[Critique détaillée] Chappie (Neill Blomkamp, 2015)

Chappie est un film américano-sud-africain de Neill Blomkamp sorti en 2015. Il clot l’œuvre pour le moment trilogique du cinéaste en termes de longs-métrages. Quid de l’évolution de ce faiseur d’images fanatique de design sur lequel a soudain plu la monnaie transatlantique ?

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Blomkamp attaque fort avec Chappie, et dans Chappie. Avec toujours la même mise en contexte qui est sa griffe, mais aussi une amorce immédiate grâce à laquelle il est ravi de nous envoyer du lourd en matière d’histoire et d’effets spéciaux. Il se trouve un allié de choix avec Hans Zimmer, qui ne dément pas son génie même si le style est assez ”djeunz” et manque de le trahir. Un film d’action et de SF avec du visuel coûteux créé par un fanatique de design à la forte personnalité artistique, et sur une bande-son d’un grand spécialiste ? N’importe quel film démarrerait bien avec ça.

En plus, Blomkamp affirme un peu plus la force de son pays, l’Afrique du Sud, en déployant grand ses ailes artistiques au-dessus de lui. Même s’il doit glisser un peu plus à chaque fois dans les conventions du cinéma de l’autre côté de l’Atlantique, où il a trouvé une Sigourney Weaver prête à s’encastrer dans l’étroitesse de sa quasi-figuration. Pour Hugh Jackman, il est parti au-dessus de l’océan Indien. De quoi faire un melting pot assez représentatif du pays où se mélangent les cultures en pagaille. Et l’accent australien de Jackman est un des signes de naturel que Blomkamp chérit derrière l’écran de fumée de ses effets spéciaux, nous mettant sur la piste de ses échappatoires les plus simples : un problème n’est pas compliqué ? La solution ne le sera pas non plus.

En effet, Chappie est l’incarnation (l’inferaillation, d’ailleurs) d’une crainte humaine très à jour : l’intelligence artificielle. En utilisant la souplesse d’un robot qui a tout à apprendre, et l’aspect très concret de l’informatique intégrée à des bas-fonds n’ayant que peu évolué, le régisseur s’ouvre les possibilités d’une évolution simple dans le scénario, motivée par un moteur central dans les préoccupations de nos contemporains sur le futur : l’apprentissage de Chappie le robot, et de ceux qui veulent profiter de lui. Et malgré le spectacle que les gangsters donnent d’eux, le tout reste très humain : même le mal le plus profond est capable de rédemption sans une déclaration ultra-claire magnifiée à l’américaine. Les peurs sont terre-à-terre : le crime, la survie.

Et, oui, Blomkamp surchauffe ces cordes qui font partie du kit du bon cinéaste, trop confiant dans leur solidité ; souvent la limite est franchie entre l’innovation et le surplus, cette limite rendue si fine par le tempérament très rentre-dedans du gars lorsqu’il s’agit de technologie. Alors les personnages secondaires se retrouvent à brandir leur monodimensionnalité avec une conviction qui les rend d’autant plus ridicules. Mais inventer une nouvelle manière de réchauffer, est-ce que c’est du réchauffé ?

En embrassant le monde à la seconde près, Blomkamp acquiert une grande crédibilité dans les préoccupations qu’il place au centre de la scène, la technologie surtout… son outil de création pourtant. En mettant en scène un robot meilleur qu’un autre, il nous averti que les dilemmes qui nous paraissent aujourd’hui prématurés ne sont pas si éloignés qu’on le croit. Même s’il aurait pu choisir une date plus parlante que le « futur proche » à cette fin.

En tout cas, il a su, à mon sens, se débarrasser des démons hantant District 9 (2009) et Elysium (2013) : adieu jeu vidéo, adieu platitude d’un monde où tout va mal et qui baye aux corneilles d’un monde tellement meilleur, cette utopie vivante que les uns détiennent et que les autres cherchent à obtenir par le crime, sa négation. Par contre, je ne lui pardonne pas d’avoir conservé l’usage du ralenti, qui semble une concession ratée faite à ceux qui auraient pu râler contre le rythme ; le rythme est bon et aurait dû être un peu mieux assumé.

