Notions de phonétique : phonèmes, distinctivité et allophones

Inventaire phonétique, distinctivité et allophonie : si vous n’en avez jamais entendu parler, pas d’inquiétude. Ce sont des phénomènes intéressants dont il peut être utile de connaître les bases, mais on n’en parle pas tous les jours. Mais moi si.

Sommaire :


L’inventaire phonétique

La prononciation d’une langue, c’est avant tout un inventaire phonétique : une liste des sons dont une langue dispose. Ils sont hérités de l’évolution depuis un ancêtre qui s’est épuré ou complexifié.

L’inventaire phonétique varie en taille en fonction de la langue : le français compte 20 consonnes et une douzaine de voyelles. C’est un inventaire de taille moyenne, quoique très riche en voyelles. L’anglais a 24 consonnes et 12 voyelles. Ces chiffres peuvent varier en fonction des dialectes.

On notera que l’érosion du nombre de consonnes ne fonctionne pas toujours, car l’évolution a parfois voulu faire la distinction entre deux consonnes qui n’en étaient qu’une à l’origine. C’est ainsi que le français a une consonne de plus que le latin, et l’anglais trois de plus que le proto-germanique. Le nombre de voyelles du français est le double du nombre de voyelles latines, car on a éliminé les voyelles longues, qui ont été remplacées par des voyelles différentes en nature (/e: e/, où les deux points marquent la longueur, sont ainsi devenus /e ɛ/).

Il existe des inventaires tout à fait étonnants : le nuxalk compte par exemple 28 consonnes et 3 voyelles. Mais les inventaires phonétiques les plus étonnants sont caucasiens : l’adyguéen, par exemple, dispose d’un maximum de 66 consonnes (cela varie dialectalement) et de seulement 2 voyelles ! Le record est détenu par une langue caucasienne morte depuis 1992, l’oubykh, qui comptait environ 84 consonnes et 2 voyelles (le manque de précision vient du fait que la langue a été étudiée sur le tard alors qu’un seul locuteur était encore vivant).

L’ensemble des consonnes oubykhes. Les diacritiques représentent des altérations des sons de base : l’éjectivité, la labialisation, la glottalisation et la palatalisation.

Je parlerai des voyelles oubykhes en conclusion.


La distinctivité, les phonèmes

Pour s’assurer qu’un son est nécessaire pour la bonne compréhension d’une langue, il faut s’assurer qu’il est distinctif (ou phonémique, ce qui est synonyme : son distinctif = phonème).

Un son distinctif, c’est un son dont la langue a besoin pour distinguer le sens. Pour prouver qu’un son est distinctif, la linguistique fait appel aux paires minimales, qui sont un couple de mots différenciés par un seul trait phonétique. On peut donner l’exemple des mots ”sapin” et ”lapin”, qui ne sont différenciés que par une consonne, prouvant que les sons /s/ et /l/ sont distinctifs l’un de l’autre en français.

Ces exemples peuvent paraître évidents, mais ce sont des preuves nécessaires pour démontrer qu’un son fait partie de l’inventaire phonétique d’une langue. La distinctivité marche par inclusion mutuelle : l’utilisation distinctive d’un son est prouvée par rapport à celle d’un autre, d’où l’utilisation de paires minimales qui prouvent en même temps que deux sons sont distinctifs l’un de l’autre.

Dans une paire minimale, il y a une différence phonétique mais surtout une distinction de sens : ”sapin” et ”lapin” ne veulent absolument pas dire la même chose. Ce que prouve une paire minimale, c’est que les sons différents qui y sont utilisés, peu importe la ténuité de leurs nuances, sont utilisés pour distinguer des sens différents. Ils distinguent, ils sont donc… distinctifs. Formulé autrement : deux sons sont distinctifs quand leur nuance phonétique peut différencier le sens.

Avec toutes les consonnes distinctives dont l’oubykh disposait (et dont disposent encore d’autres langues caucasiennes comme l’adyguéen), on peut potentiellement faire 84 mots dans une simple consonne CV (consonne + voyelle) ou V est une seule et même voyelle : /ʑa/, /ʑʷa/, /ʐa/ etc.

