Cinébdo – 2018, N°40 (Police, Ready to Wear, Les Lunettes d’Or, Stalker, Chantons sous la pluie, Orpheline)

Ce format consiste en une compilation de mes critiques sur les films que j’ai vus dans la semaine. Fait rarissime, je donne un 10/10 critique à deux films de suite !

PS : si vous appréciez mon travail, un like ou un commentaire aide à me bien faire référencer !

Sommaire cliquable
Police (Maurice Pialat, 1985)
Ready to Wear (Robert Altman, 1994)
Les Lunettes d’Or (Giuliano Montaldo, 1987)
Stalker (Andreï Tarkovski, 1979)
Chantons sous la pluie (Stanley Donen, Gene Kelly, 1952)
Orpheline (Arnaud des Pallières, 2016)


Image d’en-tête : Stalker ; films 234 à 239 de 2018

c4r3*

Lundi : Police

(Maurice Pialat, 1985)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

Le Police de Pialat attaque avec des airs monolithiques ; tout est solide et imposant, que ce soit Depardieu, les murs ou les portes. On croirait que tout prend plein de place, comme si le film voulait être le témoin non dégrossi de ce qui se trame dans les commissariats français. Armé d’une spontanéité monstrueuse qui s’immisce jusque dans les scènes les plus longues et complexes, ce menhir porté par Depardieu semble jeter un regard hautain vers le passé et les euphémiques films policiers produits jusque là. Parfois, il est vrai, Police est trop brut pour être vrai ; les lapsus et les interruptions donnent un caractère pas forcément souhaité à l’ouvrage, comme si le réalisateur avait tenu à tourner chaque scène en une seule prise, raisonnement dont l’évidence nous prouve pourtant la fausseté.

Les menhirs s’érodent comme toutes les pierres, mais hélas celui-ci est usé à la livraison. Il dure cent-treize minutes, au bas mot vingt-trois de trop. Le regard jeté sur le passé devient vague, les concessions à ce qu’il paraissait mépriser se multiplient ; Police devient le vilain petit canard des thrillers à la française, celui qui arrive après tout le monde pour reprendre les canons et les revoir à sa sauce, comme si le film s’était dit « hé, je suis bon, je vais en faire plus ». La partie finale, d’où ont disparu les signes qui étaient distinctifs jusque là, tisse des romances réchauffées et des revirements de situation par trop familiers. Un coup de baguette dramatique, et boum, une fin qui vient faire l’ablation d’une prolongation superfétatoire. L’idée n’était ni bonne ni mauvaise, seul le traitement valait le coup.


c5r6*

Mardi : Ready to Wear

(Robert Altman, 1994)

« Thématique : Julia Roberts »*

Altman est un fou. Après avoir exploré Hollywood en faisant des folies de caméra et d’acteurs avec The Player, voici qu’il remet ça sur le sujet de la mode avec un casting trois étoiles, qui ne sont pas des stars mais des pays : France, Italie, États-Unis. De quoi faire un cocktail mondain bien serré. Bien… ou trop ?

D’abord, l’œuvre semble flotter au-dessus de son propos, comme portée au-dessus de lui par la très littérale foule de stars. Ce qui se passe est bien trop pailleté pour laisser de marbre : comment ne peut-on pas être intéressé par l’océan même si l’on a peur de l’eau ? Pourtant, l’impression qui se dégage de ces grands noms houspillés par une Kim Basinger qui sert de fil rouge avec son rôle de journaliste people, c’est l’oppression. Le luxe et l’ambiguïté de l’expression artistique sont bien présents, mais Altman semble avoir oublié de distribuer des masques à oxygène à ses spectateurs ; où est le Central Park de de New York, l’oasis de ce désert, l’île de cet océan en furie qu’il a créé ?

Le film finit par donner l’impression qu’il a été monté directement dans la matière première de la mode, traduisant au grand écran la ligne pointillée de la vie des créateurs qui semblent tenus d’avoir une vie privée différente de celle des autres artistes ; ne prenant pas position, Ready to Wear baigne dans l’ambiguïté de son traitement, ne sachant même pas quoi faire de ses plus gros éléments scénaristiques ; il y a des couples qui se font sur les lames de son plafond, et c’est toujours le même film qui passe… L’on s’insurge, l’on fait scandale, l’on s’en fiche, les liens qui devraient relier ce qu’on voit à l’écran avec la presse sont à sens unique, et le défilé de stars ne se démarque pas des défilés de top models.

