Coup d’œil sur les langues austronésiennes

Les langues austronésiennes sont une famille de langues un peu méconnue ; on parle plus volontiers des langues qui nous sont voisines, et nombreuses sont celles qui appartiennent à la famille indo-européenne, fussent-elles aussi éloignées de nous que le russe ou l’albanais. Alors faisons un petit tour de leur grand tour du globe afin de leur rendre honneur.


Géographiquement, les langues austronésiennes s’étendent sur un territoire immense couvrant la quasi-totalité des îles de l’océan Pacifique, toute l’Indonésie, une petite partie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (à laquelle elles contribuent à l’incroyable diversité linguistique), les Philippines et Taïwan, ainsi que la Nouvelle-Zélande et Madagascar.

La langue austronésienne la plus parlée est le malais, qui regroupe les variantes appelées « malaisien » et « indonésien » et qui compte 200 à 250 millions de locuteurs, suivie par le filipino avec ses 45 millions de locuteurs.

L’hégémonie occidentale, du temps où elle était inapte encore à poser ses bottes sur cette carte aux allures de constellation (tant de bleu, tant de points !), a accepté avec plaisir l’invention du terme « austronésien » sous la forme d’ « Austronesisch » par le linguiste, ethnologue et anthropologue allemand Wilhelm Schmidt. Ce vocable plonge dans les racines d’un monde occidental vexé en combinant le latin « auster » (« vent du Sud ») et le grec « νῆσος » (nêsos, « île »).

L’étendue géographique des langues austronésiennes s’explique du fait qu’elles se sont propagées avec les tout derniers mouvements migratoires humains. En effet, toute l’Eurasie (à l’exception de la Sibérie et de la Scandinavie) et toute l’Afrique étaient déjà peuplées quand les Hommes arrivèrent en Océanie il y a 30 000 ans. Le foyer du peuplement océanien est Taïwan (aussi connu sous le nom de Formosa), dont l’ensemble de ceux qui en furent les indigènes (2,3 % de la population actuelle de l’île) parlent encore aujourd’hui des langues austronésiennes.

Ensuite, il faut attendre longtemps pour que les langues austronésiennes (et avec elles le genre humain) achèvent la colonisation du monde. En effet, si l’Indonésie actuelle a été peuplée par voie de terre du temps où le niveau des eaux était beaucoup plus bas, il va falloir attendre près de trente siècles que l’Homme se laisse séduire par la voie de mer : les Amériques sont peuplées depuis longtemps quand les navigateurs austronésiens découvrent deux territoires d’importance, aux alentours du XVe siècle : la Nouvelle-Zélande et Madagascar. Cela peut vous sembler tardif, mais un autre territoire a été découvert tard beaucoup plus proche de chez nous : l’Islande au IXe siècle.

Cette carte utilise les dates estimées pour la découverte de la Nouvelle-Zélande et de Madagascar, et non leur colonisation.

Note : les dates « BP », « before present » (en français « AA », « avant aujourd’hui »), doivent être décomptées de l’année 1950. 1400 AA correspond à 550 du calendrier grégorien.


Le peuplement des îles du Pacifique a commencé avec les îles Fidji et Tonga, puis s’est poursuivi par les îles Marquises, puis l’île de Pâques et Hawaii, et s’est achevé par la Nouvelle-Zélande et Madagascar.

La corrélation de la migration humaine avec l’évolution linguistique a notamment étayé l’idée controversée selon laquelle la phonologie des langues a subi une simplification constante en parallèle de la dispersion d’Homo sapiens. Cette idée est appuyée par le fait que les langues africaines ont beaucoup de sons, et les langues austronésiennes comptent les langues parmi les plus pauvres en sons, le hawaïen en tête. Réfutée aujourd’hui, cette théorie n’est que la partie émergée d’un iceberg refusant de fondre.


Quelques chiffres

Environ 1260 : c’est le nombre de langues austronésiennes recensées ;

386 millions : c’est le nombre de locuteurs de langues austronésiennes ;

17 650 km : c’est la distance séparant Hawaii de Madagascar, qui comptent tous deux des langues austronésiennes (respectivement le hawaïen et le malgache) au rang de leurs langues officielles et majoritaires. C’est presque la moitié (44%) de la circonférence de la Terre à l’Équateur. Mais il y a mieux : l’île de Pâques est distante de 14 300 km de Madagascar… en partant vers l’est ! Ces langues ont littéralement fait le tour du monde.

Langues 2


À quoi ressemblent-elles ?

Les langues austronésiennes peuvent donner l’impression d’être faciles car elles comptent remarquablement peu de sons. Pour référence, le français a 19 consonnes et entre 12 et 16 voyelles selon les dialectes. Le hawaïen compte seulement 9 consonnes et 5 voyelles (elles peuvent par contre toutes êtres courtes ou longues, ce qui peut porter le compte à 10 voyelles).

Cette pauvreté phonologique (aucune connotation péjorative derrière cet adjectif, c’est même plutôt fascinant) a des conséquences étonnantes :

— un locuteur du hawaïen ne saura pas faire la différence entre un T et un K, ou un V et un W ;

— les mots sont longs.