Quand deux sons fusionnent, ils cessent d’être distinctifs : ainsi, la différenciation que font les dialectes canadiens entre le son /a/ de la lettre <a> et le son /ɑ/ de la lettre <â> est un exemple de distinctivité que le français métropolitain a généralement perdue (d’ailleurs, le son français métropolitain de la lettre <a> est généralement entre les deux, noté [ɐ] pour être précis). Même chose pour le son /ɛ̃/ (du digraphe <in> par exemple) et le son /œ̃/ (du digraphe <un>), qui ont fusionné dans une partie des dialectes métropolitains. Ils ne sont plus distinctifs l’un de l’autre.


Les allophones

Je récapitule : une langue dispose d’un inventaire phonétique de consonnes et de voyelles qui est constitué de ses sons distinctifs. Ces derniers sont les sons permettant de différencier le sens.

Les allophones sont les variantes non distinctives de ces sons quand l’environnement les influence (variante combinatoire) ou quand un locuteur généralise une particularité à sa façon de parler (variante libre). L’environnement, c’est simplement les sons qu’il y a autour.

L’exemple le plus simple en français est le son /n/ de la lettre <n> qui devient le son [ŋ] devant les sons /g/ ou /k/, dans ”camping” par exemple. Il est possible de prononcer /ng/ ou /nk/ mais ces couples de consonnes obligent à changer de point d’articulation en cours de route, /n/ étant alvéolaire et /k,g/ vélaires. Utiliser l’équivalent vélaire de /n/ (le son /ŋ/, donc) évite l’effort de faire ce glissement. On prononce ainsi [kɑ̃piŋɡ] en français.

La transformation du /n/ (son distinctif) en [ŋ] (allophone) devant les sons /g/ et /k/ (environnement) est extrêmement courante dans toutes les langues du monde ; c’est un des allophones les plus répandus.

Quand on dit qu’un allophone est une variante d’un son, il faut donc comprendre que le son change complètement, au point qu’il n’est généralement plus marqué avec le même signe phonétique. Et la raison pour laquelle il a changé, ce sont les sons qui l’entourent. Un allophone est une réalisation pratique d’un phonème théorique.

Notez que la notation théorique de la prononciation d’une langue (sans allophonie et autres phénomènes concomitants) est la phonologie, marquée /entre barres obliques/. À partir du moment où l’on la marque pratiquement, c’est de la phonétique, marquée [entre crochets]. Le savoir populaire tend à appliquer le terme ”phonétique” à ces deux méthodes à la fois, renforcé dans sa conviction par les dictionnaires grand public qui l’utilisent aussi abusivement.


La conscience des allophones ; les allophones dans les accents dialectaux

On peut avoir conscience des allophones qu’on utilise, ou non.

Un exemple très répandu en français est le son /c/ (occlusif palatal) que certaines personnes utilisent à la place de /k/ (occlusif vélaire) devant la lettre <i>. La consonne vélaire en question est le son standard qu’on produit avec la lettre <k>, mais il devient un son différent selon son environnement.

On a ici la transformation du /k/ (son distinctif) en [c] (allophone) devant le son /i/ (environnement).

Dans ce cas précis, personne n’a conscience de l’allophonie (on croit alors – et moi le premier – produire le son /k/ devant la lettre comme devant n’importe quelle autre voyelle). Pourtant, dans certaines langues comme l’albanais, la différence entre les sons /k/ et /c/ est distinctive !

À l’inverse, les variantes du son R (phonémiquement /ʁ/) sont des allophones libres (indépendents de l’environnement) qui sont très conscientisés car il y en a une immense variété : [ʁ χ x ɣ ɰ r], notamment. La façon dont un locuteur donné prononcera ce son pourra constituer une particularité de son accent.

Les allophones dans les accents étrangers

Il y a deux causes principales au fait que l’on a un accent dans une langue étrangère.

On a un accent lorsque :

  • on est incapable de reproduire un son étranger ;
  • le locuteur applique les réalisations allophoniques de sa langue maternelle.

Dans le premier cas, on peut citer pour exemple :

  • quand un locuteur français de l’anglais emploie le son /ʁ/ (le ”R français”) au lieu de /ɹ/ (le ”R anglais”) ;
  • quand un coréanophone prononce /ɯ/ à la place du /œ/ français (c’est l’équivalent le plus proche qu’il puisse trouver dans sa langue natale malgré l’éloignement de ces deux sons du point de vue phonétique).

