Cinébdo – 2018, N°44 (Manon des Sources, Tout le monde dit I love you, Hunger Games, Le Marquis s’amuse, Morphine, Help!, Adam’s apples)

Ce format consiste en une compilation de mes critiques sur les films que j’ai vus dans la semaine.

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Sommaire cliquable
Manon des Sources (Claude Berri, 1986)
Tout le monde dit I love you (Woody Allen, 1996)
Hunger Games (Gary Ross, 2012)
Le Marquis s’amuse (Mario Monicelli, 1981)
Morphine (Alekseï Balabanov, 2008)
Help! (Richard Lester, 1965)
Adam’s apples (Anders Thomas Jensen, 2005)


Image d’en-tête : Le Marquis s’amuse ; films 256 à 262 de 2018

c7r6*

Lundi : Manon des Sources

(Claude Berri, 1986)

« Hors-thématique »*

Impossible de faire la critique de Manon des Sources en faisant semblant que c’est un film indépendant de Jean de Florette. Alors je vous remets ma critique de ce dernier là-dessous :

Pouvait-il y avoir un meilleur film dédié à Chabrol ? Jean de Florette capture l’entièreté de ce qui faisait son univers, cette ambiance qu’on ne trouve qu’à l’aune de la lavande et de son soleil bien jaune, des collines verdoyantes sur lesquels s’écrasent la chaleur et le chant des cigales. Oui, clairement, tout est bien là pour inspirer la poésie, mais c’est quelque chose d’autre que Berri veut cultiver : la vie d’un paysan et de son grand-père, dont l’opportunisme innocent va subtilement se transformer en avarice malsaine. Auteuil aura vite fait de convaincre malgré l’accent du midi qu’il prend, et Montand arbore ce masque typique des grands acteurs qui, le temps d’un visionnage, nous fait oublier leur nom.

Au milieu de tout ça, il y a Depardieu, venu de la ville pour cultiver l’authentique et alimenté – différemment mais par la même source – par le génial dialoguiste passant aisément pour un Audiard de la campagne. La femme de Depardieu joue sa femme, aussi, même si cette collaboration ne donne pas des fruits aussi prometteurs que l’arbre ne l’était. Et entre Auteuil et Depardieu, un conflit ambigu, secret longtemps gardé seulement par ses instigateurs et le spectateur, une fleur noire qui reste longtemps de la belle couleur bleutée d’une amitié crédible.

Le passage du temps, au rythme des saisons, ainsi que la signification plus profonde de la vie à la campagne sont des aspects qui sont sûrement perfectibles, mais Berri parvient à jongler entre ses décors et son histoire sans couper aucun de ses fils rouges poétiques. L’émotion est un peu trop subtile, comme un arôme de lavande intermittent, mais elle est là, elle coule comme cette fameuse source au cœur de l’intrigue, « pas plus gros que mon doigt ». Un très bel instantané animé dont l’obsolescence est délicate.

Ce deuxième volet, donc, n’est pas vraiment un crescendo dans la lignée du premier film. Cette composition en deux chapitres est une chose rare pour un film français, mais il est intéressant de voir qu’en dépit du fait que son choix n’est pas commercial, il utilise les mêmes procédés ; un saut dans le temps pour rafraîchir l’histoire, une exploration plus « familiale » des personnages auxquels on est déjà attachés, et le tour est assez bien joué.

À la différence de Jean de Florette, le film n’offre pas la satisfaction de voir le temps (aussi bien dimensionnel que météorologique) se dérouler en emportant l’histoire dans son sillage. Il est plus artificiel, dans le sens où ce qu’on y trouve tient beaucoup plus des Hommes et que des Hommes. C’est un petit regret quand on jette un regard en arrière. Mais on sent les avantages d’avoir tourné les deux films en même temps : la transition est entièrement contrôlée, et l’on se complaira dans les dialogues toujours outrageusement performants.

