Mon Agnosticisme

Cela fait un moment que je veux écrire un article « hors-sujet » sur mon agnosticisme. Ce concept que j’admire m’a maintes fois rendu distrait. Alors je résume ces pensées dans cet article qui, je l’espère, vous parlera autant que je parle.
Si ce diagramme vous choque, vous feriez mieux de tout lire. Enfin, je dis ça comme ça…

Contexte

Si vous l’ignoriez, je n’ai jamais été scolarisé. Ayant fait l’école à la maison jusqu’à ce mes passions l’emportent sur le Programme dans une grande vague d’autodidaxie enflammée vers mes seize ans, j’ai reçu une éducation athée et surtout profondément antidogmatique. Les pas confiants de l’enfance m’avaient fait suivre mon père dans son athéisme, mais l’esprit critique arrivant avec l’âge, j’ai pris conscience à ce moment-là – c’est logique et heureux – que la chose méritait réflexion.
J’aimerais émailler cet article de la philosophie maïeutique, en particulier cette facette socratique qui définit ce que l’on sait savoir, ce que l’on sait ignorer, ce que l’on ignore savoir, et ce que l’on ignore ignorer. Je l’ai découverte récemment, mais je suis toujours étonné de la relation qu’entretient mon agnosticisme avec ces concepts. Wikipédia en déduit les deux « axiomes » suivants :
1. ce qu’on croit penser que l’on sait vraiment n’est que croyance ; 2. ce que l’on sait que l’on ne sait pas laisse la porte ouverte aux tromperies.
Je crois que ces principes sont le fondement d’une lucidité d’esprit aussi authentique que possible, et j’en défends la cause avec vigueur. Vous noterez qu’ils ouvrent la voie à la zététique (l’art du doute). À mes quinze ans (j’en ai vingt aujourd’hui), j’ai spontanément et inconsciemment poussé plus loin encore l’antidogmatisme issu de mon éducation. Et j’ai réalisé que si j’avais été endoctriné, ç’avait été par mes parents. Je vous rassure, ce n’était pas le cas, mais ce raisonnement fort sain (félicitations, jeune moi) m’a permis de me dégager du mimétisme enfantin qui motivait ma conviction athéiste jusque là. Néanmoins, par ignorance – parce que je savais ce que j’ignorais –, je n’ai pas changé ma façon d’être : je suis demeuré athée. Une sorte de statu quo philosophique avec moi-même. Peut-être une année plus tard, j’ai découvert l’agnosticisme en me baladant sur Wikipédia. Ç’a été une révélation. Après quelques jours de réflexion, j’en étais sûr : c’était moi ! En quelques dizaines d’heures, j’avais déroulé une sorte de parchemin mental narrant mes quatre vérités :
  • la science n’a pas prouvé que Dieu existe ni qu’il n’existe pas, donc la science dit « je ne sais pas » ;
  • la religion croit que Dieu existe*, donc la religion dit « je sais » ;
  • une croyance n’est pas scientifique, mais une ignorance scientifique n’est pas pour autant un mythe ;
  • combiner la conviction religieuse (la foi, donc : « je sais ») avec l’ignorance scientifique (« je ne sais pas… ») forme comme une ligne de crête : je sais que je ne sais pas. Et ainsi j’en suis arrivé à mon agnosticisme.

* Je résume la religion à un monothéisme dévot dans un but purement illustratif, quoique sûrement un peu par préjugé culturel ; mon pays est « catholique », il paraît. J’espère ne choquer personne.