Pour illustrer le deuxième cas : le mot ”camping”, par exemple, qui est entré dans la langue française avec la prononciation /kɑ̃piŋɡ/, peut être réalisé en anglais par un locuteur francophone des manières suivantes : /kɑ̃piŋɡ/ (aussi), /kampiŋɡ/, /kɑ̃mpɪŋɡ/, etc.

Pour information, la prononciation anglaise correcte est /kæmpɪŋ/, ce qui est sans compter sur la prononciation dialectale ou idiolectale. J’ai beau me considérer bilingue, je le prononce moi-même /kɛmpɪŋ/…

Le phénomène d’allophonie explique aussi ce détail très étrange : pour les locuteurs de l’anglais, il est très difficile de différencier les sons français /y/ (lettre <u> comme dans ”lu”) et /u/ (digraphe <ou> comme dans ”pou”). Pour eux, ces sons sont deux ”ou” différents.

Cela tient au fait que /y/ et /u/ ne sont pas distinctifs l’un de l’autre en anglais. Selon les dialectes, les locuteurs peuvent remplacer le son /u/ par un [y], ou n’importe quel son à mi-chemin entre les deux comme [ʉ] ; en anglais, tous les sons dans le spectre [y~ʉ~u] sont des variantes de /u/. Ce dernier peut donc connaître une variation allophonique très importante. Alors, lorsqu’un anglophone apprend que /u/ et /y/ sont deux sons différents et distinctifs en français, il les a peut-être considérés comme deux variantes du même son jusqu’ici… et il peut être perdu.

Il se passe un peu la même chose dans l’autre sens quand un francophone apprend que les sons anglais /θ/ (digraphe <th> comme dans ”thing”) et /s/ sont différents. La plupart des gens savent la différence, mais beaucoup de francophones prononcent malgré tout le /θ/ comme un /s/.


Exemple concret : les voyelles oubykhes

Vous aviez remarqué que je n’ai pas parlé des voyelles oubykhes ? Maintenant que je vous ai rempli la tête de théorie, je vais pouvoir m’en servir pour exemplifier le tout.

La langue oubykhe avait tellement basé son inventaire phonétique sur les consonnes qu’elle a tout naturellement délaissé les voyelles. Comme je l’ai dit, elle avait 84 consonnes et 2 voyelles distinctives. Les voyelles oubykhes étaient le /a/ et le /ə/ (représentée en français par la lettre <e> comme dans ”le”). Mais ces deux voyelles ont chacune deux allophones qui les transforment radicalement !

  • /a/ après une consonne labialisée (par exemple //) devient [o:] (/o/ comme dans ”beau”, long) ;
  • /a/ après une consonne palatalisée (par exemple //) devient [e:] (/e/ comme dans ”bébé”, long) ;
  • /ə/ après une consonne labialisée (par exemple //) devient [u:] (/u/ comme dans ”loup”, long) ;
  • /ə/ après une consonne palatalisée (par exemple //) devient [i:] (/i/ comme dans ”lit”, long) ;

Comme vous pouvez le voir, la non-distinction généralisée des voyelles en oubykh autorisait (et autorise encore, dans le cas d’autres langues caucasiennes vivantes) des variations allophoniques énormes, à tel point qu’un non-initié entend six voyelles (/a ə o: e: u: i:/) tandis que seulement deux d’entre elles sont distinctes, donc utilisées pour effectuer des distinctions de sens. Un locuteur de l’oubykh pouvait donc ne pas avoir conscience de la différence entre /ə/ et /u/ par exemple, malgré la nuance énorme qui les sépare dans un esprit francophone (et a fortiori européen).

Notez que // ressemble à /kw/ comme dans ”quoi”, et // à /kj/ comme dans ”quiet”. La différence, c’est que // et // sont un seul son chacun, tandis que /kw/ et /kj/ sont constitués de deux sons à la suite.


C’est à peu près tout ce qu’il y avait à dire. Si vous voulez que j’approfondisse le sujet, faites-le moi savoir en commentaire.

