces temps où les films sont encore muets. Chaplin devient un véritable agitateur… de baguette magique au milieu de ces accessoires qu’il semble conduire la même main de maître qui lui permet de composer la musique ou de diriger les acteurs.


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9 : Les Lumières de la ville

(1931)

Avoir produit un des films préférés de Welles, Kubrick et Tarkosvki est une belle récompense pour avoir résisté au parlant qui devenait une norme commerciale. Même au prix du perfectionnisme virant à l’obsession du réalisateur, et peut-être malgré le tournage qui dura 22 mois.

En tout cas, l’œuvre est témoin que Chaplin, s’il a été réticent à la sonorisation, n’était pas dénué d’un grand talent d’adaptation venant s’ajouter à la liste de ses mérites : on n’est plus sur la maladresse de La Ruée vers l’or. Il est parvenu à demeurer lui-même en accédant à une structuration plus sensée de son propos, et plus dans l’air du temps. Doit-on y voir un miracle de la part de celui qui voyait une passade dans le cinéma parlant ?

Il s’ouvre aussi au comique de répétition et à la platitude de son insistance, mais également à sa fraîcheur quand une autre discipline la régit : je pense notamment à la scène de boxe, qui est répétitive, mais qui prend des airs de chorégraphie. L’écriture marque une maturation lucide, peut-être à cause de son tempérament fignoleur (tourner une même scène 342 fois, est-ce bien raisonnable ?), qui permet en tout cas d’établir un scénario compact, sans les soubresauts qu’il avait l’habitude d’entretenir comme on époussète la relique d’une époque révolue.

Difficile d’imaginer un Chaplin colérique et systématique derrière la caméra alors qu’il est Charlot devant elle, un attendrissant vagabond toujours d’actualité et encore prometteur de bons gags d’un vaudeville sans le vice d’un quiproquo poussé à bout.


* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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6 réponses

  1. Voilà une astuce bien cocasse que celle de glisser un intrus dans une litanie de chef d’œuvres (ou presque) pondus par un immortel génie du rire ! Voilà bien une démonstration quasi-scientifique qui débouché sur l’incontestable supériorité artistique de Chaplin sur sa concurrence directe, d’autant plus évidente face au menu fretin que ce Lehrman. D’ailleurs, j’ai toujours entendu dire que cette fameuse première ciné du jeune British s’était produite devant la caméra de Sennett ?
    Quoiqu’il en soit, on peut mégoter tant qu’on veut sur les faiblesses de « la ruée vers l’or », cela ne m’empêchera jamais de me tordre de rire face à ces hallucinations d’affamé.
    Sur ce, je m’en vais rire à nouveau de Charlot rentre tard, histoire de me faire une idée sur ce qui a pu m’arriver aux petites heures d’après réveillon. 😉
    Bonne année 🍾

    Aimé par 1 personne

    • L’intrus a été improvisé, car notre pauvre Internet ne supporte guère d’autre plateforme que YouTube pour ces vieux films qui ne se trouvent nulle part… Et avoir voulu changer n’a rien arrangé.

      Pour Sennett, je ne sais pas, je ne connais que des saynètes.

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    • Chaplin a toujours su manier les ingrédients à sa portée avec une virtuosité sans pareille. Même si celui-là ne m’a pas tant marqué, il est évident que les goûts sont tout ce dont on a besoin pour vibrer plus avec l’un qu’un autre.

      Merci beaucoup pour ton passage !

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      • C’est pour moi le plus gracieux de tous ses films en raison de la poésie qui se dégage de toutes les scènes avec la jeune aveugle. La fin, c’est une des plus belles scènes de toute l’histoire du cinéma. J’en ai d’ailleurs parlé chez moi, si cela te dit. Mais c’est l’avantage d’un génie tel que Chaplin : chacun pourra trouver chez lui en fonction de ses goûts un film préféré différent.

        Aimé par 1 personne

      • C’est vrai que l’alchimie fonctionne… Et c’est d’autant plus incroyable qu’il ne s’entendait pas avec l’actrice. Je vais jeter un œil à ton article.

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