Bien sûr, je ne pouvais pas mettre tout cela en mots à l’époque. Ce que je viens d’écrire ne rompait en rien l’homogénéité de ma confusion adolescente. En plus, avais-je vraiment eu besoin de lire ce que j’étais pour le devenir ? Mais c’était cohérent. J’avais l’impression que l’agnosticisme venait de paver une bonne année-lumière de mon chemin spirituel. Et j’ai encore cette impression d’avoir été guidé sur mon propre chemin par lui. Néanmoins, mon agnosticisme était immature. Sûrement l’est-il encore dans une large mesure, mais pour des raisons évidentes, je ne peux pas me permettre d’attendre d’être mort pour pouvoir parler de moi avec le maximum d’objectivité. (Surtout en tant qu’incroyant. Bref.) Dans mon cas, l’agnosticisme s’est mûri à coups de phrases-chocs. En fait, à l’époque, il carburait déjà grâce à celle-ci.
C’est d’Aristote. La première citation qui m’ait vraiment marqué. Et je tente d’en appliquer l’enseignement chaque jour. Je n’entends pas insulter les croyants en leur fracassant un buste d’Aristote sur la tête, mais force m’est de constater qu’une foi, quand elle est liée à un dogme, est une affirmation. « Dieu existe », « Allah est grand »… Peut-être bien que Dieu existe, et peut-être bien qu’Allah est grand, mais personnellement je l’ignore, et l’on voit ce que le sage grec en pense. On parlait de zététique, tout à l’heure. L’art du doute. Le doute me convient bien, mais présente l’inconvénient de ne pas être productif, ni optimal au regard d’Aristote. Bien sûr, je réfléchis toujours en encore à Dieu, la religion, la vie, l’univers et le reste… mais à quoi cela m’avance-t-il ? C’est pour cela que je revendique un doute pensif, pas productif pour autant, mais qui a au moins l’avantage de me faire suivre le précepte précité sans non plus lui vouer un culte débordant… car cela serait bêtement ironique, non ? On parlait de phrases-chocs. Voici la première que j’aie conçue de moi-même sur le sujet.
La foi est arrogante, seul le doute est une vraie foi.
Quand je vous disais que mon agnosticisme était immature. Dans cette phrase, j’amalgame malencontreusement ma pensée à l’intolérance, ce qui résulte en ma fermeture d’esprit. Je qualifie la foi de présomptueuse, et par la même j’affirme que ma vision est la bonne, et je suis prosélyte. Enfer et damnation. Mais au fond de moi, je continue de penser que la foi est arrogante, que le doute est sain, alors comment prétendre que je ne suis pas un prosélyte ?