Mais Neill semble avoir une qualité sous-jacente à son écriture, peut-être plus prégnante dans Chappie du fait qu’il a co-écrit le film avec sa femme, qui sait ? Cette qualité, c’est de savoir faire pousser des jolies fleurs dans les ordures. Les fleurs, c’est l’humour et le côté indéniablement mignon de ce robot qui apprend avec candeur et sans presque de gnangnan (dommage d’ailleurs que Yo-Landi Visser doive servir d’exutoire à cette facette qu’il aurait été facile d’éliminer totalement, car cela confirme que les acteurs sont devenus des pions pour leur directeur… mais soit).

Les ordures, c’est ce milieu de Johannesburg qu’il connaît par expérience, et dont il semble avoir compris qu’il pouvait le délester de son côté organique sans se trahir lui-même, et sans donner dans la représentation aride et vaguement mad-maxienne de quelque chose comme Automata (Gabe Ibáñez, 2014). Il soigne une émotion dont il se fait le délicat alchimiste, une facette insoupçonnable de sa création à cause de son penchant pour le badass, mais qui croît au gré de l’évolution du héros, dont les mouvements et la voix sont toujours ceux du bon vieux Sharlto Copley, comme ses mots qui se chevauchent et commencent à se choisir d’eux-mêmes.

Oui, j’ai fondu devant les robots que leur concepteur (joué par Dev Patel) commence de mépriser parce que l’intelligence dont il les a dotés est rendue obsolète par sa dernière découverte. Comment ne pas être déçu que Patel ne montre aucune affection pour son adorable domotique, quand Chappie reçoit toute son attention ? Ça nous titille l’empathie, et pourtant c’est logique de la part d’un scientifique. Ça nous fait réfléchir : à partir de quand doit-on considérer les robots comme nos semblables ? Et si on y arrive, comment peut-on prétendre que certains humains ne sont pas nos semblables ? Est-ce le devoir de la science de tracer les frontières pour une société qui n’arrive plus à les voir toute seule ?

En résumé : j’ai été touché juste à l’endroit où Blomkamp voulait transmettre une idée forte. Et c’est, à mon avis, le cœur de la réussite du film, métaphorisée de manière un peu simplette par le yin et le yang rabâchés de l’action et du sentiment dans les films genrés. Le pragmatisme s’étale jusque dans une fin qui ne prend pas de risques, après la gamelle d’un combat final prenant des airs de vieux démon inexorcisable : l’indestructible machine… détruite en cinq minutes par les gentils, parce qu’ils sont gentils.


Il y a des faux pas dans Chappie. Mais le tout pour le tout est une technique qui marche : en abandonnant quelques faces de son polyèdre filmique à l’attendu, voire la rengaine, le réalisateur permet à son obsession pour le futurisme et la dystopie d’enfin éclore avec harmonie, en faisant La fleur dans les ordures sur laquelle notre regard se rive malgré nous, méditativement.

2 commentaires

  1. Très bel article qui fait refleurir un peu d’envie sur le terrain vague laissé par ce film dans ma mémoire. Cette manière de fondre le virtuel dans un décor réel au service d’un discours social mise à part, je ne peux vraiment dire ce que j’ai aimé dans ce film, ou plutôt ce que j’en garde de positif. Oui, c’est vrai, Jackman et son accent wallaby, c’est amusant, mais les deux rappeurs sudaf, je n’ai vraiment pas pu. District 9 et son impact tragique, voire Elysium et sa fracture socio-spatiale ont ma préférence de très loin.

    Aimé par 1 personne

    • J’avais l’espoir un peu coupable de te faire cet effet ! Blomkamp m’a marqué à l’envers de la plupart des gens, puisque ma préférence est croissante chronologiquement… Je suis en minorité, peut-être devrai-je corriger mon jugement avec le temps.

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