Les langues les plus difficiles pour un francophone

Suite à mon article sur les langues les plus faciles pour un francophone, j’avais dit que je ne ferais pas celui sur les plus compliquées. Et puis j’ai réalisé que cet article me permettait surtout d’expliquer pourquoi j’avais des scrupules, justement.

Pour en savoir plus sur la façon dont je suis arrivé à ces résultats, je vous invite à voir cet article : Comment mesurer la difficulté des langues.

PS : si vous appréciez mon travail, un like ou un commentaire aide à me bien faire référencer ! Et si ce genre de contenu vous intéresse, n’hésitez pas à vous abonner avec les boutons ci-contre.

 Ce qu’il faut savoir 

Parler de la difficulté d’une langue, c’est par définition relatif, et intimement lié à la comparabilité de langues données. Quand j’ai parlé des langues les plus faciles, je précisais bien « pour un francophone » ; elles sont faciles parce qu’elles sont comparables, et l’on peut lister les points similaires entre le français et la langue qu’on étudie pour en établir une complexité relative. En théorie, on peut faire cela avec toutes les langues, mais plus elles sont relativement compliquées, moins elles sont absolument comparables. Les points communs entre le français et les langues romanes ou germaniques tiennent du fait que ces langues ont toute une même origine, mais les points communs d’une langue amérindienne avec le français, par exemple, ne pourront être que des coïncidences, car les deux langues ne sont pas liées « génétiquement ».

Pour ces raisons, on peut déterminer une langue la plus facile en fonction d’une langue de départ à laquelle la comparer, mais il n’y a pas de langue la plus compliquée, car le repère est dès lors beaucoup trop distant. Et partant de là, les langues que je liste dans cet article sont jugées « difficiles » par mes soins de manière plutôt arbitraire, car je les mesure dans l’absolu, sur des critères que je précise. J’écris cet article pour mettre en profondeur les idées reçues que nous instille notre langue maternelle, et nous fait dire que « si une langue fait quelque chose différemment de notre langue maternelle, c’est par définition compliqué » : faux ! Pourtant, certaines formes du langage ont toutes les apparences de la complexité, et c’est ce qu’on va découvrir ici.

En résumé, on peut établir une liste objective des langues les plus faciles pour un francophone, mais une liste des langues les plus difficiles est subjective et arbitraire. Pourquoi j’ai écrit cet article, alors ? Parce qu’il y a vraiment des langues très difficiles pour un francophone, et que ça vaut le coup d’en parler, ne serait-ce que par esprit de découverte, mais aussi pour essayer de se débarrasser de cette gigantesque idée reçue qu’est notre langue maternelle et qui nous fait croire à sa propre difficulté / facilité dans l’absolu. Aussi cet article liste-t-il les langues les plus exotiques dont j’ai estimé qu’elles valaient le coup d’être mentionnées parmi celles que je connais.


Sommaire

Pour leur système verbal :

Pour leur prononciation :

Pour leur système d’écriture :

Pour son système de parenté :


Carte de la distance morphosyntaxique entre les langues. Source en bas de page.
Carte de la distance lexicale entre les langues. Source en bas de page.
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Le bulgare et son système verbal

Le bulgare (langue slave) est connu pour avoir un des systèmes verbaux les plus complexes parmi les langues indo-européennes, voire européennes tout court.

D’une part, comme toutes les langues slaves, le bulgare a deux racines différentes pour chaque verbe, servant à la distinction entre les aspects perfectif et imperfectif (illustration avec le russe ci-contre). La racine imperfective est le plus souvent formée parmi trois modèles courants, mais il n’y a pas de règle fixe et il existe beaucoup d’irrégularités. Parfois, la racine perfective est, à l’inverse, formée sur la racine imperfective, ce qui peut donner lieu à une troisième racine, un imperfectif secondaire pour éclaircir les ambiguïtés.

Comme en français, le bulgare a trois groupes verbaux (trois modèles de conjugaisons) distingués respectivement en 7, 3 et 2 classes caractérisées par les changements de position de l’accent tonique et/ou le changement de comportement de la voyelle thématique, c’est-à-dire la voyelle servant de lien entre la racine et la désinence, soit douze groupes verbaux en pratique, ayant eux-mêmes différents comportements par allomorphie consonantale (des irrégularités des consonnes liées à l’évolution phonétique).