Conception

Je ne prétends pas que ma vision est la bonne, ni que celle des autres est mauvaise, car cela serait stupide, comme rouler des yeux dans le noir complet. Demandez-moi si je crois en un dieu, je vous répondrai « je ne sais pas ». Mais si vous me demandez si je crois en Dieu, en Allah, ou en toute autre entité telle que définie par un culte, je vous répondrai « non ». Je crois qu’il y a une raison à la conception d’entités supérieures par les Hommes, comme si l’humanité avait besoin d’imaginer des échelons hiérarchiques au-dessus d’elle pour justifier son apparente supériorité sur son environnement. Toutefois, je considère que les dieux « dogmatiques », tels que définis en des temps immémoriaux dans des Écrits qui sont aujourd’hui des best-stellaires, sont des personnages de romans, semblables en tous points à ceux pour lesquels j’ai le malheur de m’infatuer le temps d’une lecture… sauf qu’eux, les Dieux, ont le mérite d’avoir donné l’espoir, le bonheur et la cohésion à des sociétés entières. Honte à ceux qui les citent pour semer le malheur, justifier la destruction, ou brider les esprits. Rien ne me différencie, je crois, de l’agnostique typique en ces points, sauf peut-être que je crois qu’il est possible que le théisme dépasse la simple logique sociale. Peut-être ce besoin qu’il y ait « quelque chose » est-il le reflet réel d’un truc ? Je sais que je l’ignore, mais j’aime le croire. Et c’est en ça que je ne suis pas un prosélyte ; après tout, quelle que soit ma position, je suis acculé à croire. Croire en Dieu, croire qu’il n’existe pas, croire qu’on doit éviter le dogme… Après tout, tout est croyance, et je ne fais pas défection. Car la croyance comble un vide, et la seule chose qui me différencie d’un croyant au sens religieux, c’est que je ne veux m’inspirer de personne. Pourtant, j’aurai beau détailler mes idiosyncrasies métaphysiques, j’aime mon sentiment d’appartenance à l’agnosticisme. Et j’aime ma croyance. Je ne supporterais pas de ne croire en rien, et j’avoue croire en des choses bien stupides : je crois que les religions humaines ont une base qui tient de l’étrange et de l’inconnu, je crois qu’il y a vraiment « quelque chose » qu’on ignore et qui les motive au-delà de toutes les analyses qu’on a pu en faire. C’est l’appel de la signifiance. On ne peut pas me donner raison ni tort, et c’est bien en ça que je suis croyant. Simplement :
Je crois en ce que je sais ignorer.
Dans la phrase que j’ai citée de moi-même ci-dessus, « La foi est arrogante, seul le doute est une vraie foi », je commets l’erreur de l’ignorant : j’affirme que la foi, en affirmant son dogme, est idiote, moyennant quoi… c’est moi l’idiot. Pire : j’agissais en prosélyte. Pire : je créais mon propre dogme de l’antidogmatique. La tolérance est la qualité que j’admire le plus chez les autres, et je veux la cultiver en moi-même, mais je dois assumer d’être ignorant sans me laisser aller à l’affirmation. C’était paradoxal au regard de la conception d’Aristote, mais je me suis rendu compte que l’alliance entre agnosticisme et antiprosélytisme était en réalité tout à fait logique ; qui est mieux placé qu’un ignorant pour ne rien affirmer ? L’ignorant peut douter et réfléchir aussi ; tout ce qu’il lui faut, c’est la conscience de son ignorance. Et l’on peut tout à fait se rattacher à une religion sans être ignorant ou prosélyte ; ça fonctionne, c’est sain. Il est amusant de voir que j’en suis amené à considérer la citation d’Aristote, qui a contribué en grande partie à constituer ma pensée d’aujourd’hui, comme fausse… Plus tard, j’ai découvert que la religiosité d’Einstein s’approchait pas mal de la mienne. Allez voir ce que Wikipédia en dit : Einstein était un religieux cosmique, ce que ma tendance à créer des langues et des mots m’a amené à traduire en « cosmiciste » ; non que je veuille coller une étiquette au tireur de langue, mais je trouve que c’est un joli raccourci. Je n’arrive pas à faire cracher à Google qu’Einstein était agnostique, et sans doute ne l’était-il pas. Mais il laissait toujours planer un doute quand on l’interrogeait sur la question divine. « Un doute »… c’était même savant pour Aristote ! Dans tous les cas, il décrit le cosmicisme (laissez-moi l’heur d’un innocent néologisme) comme la contemplation de la structure de l’Univers, et ça me convient aussi ; je contemple et je rêve, me délectant de savoir ce que j’ignore. Le prosélytisme n’est pas réservé au dogme. Mais qui de mieux placé pour ne pas en juger que celui qui sait qu’il ne sait pas en quoi il croit ? Car affirmer une chose, c’est déjà être prosélyte. Personnellement, je respecte trop ce que j’ignore pour prétendre avoir une opinion. Einstein a dit aussi que plus notre cercle de connaissances s’étend, plus le mystère autour de lui est grand. Alors comment pourrais-je prétendre savoir quoi que ce soit ?
Il aura fallu que j’écrive cet article pour me rendre compte d’une chose importante : il y a deux angles totalement différents de considérer l’agnosticisme.