Surtout, Manon des Sources, quoiqu’elle dépasse le concept de drame par la cohérence romanesque qui l’habite, est une comédie. Une comédie de texte et d’action, qui fait rire de la vie en gardant un naturel à en glacer les os (en témoignent les morts impossibles à deviner à l’avance). Une beauté !


c4r3*

Mardi : Tout le monde dit I love you 

(Woody Allen, 1996)

« Thématique : Julia Roberts »*

Après vingt-et-un à n’avoir pas sorti ses caméras de New York, Woody Allen a fait cette expérience d’une comédie musicale dont on espère qu’elle était abominablement ringarde exprès. Le chant est mauvais, mais ça, c’était voulu ; il demandait aux acteurs de s’appauvrir la voix pour rendre l’immersion plus efficace. Ce qui a été plus efficace chez moi, c’est le grinçage de dents. Une musique et des paroles plus tartes, c’est impossible.

Il y a un certain charme à la fois dans les longues scènes pleines de dialogues, visiblement improvisées parfois, et les touches d’humour absurde qui parsèment l’histoire, mais j’ai été incapable d’ingurgiter ce scénario faisant s’agiter les personnages autour de leurs sentiments comme des insectes autour d’une lampe, ce scénario qui carbure à l’idée que son concept est super (aucun acteur ne sait chanter, waouh !) et qui tue toute performance annexe. D’ailleurs, il ne s’agit que là de la griffe d’Allen.

Je donne au film le bénéfice de l’expérimentation, mais c’est bien loin de justifier que le casanier réalisateur new-yorkais nous donne quelque chose qui n’ait quasiment cure de sa qualité. L’hypocrisie est mal huilée, l’absurdité même sonne creux au bout d’un moment. La vie qui crépite parfois dans les scènes musicales ne constitue pas la moindre excuse pour le démodé gonflant qui les habite. Malgré l’imagination avec laquelle les liens familiaux sont tissés et les lieux qu’on visite (il y a tout de même un certain travail de mise dans l’ambiance à Venise et à Paris), on a hâte que ça finisse.


c6r7*

Mercredi : Hunger Games 

(Gary Ross, 2012)

« Hors-thématique »*

Voici mon avis sur Divergente. Je veux dire Hunger Games, pardon. Le monde dystopique est le même, Shailene Woodley est une clone de Jennifer Lawrence, l’administration est la même, la politique pragmatique sombre dans l’erreur de la même manière, les dirigeants pètent la classe, le système social est horriblement contraignant, les personnages vont lutter contre, vont tomber amoureux et s’opposer au grand acteur qui tient le rôle du dirigeant (Kate Winslet vs Donald Sutherland). C’est tellement la même chose que c’en est déconcertant.

Je pense toutefois que Hunger Games est un peu supérieur en qualité. Il prend quelques risques pour un film de divertissement, comme la caméra qui reste à la main pour des plans fixes, ou les blancs qui aèrent le script ; c’est peu, mais c’est au début et c’est osé. C’est un peu lent aussi, et c’est rafraîchissant ; il semble qu’on soit définitivement sorti du carcan du « film d’action » qui doit nécessairement décérébrer et bouger dans tous les sens (on tombe dans d’autres pièges, comme celui de tomber en plein dans le mouvement dystopique, mais c’est juste une passade).

Hunger Games est sans doute l’exemple le plus soigné de film à popcorn dans la manière qu’il a de créer les paysages (cette scène du train qui s’approche de la ville, longe un lac, pénètre un tunnel et arrive en station est tout bonnement magique, et ce n’est pas quelque chose qui pouvait se trouver dans le roman) et surtout le côté grinçant. Une fois passée la Reine de Cœur jouée par une Elizabeth Banks aussi pimpante et éphémère qu’Imelda Staunton dans L’Ordre du Phénix, c’est toute l’aristocratie qui va arborer des airs follement jodorowskyens. Leurs looks sont d’enfer et leur hypocrisie dépasse la simple morale tordue qu’on peut attendre d’une dystopie.

Il faut bien admettre que même les reproches habituels des survivals entâchent très peu le film. Il y a de l’exubérance et un manque de souci dans la conception des émotions ; dans un monde qui a tout du Running Man de Stephen King (ou l’adaptation avec Schwarzy, à défaut), la stupeur du premier instant cède bien vite la place à un faux enthousiasme qui devient vrai à mesure que la mort inévitable approche. Voilà quelque chose qui coince. Et puis l’amour sort un peu de nulle part.