Les différentes racines des verbes appartiennent à différents groupes. Du fait de la transformation de la prononciation des voyelles liée à l’accent tonique (réduction vocalique), la prononciation des terminaisons peut ne pas correspondre avec leur écriture, et ce d’autant que la position de l’accent tonique est parfois variable, selon différentes personnes, ou sur la même personne.

Le bulgare a trois temps (passé, présent, futur) formant non pas 6 combinaisons avec les aspects comme on peut s’y attendre (3 temps × 2 aspects), mais 10 (et jusqu’à 40 si on intègre les distinctions modales) ; on distingue le prétérit (passé simple) de l’aoriste (passé spécifique), le futur dans le passé, et même un très inattendu présent parfait. Les conjugaisons des deux aspects à l’aoriste sont les mêmes, mais le sens diffère.

Le bulgare peut former sept participes ainsi qu’un gérondif distingués en définitude (le / un), en groupe verbal, et, exceptionnellement, en cas (nominatif / accusatif). On y distingue aussi les modes impératif, subjonctif, conditionnel et inférentiel (ces deux derniers modes sont toutefois contestés en tant que catégories et souvent considérés comme des variantes). Il existe aussi des particules verbales distinguant les actions indirectes, les verbes réflexifs et les interrogations.

Additionnellement, le bulgare est doté de cinq particules modales permettant d’exprimer de façon synthétique les locutions françaises « n’est-ce pas ? » ou « allons » par exemple. L’ensemble de ces distinctions s’accorde de manière variable avec les trois personnes (première, deuxième, troisième), les trois genres (masculin, féminin, neutre), les deux nombres (singulier, pluriel) et les deux voix (active, passive). L’ensemble de ces distinctions peut porter le nombre de formes d’un verbe à 3 000, là où un verbe français n’en aura qu’une cinquantaine et un verbe anglais cinq*.

* J’ignore si les formes périphrastiques sont dénombrées dans cette donnée (les formes verbales constituées de plusieurs mots) mais je pense que oui ; quand je parle du français et de l’anglais, je les exclue pour ne compter que les conjugaisons véritables, marquées directement depuis la racine (j’exclue donc le passé composé français, le futur anglais etc.).

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Le navajo et son système verbal (c’est pire)

Le navajo (langue apache), ce n’est pas une langue dont on entend parler tous les jours. Il s’agit d’une langue amérindienne des États-Unis qui distingue une quantité impressionnante d’informations par la seule morphologie de ses verbes. Mais surtout, elle est totalement exotique pour nous.

Pour comparaison :

  • là où le navajo a 7 modes, le français en a 6 (indicatif, subjonctif, infinitif, impératif, conditionnel, participe) ;

  • là où le navajo a 23 aspects et sous-aspects, le français en a… zéro (on utilise le progressif, rendu par « être en train de », et l’on distingue le perfectif de l’imperfectif entre le passé simple ou composé et l’imparfait, mais aucun aspect n’est intégré dans le système morphologique verbal du français) ;

  • le navajo ne distingue aucun temps verbal, car les aspects suffisent à éclairer la façon dont les verbes se comportent dans le temps.

    Voici des captures d’écran de la vidéo d’Artifexian (une excellente chaîne, quoiqu’anglophone) que j’ai mise dans les sources.

En bleu, les modes ; en rouge, les aspects ; en bleu-vert, les sous-aspects. Les traits matérialisent la façon dont les uns interagissent avec les autres. (Graphique par Artifexian)

Une telle langue est par définition très difficile pour un francophone, qui doit non seulement apprendre quelles sont les formes des verbes en fonction de ces distinctions, mais aussi quand et pourquoi les utiliser (et c’est en ça que c’est plus difficile que le bulgare, ce dernier étant plus proche du français dans l’usage qu’il fait de ses formes, même si elles sont incroyablement nombreuses).

En plus, l’application de ces termes linguistiques sophistiqués varie souvent d’une langue à l’autre, indépendamment de la définition scientifique ; par exemple, l’aspect imperfectif, sur le papier, considère un évènement duratif (sur la durée) mais il est souvent utilisé en pratique pour les évènements imparfaits (pas terminés), comme en russe.

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Encore un système verbal : le géorgien

Pour en finir avec les verbes, il est bon d’évoquer le géorgien.

