Avis lecture [#8] : Dans l’abîme du temps

Ceci est sûrement le dernier avis lecture avant un moment, car le livre que je lis maintenant devrait me prendre autour de six mois de lecture ! En attendant, voyons un peu de Lovecraft.

Source de l’artwork


À croire que longueur est synonyme de qualité chez Lovecraft, Dans l’abîme du temps est à ce jour son œuvre que je préfère avec Les Montagnes Hallucinées. Écrite deux ans avant sa mort, cette longue nouvelle devrait avoir été écrite avec pragmatisme, mais c’est la désillusion qui habitait l’auteur à l’époque, lui qui n’a commencé de vraiment intéresser les éditeurs que quelques mois avant son décès.

À ce succès tardif et raté de peu, il convient d’ajouter une mise en « abîme », ainsi que l’a fait le traducteur François Bon en postface ; au milieu des années 1930 aux États-Unis, la science-fiction décolle tout juste, et le monde, devinant inconsciemment le grand drame international à venir, se fait fertile en idées. L’écroulement des mondes est un thème qu’il est dangereux d’analyser aujourd’hui, car il ne nous est pas étranger, mais n’adopte plus du tout la même forme. Aussi l’amalgame est-il un peu trop facile à faire quand on découvre que Lovecraft, perçant maladroitement le brouillard d’un futur opaque, a dit une fois qu’il appréciait Hitler.

Mais assez d’analyse ; ces remarques sont inspirées de la postface du traducteur, mais c’est aussi un homme qui utilise des formulations telles que « j’étais tant étonné à ce que je ne ressentais plus la peur », et je doute que le lyrisme anaphorique de l’auteur justifie de telles fantaisies.

Dans l’abîme du temps est une œuvre où l’on ressent tout de même la force de l’expérience. Lovecraft reste un grand fanatique de périphrases, et un défenseur de l’épuisement total des adjectifs, et ses descriptions n’en finissent toujours pas. Mais il a le mérite de s’être accroché à sa passion et à son style malgré les déconfitures, et ses deux décennies de « carrière » ont rendu sa narration plus rebondissante, un peu mieux dans son temps. Le rythme est bien le sien, mais il est devenu un véritable expert en transitions.

Dans ces mondes qui s’opposent et qu’il avait peur de ne pas rendre avec crédibilité (et il faut bien admettre qu’une Australie décrite comme un désert saharesque est assez pittoresque), on a l’impression que c’est toute une planète qui roule dans un couloir à sa dimension, vers nous qui ne pouvons nous échapper ; les lignes de l’auteur sont les barreaux d’une cage agréable. La métaphore des montagnes russes émotionnelles s’y applique, mais pas pour ses hauts et ses bas ; plutôt car il nous est donné juste assez de patience pour arriver à la crête et replonger littéralement dans les horreurs chtoniennes de sa grandiose mythologie.

En plus, Lovecraft varie les procédés. Il utilise toujours le monologue, tel qu’adressé dans une lettre, mais là encore sa maîtrise se fait sentir : Dans l’abîme du temps nous fait voyager, et puis nous offre ce qu’on attend d’un bon HPL ; de l’horreur et du rêve, entre deux pans de surdescription et de radotage. La terreur onirique qui se dégage de l’histoire ressemble beaucoup, à mon avis, à l’atmosphère que King a créé dans Le Talisman (1984), auteur dont on sait que Lovecraft a beaucoup influencé le style. Et j’adore tout simplement ce genre d’ambiances.

Enfin, comme je le disais en introduction, c’est un ouvrage à remettre à son époque de toute urgence, et avec des pincettes. Est-ce que quelqu’un a réalisé que Lovecraft y avait imaginé le traducteur automatique ? Est-ce que cela n’étonne personne que des livres conçus par une race largement supérieure à nous utilise des matériaux aussi primitifs que le métal et la cellulose ? Lovecraft ponctuait son œuvre de détails sur les découvertes de son temps, mais il est fascinant de constater qu’il n’a pas deviné ce que deviendrait une matière comme le plastique, en pleine explosion alors.


Lovecraft a un talent instructif, mais est-ce du seul fait qu’il a été le précurseur longtemps ignoré du mouvement littéraire horrifique ? Je crois, moi, que le Lovecraft périphrastique et ennuyeux que la postérité connaît aurait tiré les enseignements nécessaires pour devenir une légende véritable, et pas juste une légende dûe au hasard d’un engouement culturel tardif étroitement lié à Internet.

2 commentaires

  1. Voilà un premier avis intéressant sur la nouvelle traduction de ce chef d’œuvre par François Bon. Sans doute son parti pris démystifie une bonne part de l’aura trouble qui nimbe l’auteur depuis bien longtemps, il n’en demeure pas moins une langue vaste, riche, pénétrante, un langage à part entière, salué en son temps par Houellebecq.

    Aimé par 1 personne

    • Trop riche à mon goût ! Mais c’est ma faute, je n’aurais qu’à lire Lovecraft en anglais puisque j’en suis capable… Mais la lecture en VO non sous-titrée est une décision que j’ai prise cette année, et je suis encore dans l’inertie de mes anciens achats irréfléchis.

      Aimé par 1 personne

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