En effet, le hawaïen ne fait pas la distinction entre les sons /t/ et /k/ ni /v/ et /w/. Et pour compenser le peu de sons, il faut beaucoup de syllabes pour faire toute une langue. D’autant que la structure syllabique de ces langues est souvent très simple : une consonne et une voyelle font souvent l’affaire. C’est ainsi que le mot pour « orteil » en hawaïen est « manamanawawae », littéralement « branche de jambe ».

Les langues austronésiennes ont aussi un alignement morphosyntaxique qui porte leur nom : l’alignement austronésien. Derrière ce nom fastidieux se cachent des explications tout aussi fastidieuses qu’on peut avantageusement éluder en illustrant que la phrase « l’homme mange du riz avec sa main » se traduit littéralement par « sa main est mangée du riz avec par l’homme » en proto-austronésien (leur ancêtre reconstruit).

Pour pallier le fait que les langues austronésiennes ont peu de sons, elles font aussi appel à une particularité morphologique très intuitive et presque amusante appelée « reduplication ». Pour exprimer certains aspects grammaticaux, on dit simplement le mot deux fois.

En maori par exemple, la reduplication sert à exprimer la fréquence ou la quantité.

— « mate » : « mourir » ;

— « matemate » : « mourir en masse » ;

— « paki » : « tapoter » ;

— « pakipaki » : « tapoter fréquemment », « frapper des mains » ;

— « kimo » : « cligner des yeux » ;

— « kimokimo » : « cligner fréquemment des yeux ».

Parfois, elle sert à diminuer la force d’un mot.

— « wera » : « chaud » ;

— « werawera » : « agréablement chaud ».

— « mate » : « malade » ;

— « matemate » : « patraque »

Autre exemple en hawaïen, « wiki » signifie « rapide » et c’est de là que vient le nom de Wikipédia. « Wikiwiki » signifie « très rapide ». Parfois, la reduplication sert à former le pluriel. Certains mots redupliqués sont entrés dans notre langue, comme « douk-douk », l’incarnation d’un esprit de la culture mélanésienne, qui est devenue un couteau de fabrication française créé pour le marché océanien.

Toujours du fait de leur dispersion sur la surface du globe, les langues austronésiennes ont subi des influences diverses : le malgache a hérité les combinaisons de consonnes “mp”, “mb”, “nt”, “nd” des langues bantoues d’Afrique, et certaines langues d’Asie du Sud-est ont hérité les consonnes implosives (« avalées ») du khmer et du vietnamien, voire les tons du chinois, du thaï ou du lao. Elles sont généralement écrites avec l’alphabet latin, mais ont parfois des systèmes d’écriture dérivés de la brahmi (système d’écriture de l’Inde ancienne) ou de l’alphabet arabe.

Elles ne distinguent quasiment pas les genres, même à la troisième personne. En revanche, elle distingue deux pronoms « nous » ; l’un est inclusif (inclut l’interlocuteur) et l’autre exclusif (l’exclut).

Enfin, les langues austronésiennes distinguent facilement les registres de langue (familier, soutenu) au point qu’on les nomme parfois différemment : le registre du javanais s’adressant aux personnes socialement supérieures s’appelle le kromo, le registre normal est le ngoko, et un mélange des deux existe aussi qu’on appelle madya. C’est de cette manière également que ce sont dissociés le filipino et le tagalog, ou que l’indonésien a émergé du malais (ce sont fondamentalement les mêmes langues).

Conclusion

On associe facilement les populations îliennes du Pacifique à des peuples dits « primitifs », à plus forte raison que leur langue est d’apparence simple. Pourtant, ce sont les Austronésiens qui ont, les derniers, colonisé les terres vierges du monde. Ce sont eux qui, guidés par leur foi dans les courants, ont conduit des expéditions dans un océan dont ils ne pouvaient se douter de la vastitude et du peu de terres qu’il contient. Qu’à cela ne tienne, ce sont eux aussi qui ont colonisé ces petits points sur la carte et qui ont répandu leurs langues comme les derniers akènes de l’humanité, conduisant de petites découvertes au temps des « Grandes ». Et puis, une langue simple et fonctionnelle n’est-elle pas un idéal ?


Sources


3 commentaires

  1. Comme toujours, je me dis que je ne jette qu’un coup d’œil et je finis par avaler l’article entier. 😀
    Pourtant je dois bien avouer que toutes ces langues sont pour moi du javanais. Le côté exotique des lieux sans doute. Peut être aussi parce qu’ils seront en 2019 avant nous ! D’ailleurs, il faut que songe à être raisonnable ce soir si je ne veut pas être matemate demain matin. 😉
    Bon réveillon polyglotte et à l’année prochaine dans la langue de ton choix 🍾

    Aimé par 1 personne

    • Merci à toi pour ton passage ! C’est toujours un plaisir de lire un extrait de ta belle prose en commentaire. Je vais te souhaiter la bonne année en hawaïen même si je ne connais absolument pas les langues austronésiennes en termes de polyglottisme : hauʻoli makahiki hou (ça commence par ”aw, au lit”, je ne sais pas si c’est une invitation phonétique à être raisonnable…).

      Aimé par 1 personne

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