D’abord, le géorgien sépare ses verbes en quatre types : transitifs, intransitifs, médiotransitifs et indirects. Au sein de ces classes, le géorgien surfe sur la limite entre mode, aspect et temps au point que les linguistes se sont entendus pour un terme spécifique à cette langue : pour eux, ce sont des screeves (non traduit en français). Il existe 11 screeves qui correspondent à peu près à des temps.

Le géorgien est une langue agglutinante, ce qui signifie que chaque grammème d’un mot (les unités porteuses de sens grammatical) va être convoyé par un morphème différent (généralement une syllabe), contrairement au français où un mot comme « les » exprime à la fois la définitude et le nombre, et sous-entend un genre. La conjugaison d’un verbe va donc ouvrir des « cases » pour autant de catégories de grammèmes, dans cet ordre :

préverbe — personne (préfixe) — version — RACINE — passivité — suffixe thématique — causativité — suffixe thématique — imperfectivité — personne (suffixe) — auxiliaire — pluriel

  • Les préverbes sont des préfixes apparaissant aux temps non-présents permettant d’affiner la signification du verbe ;

  • les personnes peuvent être marquées avec un préfixe ou un suffixe du fait qu’un verbe géorgien peut avoir une, deux ou trois personnes s’accordant en nombre et en transitivité ;

  • la version est une voyelle qui peut être ajoutée à divers usages : causativité, voix passive, etc.

De plus, les personnes indiquées dans la conjugaison du verbe peuvent être déclinées.

En gros, le géorgien a un système verbal complexe pour les raisons suivantes :

  • la définition de ses temps est ambiguë ;

  • il y a 11 « façons » de conjuger un verbe ;

  • la conjugaison d’un verbe agglutine de nombreuses distinctions qui s’organisent de manière variable entre elles ;
  • le sens des conjugaisons est souvent arbitraire, ambiguë ou irrégulière.

C’est donc un système qui nécessite énormément d’immersion pour être compris. Si ça vous intéresse, voici un PDF de 645 pages rien que sur les verbes géorgiens.

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L’oubykh et sa prononciation

L’oubykh (langue abkhazo-adygienne) détient peut-être le record absolu du nombre de consonnes pour une langue sans clics*.

* Voir la section sur le taa.

Je pourrais vous parler pendant des heures de la phonologie oubykhe, mais je vais faire ça simplement ; là où le français a 19 consonnes, l’oubykh en a jusqu’à… 84. C’est-à-dire qu’un locuteur de l’oubykh peut par exemple prononcer 16 consonnes différentes (/kʲ k kʷ qʲ q qʷ qˤ qˤʷ kʲʼ kʼ kʷʼ qʲʼ qʼ qʷʼ qˁʼ qˤʷʼ/) qui, pour un français, seront un seul et même son, une sorte de K (ou à la rigueur 3 ou 4 pour une oreille entraînée, comme c’est mon cas – mais je suis totalement incapable d’en différencier 16, encore moins de les prononcer).

Je vous mets ci-dessous une courte vidéo pour apprécier les nuances de cette langue. Vous remarquerez qu’en contrepartie de cette quantité monumentale de consonnes, l’oubykh n’a que deux voyelles !

L’oubykh est une langue morte depuis 1992 avec le décès de son dernier locuteur natif cette année-là, Tevfik Esenç. On considère qu’une langue est morte quand elle n’est plus utilisée dans la vie courante ; il n’en existe plus de locuteur natif. L’homme qui parle dans la vidéo ci-dessus est Tevfik Esenç lui-même, c’est donc la langue telle que parlée par un natif (la ligne du bas est une traduction en adyguéen).

Certaines des cousines de l’oubykh – comme l’adyguéen, ses 300 000 locuteurs et ses 66 consonnes – sont encore bien vivantes.

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Le taa et sa prononciation (de nouveaux records)

En parlant de l’oubykh, je disais que la langue détenait peut-être le record du nombre de consonnes dans une langue sans clics. Les clics sont une catégorie de consonnes très rare, presque exclusivement africaine, remarquables parce que ce sont des sons « violents », assimilables à des claquements. Les clics peuvent être très nombreux et sont utilisés conjointement avec les consonnes pulmoniques (hors clics), et c’est pour cette raison que les langues avec le plus de consonnes sont des langues à clics… comme le taa.