  • D’une part, il y a ce que je vais appeler l’« agnosticisme à caractère dogmatique », qui est l’agnosticime originel : « la métaphysique est inaccessible à l’Homme, partant de quoi aucun dogme religieux ne peut être fondé » ;
  • d’aute part, il y a ce que je désignerai sous le nom d’ « agnosticisme à caractère théiste », qui ne s’applique pas à la dogmatique et se résume populairement à un athéisme sceptique, ou un théisme sceptique.
Au travers de cet article, j’ai illustré sous le point de vue de laquelle des deux visions je parlais grâce aux images qui s’affichent maintenant ci-contre (à gauche, l’agnosticisme à caractère dogmatique, et à droite, l’agnosticisme à caractère théiste). Je pense que ma confusion des deux visions a longtemps obscurci ma réflexion, l’apogée de cette confusion se trouvant à mes seize ans, quand je qualifiais la foi d’arrogante ; je menaçais de sombrer dans l’extrême opposé de l’antidogmatisme, celui qui crée le dogme. Il y a quelques paradoxes que je dois éclairer pour justifier des pompeux diagrammes ci-dessus : un agnostique pro-dogmatique ? Un agnostique théiste ? Peut-être ne voyez-vous où je veux en venir.
  • Un agnostique dogmatique, c’est ce que j’ai failli devenir quand mon antidogmatisme m’a rendu prosélyte ;
  • un agnostique athée, c’est un athée sceptique, quelqu’un qui se dit « je ne pense pas que Dieu existe, mais je n’en suis pas sûr » ;
  • un agnostique théiste, c’est un adepte d’un dogme (quelqu’un de pieux) sceptique : « je pense que Dieu existe, mais je n’en suis pas sûr » ;
  • de manière générale, le degré de théisme d’un agnostique ne constitue qu’une tendance puisqu’un agnostique athée constitue une contradiction en soi, ainsi qu’une conception populaire (déviante, mais pas fausse, en l’occurrence).
Peut-être vous dites-vous que j’essaye de mettre tout le monde dans des petites cases, que je dois bien aimer ça. Mais non. Et la preuve en est que, à moins que vous abhorriez la représentation graphique de l’immatériel (ce que je comprends), vous devriez être en mesure de vous situer sur les deux diagrammes sans vous sentir lésés. Il y a des exceptions à tout, et je vous prie de laisser un commentaire si vous croyez que j’ai tort, car tout enseignement est bon à prendre. Permettez-moi toutefois d’insister sur la nécessité de ne pas confondre théisme et dogmatique, dogme et prosélytisme, agnosticisme originel et piété, car en aucun cas ces paramètres ne peuvent-ils se mélanger pour constituer des solides, et aucun mélange n’est supérieur à un autre. La question qui s’impose à ce stade, je pense, est « comment évoluerai-je ? ». En effet, sur les diagrammes ci-dessus, j’ai tendance à me positionner actuellement contre le mur… On me dit que ma réflexion d’ignorant me lassera, et que je me laisserai convertir à l’athéisme un jour. Mais suis-je si éloigné que ça du théisme ? Je trouve du charme à l’idée révolutionnaire de l’Être suprême, ce Dieu sans nom, et si je dois me lasser un jour, il est aussi possible que je laisse aller ma croyance dans cette direction. Toutefois, un détail m’empêche pour le moment de considérer la possibilité de verser de l’un ou l’autre côté : l’athéisme irait à l’encontre de mon aversion pour l’affirmation dans le domaine de l’inconnu, et le théisme m’associerait forcément au dogme. Depuis cinq ans que je me sens agnostique, je me sens de plus en plus agnostique. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? En fait, ce sont les paramètres que j’ai acquis au fil du temps, mon antidogmatisme et mon antiprosélytisme, qui agissent comme des aimants me retenant à ma position :
  • ma crainte du dogme m’éloigne du théisme, mais j’ai peur aussi de devenir tellement antidogmatique que j’en ferai un dogme ;
  • mon antiprosélytisme me pousse à respecter tous les croyants (car j’en suis) mais me dégoûte aussi de l’instrumentalisation qu’en font certains véritables ignorants, en ennemis du respect et de l’ouverture d’esprit.
Alors peut-être ai-je atteint mon équilibre, mais cela, j’ignore si j’ignore l’ignorer ou si j’ignore le savoir.
Tout ce que j’ai pu dire dans cet article, j’ai tenté de le barbouiller des mots les moins forts que j’aie pu rassembler : « souvent » et non « toujours », « beaucoup » et nous « tous », « prétendre » et non « croire » ; quand j’ai fait le contraire, c’est que l’euphémisme me condamnait à la malhonnêteté. Je ne veux être l’ignorant d’Aristote, mais je le serai pourtant. Alors en conclusion, je voudrais pousser un dernier sursaut d’humilité : j’ai changé, je peux changer encore. Et puis, c’est bien beau de dire que je sais ce que j’ignore, mais il suffit d’une phrase pour mettre à bas toutes mes précieuses convictions : j’ignore ce que j’ignore. Cependant, le but de ma croyance est de remplir un vide, et je ne pourrais pas remplir de vide avec rien du tout. J’ai abordé un sujet difficile. J’ai voulu parler de moi, mais j’ai parlé pour les autres aussi. Si jamais vous êtes en désaccord avec moi, s’il vous plaît, faites-le moi savoir et nous en débattrons. Merci pour votre lecture. Source des images du diaporama : What Is The Speed of Dark? – Vsauce

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