Mis à part le moral qui joue du yoyo cosmique, la trop grande attache de l’œuvre à son style divergent et des acteurs qui sont un peu greluches et greluchons, il faut quand même noter la prégnance de décors si grandioses qu’on les croirait romains, le rôle court et qualitatif de Lenny Kravitz, et la linéarité du soin ambiant. Je vais me faire la série !


c5r5*

Jeudi : Le Marquis s’amuse 

(Mario Monicelli, 1981)

« Thématique : langue italienne »*

Avec ses airs théâtraux, son ton dénonciateur et sa mise en scène pointue d’une politique microscopique et restreinte à la haute bourgeoisie et l’Église, ce film a tout d’une farce. Et Sordi va se charger de bien l’enfoncer dans le style qu’elle se détermine, avec ses avantages et ses inconvénients ; c’est assez drôle, mais très fatigant, et le rythme ainsi que la densité des dialogues font jaillir un peu de tout… un peu de partout. Comme c’est une farce, on rit du grotesque, mais ce dernier peut tout aussi bien prendre des airs de bouffonade ahurie que de pamphlet cocasse. En gros, Monicelli met trois couches de beurre sur sa tartine pour être sûr qu’elle sera bien beurrée, mais le spectateur se prend le surplus sur la tête.

Le personnage de Sordi tient aussi de la farce : pris pour un charbonnier, sermonné par nul autre que le pape, uriné dessus… il se fout de tout, et jamais ne s’énerve. Il est un fantasme d’opulence, ni généreux ni avare, ni humaniste ni cruel envers ses gens, ni bon ni mauvais, ni sycophante ni panégyriste d’une religion pour laquelle il exprime pourtant l’anticléricalisme évident de la dérision. Et cette ligne de conduite est aussi habile qu’elle sous-tend l’histoire d’une alaise de malaise ; amateurisme, tourne-autour-du-potisme ? Déjà qu’on a du mal à suivre, on aura du mal à s’accrocher, n’en déplaise à la post-synchronisation potable mais détestablement monotone de cette œuvre assez longue.

Tout comme le script prévoit que l’on saute d’un lieu à l’autre avec l’enthousiasme dont ferait preuve un metteur en scène de théâtre lors de son premier tournage en extérieur, l’on se retrouve à être balladé entre admiration et ennui d’une manière qui promet, un peu dommageablement, que le création soit oubliable.


c6r6*

Vendredi : Morphine

(Alekseï Balabanov, 2008)

« Thématique : langue russe »*

Confus par la ressemblance relative du nom du réalisateur (Balabanov) et de celui de l’auteur de l’ouvrage originel (Bulgakov), j’ai cru que c’était un film porté à l’écran par l’auteur lui-même. Cela nous apprend deux choses : que je devais être bien fatigué pour me tromper ainsi, et que quiconque fait du cinéma ne sait pas forcément exploiter les ressources de son art : petit cinéma, trop photographique pour être prenant, et trop peu technique pour être crédible (au secours, cette fausse tempête !), il décourage rapidement.

Ensuite, le thème : la médecine. Le film est beaucoup trop content de pouvoir nous montrer des membres mutilés pour donner dans la dentelle ; l’aspect médical suinte de tous les murs, et la décomposition de la première moitié du film en chapitres intertitrés (« première injection », « première amputation », « blizzard »…) ne fait pas que spoiler bêtement les prochaines minutes ; elle renforce l’idée que Balabanov voulait absolument montrer du médical.

Il faut attendre au moins la moitié du film pour déceler les premiers signes d’une remontée des enfers ; après tout, on nous a montré aussi un personnage bien campé par Leonid Bichevin dans le rôle d’un jeune docteur sérieux et compétent qu’on voit déjà vieillir sans jamais changer d’attitude. Il y a là une vraie dimension littéraire, et il y a aussi l’insistance portée sur les « guérisseuses » peuplant la Sibérie de leur charlatanisme. On aura apprécié aussi de voir le docteur, si compétent soit-il, vérifier sa science dans quelque manuel, boire un peu de vodka pour en tasser la lecture, puis se précipiter en salle d’op.