J’aimerais conclure par un dernier paragraphe, une sorte de disclaimer technique sur la distinctivité. Trop technique sans doute pour certains, mais je ne pouvais pas écrire ce que j’ai écrit sans ajouter les détails suivants. Je vous souhaite donc une bonne fin de lecture si vous en avez la patience, et je vous en remercie !


Distinctivité relative

Il convient de préciser que la distinctivité est relative. Voici pourquoi.

Une langue n’est jamais conforme à son standard : elle varie de manière dialectale et idiolectale*. Les sons standards peuvent dévier de leur nature initiale. Ainsi, il n’est pas aberrant de considérer un locuteur x du français qui réaliserait toujours le son /χ/ à la place du son /ʁ/. Mais dans ce cas, ce ne serait pas un allophone, parce que le son /χ/ resterait distinctif par rapport aux autres consonnes. Et si les autres consonnes déviaient aussi ? Aucune importance, la distinctivité resterait la même entre tous ces sons.

* Je rappelle que l’idiolecte est la façon de parler spécifique à un individu.

Le dialecte ou l’idiolecte de certaines personnes varie énormément par rapport au standard. Pour prendre les voyelles de mon propre idiolecte du français, je distingue [ə̃] et [ɜ̃] là où le standard de la langue française distingue /ɛ̃/ et /ɑ̃/. Les variations n’ont pas d’importance car il est facile d’établir des correspondances entre les sons de mon idiolecte et ceux du standard, car leur distinctivité, malgré les glissements, est inchangée.

En d’autres termes, la notation précise de mon idiolecte n’est utile que pour satisfaire une curiosité ésotérique ; aucun non spécialiste ne serait capable d’expliquer la différence entre /ə̃/ et /ɛ̃/.

10 commentaires

  1. 21 consonnes distinctives en français, ça me parait beaucoup, je dirais sûr 16 consonnes + le « gn » malgré bien souvent sa prononciation en /nj/ et 3 glides. Après le fameux « ng » importé ou le /h/ restent des cas, me semble-t-il rares et non distinctifs. Que campigne, campinie, camping soit prononcé, tout francophone sait que le mot employé est camping. Je ne crois pas que ng soit distinctif puisqu’il n’intervient qu’en finale. De la même manière si /h/ est employé c’est uniquement en onomatopée type : hè ! hé ! hue!, je ne suis pas sûr que ce soit distinctif.

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    1. Je considère pour ma part que [nj] est une réalisation possible de /ɲ/, quant à /h/, entièrement d’accord, ce n’est pas un phonème, on peut même à la rigueur se demander si le coup de glotte du h aspiré est encore distinctif dans les cas de liaisons: y existe-t-il encore une différence entre « des hères » et « des ères » ?
      Après pour « camping », c’est délicat… Premièrement dans la mesure où une langue, ce n’est pas qu’une question de phonologie. Dans un contexte énonciatif donné, n’importe quel locuteur reconnaîtra évidemment le mot « camping » quand bien même il serait prononcé [kãmpiɲ], [kãpin] ou autres variations, mais ce sera une question de sémantique. Mais je sais que si j’entends comme ça, sans contexte, de but en blanc, quelque chose comme [kãpini], qui correspondrait à votre « campinie » il va me falloir un peu de temps pour faire le lien avec « camping »… Chose que je risque en fait, de ne pas faire !
      Il faudrait évidemment des études pour savoir si /ŋ/ est bel et bien devenu un phonème en français, mais je dirais qu’a priori, la question est complexe.

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      1. Pas besoin d’études, une paire minimale suffit. ”Campine” (”petite poularde fine”, selon le Wiktionnaire) et ”camping” : /kɑ̃piŋ, kɑ̃pin/. Le /ŋ/ est donc phonémique. Je l’ai trouvée en cinq secondes, ayant vérifié que ”campine” existait, et il doit y en avoir d’autres.

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  2. Passionnant! Bien qu’un tant soit peu technique et sans doute fort délicat à placer entre la poire et le foie gras. Si dans un accès d’inconscience phonologique je me risquais à aborder me sujet des labiales et des palatalisées, j’ai peur de passer bien vite pour un allophone à l’idiolecte hermétique.

    Aimé par 1 personne

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