Je rappelle que le français a 19 consonnes et entre 12 et 16 voyelles.

Malheureusement, on n’a pas de notion précise du nombre de consonnes* ; on estime que le taa a entre 58 et 87 consonnes pulmoniques (hors clics) ce qui est – peut-être – déjà plus qu’en oubykh (mais là où l’oubykh a deux voyelles, le taa en a au moins une trentaine…).

* Du fait que la limite est interprétable entre un son distinctif et un assemblage de sons distinctifs.

Mais si on compte les clics, le compteur s’affole au-delà des limites du raisonnable. Le taa a au moins 83 clics, peut-être jusqu’à 111.

Voici les clics du taa en phonétique, tels qu’estimés en 1985 et 1994 au nombre de 83 (fichtre, que c’est beau) : /kʘ kǀ kǁ kǃ kǂ kʘʰ kǀʰ kǁʰ kǃʰ kǂʰ ɡʘ ɡǀ ɡǁ ɡǃ ɡǂ ɡʘh ɡǀh ɡǁh ɡǃh ɡǂh ŋʘ ŋǀ ŋǁ ŋǃ ŋǂ ŋ̊ʘ ŋ̊ǀ ŋ̊ǁ ŋ̊ǃ ŋ̊ǂ ↓ŋ̊ʘʰ ↓ŋ̊ǀʰ ↓ŋ̊ǁʰ ↓ŋ̊ǃʰ ↓ŋ̊ǂʰ kʘˀ kǀˀ kǁˀ kǃˀ kǂˀ ŋʘ ˀŋǀ ˀŋǁ ˀŋǃ ˀŋǂ qʘ qǀ qǁ qǃ qǂ ɢʘ ɢǀ ɢǁ ɢǃ ɢǂ ɢǀh ɢǃh ɢǂh kʘˣ kǀˣ kǁˣ kǃˣ kǂˣ ɡʘx ɡǀx ɡǁx ɡǃx ɡǂx qʘʼ qǀʼ qǁʼ qǃʼ qǂʼ kʘʼqʼ kǀʼqʼ kǁʼqʼ kǃʼqʼ kǂʼqʼ ɡʘqʼ ɡǀqʼ ɡǁqʼ ɡǃqʼ ɡǂqʼ/

Ces 83 clics sont des variantes des cinq clics de base que vous pouvez entendre dans l’enregistrement ci-dessous (trouvé sur le New York Times, source en bas de page).

L’article du Times a aussi des enregistrements de mots, alors j’en profite pour vous les mettre.

Voici « ǂqùhm ǁhûũ », qui désigne le son d’un objet pointu tombant la tête la première dans le sable.

Et voici « !húlu ts’êẽ » désignant le son d’un œuf pourri quand on le secoue.

Et enfin, voici « gǀkx’àp », qui est le bruit de l’herbe broutée par un animal.

Si vous vous demandez pourquoi il existe des mots pour des concepts aussi précis, c’est simple : une grande diversité de sons autorise un grand nombre de syllabes différentes ; une multitude de mots courts sont ainsi disponibles. Alors les idées les plus complexes peuvent être convoyées par des mots très « simples ». En tout cas, bon courage si vous avez l’intention d’apprendre le taa, qui a peut-être 229 sons différents, toutes consonnes et voyelles confondues, soit 6,5 fois plus qu’en français…

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Le chinois et son système d’écriture

C’est un exemple simple sur lequel je ne vais pas m’attarder. L’écriture chinoise* est une écriture logographique, ce qui signifie qu’il existe un caractère différent pour chaque mot, ou plutôt chaque concept puisqu’il y a l’exception des mots dérivés par la combinaison de plusieurs logogrammes . Dans certaines langues, il faut retenir le genre des mots en même temps que les mots en eux-mêmes… Et bien en chinois, il faut tout simplement apprendre à les écrire indépendamment de leur signification et de leur prononciation, puisqu’un logogramme ne donne aucun indice là-dessus.

* Attention, le chinois est une macrolangue constituée entre autres par le mandarin et le cantonais… toutefois son système d’écriture est applicable à tous les dialectes, et même au japonais comme on va le voir plus loin.