C’est de ces qualités (invisibles d’abord) que vont dériver les avantages de la suite : le montage devient plus chaste, la psychologie prend toute sa valeur dans le cœur de l’intrigue constitué par la morphinomanie accidentelle, et l’amateurisme semble confirmer que toute la débâcle du début du film n’était que l’introduction médiocre, trop longue et mal mise en musique d’un sujet bien pensé dont la fin va marquer.


c7r5*

Samedi : Help!

(Richard Lester, 1965)

« Thématique : film musical »*

D’un faux hindouisme aux prairies anglaises, il n’y a qu’un pas quand Lester les relie avec beaucoup d’humour anglais doublé d’absurdité. Ce film est vraiment la crème de la conversion des Beatles en acteurs, et il ne reste aucun signe de leur vraie nature si ce n’est la cohésion qui régnait encore dans le groupe, et les substances absorbées qui sont apparemment responsables de leur diction pâteuse.

Malgré la Beatlemania qui l’a motivée, la production est un vrai film, avec des astuces caméristiques aussi astucieuses que l’humour est inattendu. On regrettera juste que le choc des générations ne soit pas très bien géré ; sûrement y aurait-on gagné à être plus proche de 68. La jeunesse n’était pas encore tout à fait assez jeune pour que les « grands » servent d’outils à de jubilatoires conflits. Mais c’est un bien petit manque.


c8r5*

Dimanche : Adam’s apples

(Anders Thomas Jensen, 2005)

« Thématique : langues du monde (danois) »*

Criminel endurci, liberté conditionnelle, période de réinsertion et gentil prêtre ; on part pour un drame sans surprises. Pourtant, c’est le film entier qui est la pépite danoise de son année, avec sa flopée de récompenses bien méritées.

L’air de rien sous couvert de personnages assez plats, le créateur nous fait réfléchir à ce que signifient les bienfaits de la religion quand ils sont transmis par un prêtre dont la bonne volonté est rongée par une tumeur au cerveau ; pourquoi est-on d’accord de considérer que le réconfort dépasse les bornes posées par la tolérabilité d’un mensonge bienfaisant ? Pourquoi n’a-t-on pas l’impression qu’il soit aberrant que la tolérance continue de lier les personnages entre eux ?

Avec la religion devenue folle, on pourrait s’attendre à ce que la violence, démontrée çà et là sans mesure, rende l’œuvre intolérable. Et c’est même un peu ce qu’il se produit, avec les caractéristiques des personnages qui enflent jusqu’à rendre l’histoire un peu space. Mais ce surplus prend la forme d’une douce absurdité, laquelle à son tour est récupérée par des mains habiles et invisibles qui en font de la poésie. Comme si chaque détail était équilibré, par exemple par ce personnage de médecin cynique, drôle dans l’horreur, qui vient en contrepoint d’un mal bien réel. Un livre qui tombe, un portrait d’Hitler qui se renverse, un prêtre soupe-au-lait, un tennisman désilusionné, un terroriste amateur, tout ce beau monde va être arrosé par cette subtilité sensible qui relativise tout – et même, je le répète, cette violence qui d’habitude me fait fuir.

Il y a bien un peu d’attendu, avec le chat dont les apparitions ostentatoires ne laissent aucun mystère quant à la fin qui sera la sienne, mais l’absurdité en est un parfait corollaire. Ce petit paradoxe semble fonctionner comme les forces contraires d’un magnétisme bien huilé, car c’est un autre et bien plus grand paradoxe qui vient donner la confirmation qu’on regarde un excellent film : c’est un drame, et même un drame social, qui parle de douleur, de maladie, d’agonie, de crime et de mort, et pourtant on n’est pas dégoûté ni morbidement attiré ; tout au contraire, ça nous réchauffe le cœur de voir la rédemption arriver, toute simplette qu’elle soit [Spoiler] (les personnages retournent tous à leurs vieux espoirs), toute grinçante qu’elle soit (l’on commet toujours des erreurs), et toute hollywoodienne qu’elle soit (on parle tout de même d’un bon gros happy end) [Fin spoiler].

La rude langue danoise n’est pas ici le reflet de ce qui est au cœur de l’œuvre, une sensibilité magique qui va jusqu’à nous rendre sensible à ce qui, d’ordinaire, nous exaspère.



* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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