Vous savez l’effet que ça fait d’oublier temporairement un mot simple dans sa langue maternelle ? Pour les sinophones, c’est pire ; ils peuvent oublier un mot, mais aussi le logogramme qui s’y rapporte. Daniel Tammet, dans son livre Chaque mot est un oiseau à qui l’on apprend à chanter, cite l’exemple d’un cinquantenaire chinois lettré ayant momentanément oublié comment écrire le mot « fenêtre »… Parfois, cela arrive à la lecture.

Le Zhonghua Zihai, le plus grand dictionnaire chinois, recense 85 568 caractères. Toutefois, le chinois courant (reflété notamment par le Xinhua Zidian, en recense 13 000, ce qui est plus qu’assez pour comprendre le chinois au quotidien.

On peut ajouter que chaque trait des logogrammes doivent être écrits dans un ordre précis sous peine de faire une « faute ». Oui, c’est une faute de tracer les traits dans le désordre.

On comprend pourquoi les systèmes d’écriture, qui ont tous été des logographies, ont évolué jusqu’à devenir des syllabaires ou des alphabets. Mais les logogrammes chinois ne font-ils pas la beauté de la langue ?

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Le japonais et SES systèmes d’écriture

Là aussi, un exemple connu. Le système d’écriture japonais, de base, est un syllabaire, ce qui signifie qu’il existe un caractère par syllabe possible. Or, les contraintes phonotactiques, qui édictent la façon dont on peut assembler les sons ensemble dans une langue, autorisent très peu de syllabes différentes en japonais, ce qui devrait permettre de nous en tirer avec juste quelques centaines de signes.

Les hiraganas et les katakanas (les deux systèmes syllabaires) semblent confirmer cette théorie ; en fait, c’est encore mieux que cela, car chacun des deux systèmes comporte 46 caractères, soit 92. Le reste est comblé par les diacritiques (portant le nombre de caractères distinctifs à 71 par système, soit 142), et aussi par la façon qu’a le japonais de séparer les mots ; il n’y a pas de syllabes au sens strict en japonais, mais des mores. Par exemple, la lettre N en fin de mot compte pour une more, et une voyelle ou une consonne longue pour deux. De ce fait, le katakana  marque une « syllabe » par abus de langage, car il est en réalité utilisé pour une more : le N en fin de mot (et cela correspond coïncidentellement à une « lettre » dans la conception occidentale).

Mais le japonais a aussi les kanjis, un système logographique hérité directement du chinois. Tout comme en chinois, les logogrammes sont utilisés pour transcrire des mots entiers. Le ministère de l’Éducation japonais considère qu’il existe 2 136 jōyō kanji, c’est-à-dire autant de kanjis « communs » que les étudiants doivent connaître à la sortie du secondaire. Environ un millier de kanjis supplémentaires existent en japonais commun, et les standards informatiques en supportent jusqu’à 13 108. Les études supérieures peuvent conduire à l’apprentissage d’environ 50 000 kanjis (sur les 85 568 du plus grand dictionnaire chinois), mais aucun locuteur natif n’est proche d’en connaître cette quantité.

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Le twi et son système de parenté

Toutes les langues ont des domaines pour lesquels elles sont riches lexicalement ; en français, c’est supposément la cuisine… en chinois, il existe un mot pour désigner n’importe quel lien de parenté proche (la sœur de la mère et la sœur du père ne seront pas juste des « tantes ») et ajoute à cela des distinctions d’âge et de registre de langue.

Le système de parenté latin était lui aussi beaucoup plus précis qu’en français.

(Graphique par NativLang)

En parlant de parenté, il existe un système totalement contre-intuitif pour un esprit européen, qui est le système de parenté du peuple Ashanti, qui parle le twi (une langue du Ghana comptant 9 millions de locuteurs).

Le système de parenté chez les Ashantis. (Graphique par NativLang)

Il y a, de prime abord, deux grandes différences avec le système qui nous est familier :

  • pas de distinction faite entre les cousins, les frères et les sœurs ;

  • pas de distinction faite entre le père, la mère et les oncles et tantes (la sœur de ma mère est ma mère, et le frère de mon père est mon père), sauf dans le cas des frères de ma mère et des sœurs de mon père (adèlphes de sexe opposé), qui sont respectivement mes « oncles » et mes « tantes ».

Comme si ce n’était pas déjà complexe, le système de parenté ashanti considère de manière bien spécifique les enfants de la sœur de mon père. En effet, le fils de la sœur de mon père est mon père, et la fille de la sœur de mon père est ma tante.

Toute la beauté du système de parenté ashanti. (Graphique de NativLang)

Il est évidemment très improbable qu’un système de ce genre voie le jour. Dans la culture ashanti, cela s’explique du fait que le fils de la sœur de mon père est mon héritier (la lignée royale, notamment, est héritée par le fils de la sœur du roi), mais il reste un fait surprenant : les mots pour « tante » et « père » se retrouvent ensemble au niveau de ma propre génération…

Conclusion

Cela peut être difficile à croire, mais malgré la complexité évidente des quelques langues que j’ai citées, aucune d’entre elles n’est plus compliquée dans l’absolu ; il ne faut pas perdre de vue que l’évolution d’une langue est naturelle, et si des langues comme le navajo ont « décidé » de développer un tel système verbal, ou d’autres comme l’oubykh une phonologie à s’en arracher les oreilles, c’est que c’est possible à apprendre, à comprendre et à employer, dans la même mesure que le français ou absolument n’importe quelle autre langue. Il y a, partout de par le monde, des enfants de cinq ans qui comprennent leurs parents et se font comprendre par eux.

J’aurais pu citer d’autres exemples : le vietnamien et ses 6 tons, le thai et le son /tʰ/ qui peut y être écrit de six manières différentes (<ฐ,ฑ,ฒ,ถ,ท,ธ>), le finnois qui a plus de vingt mots pour la neige… J’ai voulu vous présenter un échantillon, mais je vous exhorte à lire mon introduction si ce n’est pas déjà fait : mon choix était arbitraire.

Merci beaucoup de m’avoir lu !

Sources


http://www.youtube.com/watch?v=YOi2c2d3_Lk

http://www.youtube.com/watch?v=iq8gdOh9Q-U
…Et Wikipédia pour le reste.

6 commentaires

    • Je n’ai que très peu de connaissances de cette langue. Ce n’est pas une langue indo-européenne, c’est donc une langue exotique et, selon mon principe de départ, « compliquée » pour un francophone.

      À mon avis, ce qui surprendra le plus un étudiant d’icelle, c’est le nombre de ses déclinaisons qui rappelle les langues finno-ougriennes. À part ça, il n’y a à ma connaissance pas grand chose d’exotique sauf une distinction entre deux sons /s/ différents (l’un apical et l’autre dorsal, c’est-à-dire l’un réalisé avec la pointe de la langue et l’autre avec le dos) qui est assez perturbante.

      Au niveau du vocabulaire, il y a quelques emprunts, mais la plupart des mots sont exotiques pour nous (il y a une raison si la langue basque a survécu à près de trois millénaires d’influence indo-européenne…).

      C’est aussi une langue ergative, ce qui – pour résumer – inverse le raisonnement d’une langue accusative (sujet et objet). Voir cet article pour plus de détails → https://septiemeartetdemi.com/2018/06/27/langues-et-jolis-tableaux-lergatif-explique/.

      J’espère avoir répondu à tes questions. Merci pour ton passage !

      J'aime

  1. Un article très instructif, qui offre un énorme recul sur une question que l’on croise souvent mais à laquelle nous n’avons pas toujours une analyse élaborée et rigoureuse. Ce document expose la transcription d’une langue à une autre avec la notion de distance/synergie relative pour établir un gradient de difficulté dans l’apprentissage d’un idiome externe à notre modèle natif. Dans un sens, la transcription de notre langue native à une étrangère s’assimile presque à un travail de cryptographie, à la fois dans le chiffrement et le déchiffrement, jouant sur des logiques et des attributs qui peuvent ou non exister. En outre, on peut même rapprocher ce qui est exposé au niveau des langues à la notion d' »espace » en mathématique, où les objets « espaces » forment les différentes langues et où la transformation d’un objet a d’un espace A à un objet b d’un espace C B correspond au processus de traduction. Je me demande comment cela se translate en terme algorithmique si on cherchait à l’automatiser… Cela reviendrait à chercher les contraintes surjectives et injectives de chaque ensemble. En tout cas, je remercie le travail de recherche effectué ici, qui est un énorme gain de temps et d’énergie pour ceux qui veulent s’intéresser à cette problématique.

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