L’atout (énorme) du film est un peu trop discret ; malgré la diversité des acteurs dont l’aura tire malgré eux la couverture à eux, tous sont productifs. Étrangement, ils arrivent à ne pas donner l’impression de faire joli (contrairement à dans The Player) et tous vont construire une partie du pont devant nous conduire jusqu’à la fin de la route. [Spoiler] Et la fin arrive à dissoudre le sentiment que le film faisait preuve d’une neutralité indésirable ; le dernier défilé qu’il nous montre ne diffère pas des autres en ce qu’il arrive comme un cheveu sur la langue, mais l’authenticité du grabuge qu’il maintient nous aura absorbé, car on ne s’attend pas à ce que tous les mannequins soient nues (ah, l’affiche le spoile ?) ; encore moins qu’elles soient applaudies par un public ravi de se faire les panégyristes de leur propre négation.

En conclusion, disons qu’Altman aurait mieux fait de chercher le contrepied de The Player plutôt que de réitérer l’erreur relative de donner l’illusion de la profondeur, car elle n’était pas si compliquée que cela à atteindre. Le défilé des mannequins fait un peu trop passer le casting pour un défilé lui aussi…


 


c7r6*

Jeudi : Les Lunettes d’Or

(Giuliano Montaldo, 1987)

« Thématique : langue italienne »*

Né dans le terreau un peu trop fertile de la guerre dans son acception artistique, Les Lunettes d’or tiennent plutôt du Bouton d’Or : une fleur qui prend son temps pour éclore dans la délicatesse et la beauté, sans un regard pour la terre qui la porte. Sans abus ni perte de vitesse – ou presque, car il y a bien un ventre mou scénaristique d’une dizaine de minutes –, le film nous pousse à butiner ce que les créateurs ont mis, entre le pétale d’une musique plus qu’appropriée de Morricone et celui constitué par le géant Noiret. Le sujet ne fait jamais l’ombre d’un doute : l’intolérance dans le nazisme d’une italie des années 30 se rapprochant du régime hitlérien. Pourquoi cet homme, pourquoi ce sujet ? L’œuvre est si simple qu’elle en est quasiment candide, et l’on a jamais envie de répondre autre chose que « c’est une histoire comme une autre ». Quelle histoire pourtant !

Le montage s’énerve parfois légèrement, mais la maîtrise des humeurs de l’ensemble, conduite à la baguette par des travellings semblant visuels autant qu’auditifs, nous oblige avantageusement à plonger dans cet univers doux et facile traitant un sujet pour autant si dur. On plonge, et il semble que la création de Montaldo nous enseigne malgré nous une certaine tolérance, parce qu’on en oublie la post-synchronisation imparfaite (décente toutefois) et la conventionnalité du tout. Je pense à tout cela parce que je m’y force – esprit critique oblige –, mais Les Lunettes d’or font vraiment partie des poèmes valant le coup d’être vus dans l’univers artistique inspiré du nazisme.


c10r7*

Vendredi : Stalker

(Andreï Tarkovski, 1979)

« Thématique : langue russe »*

Huit ans après son grandiose Solaris, Tarkovski revient avec un très long métrage de fantastique minimaliste, au point que l’œuvre semble être vide de tout ce dont elle parle. On y parle d’une Zone, apparue avec la chute d’une météorite vingt ans auparavant, surface désolée renfermant d’étranges pièges. La Zone est fondée sur les décors d’une Estonie toujours soviétique, et elle n’est rien de plus pour le spectateur que des friches où l’eau coule sur des ruines en béton, çà et là envahies par les hautes herbes.

Les explications ne seront pas au rendez-vous, et l’on peut en vouloir au réalisateur d’avoir fait de son film une odyssée interminable en direction de ce qu’elle n’atteindra jamais. Les mystères de la Zone resteront opaques, comme cachés par la brume peuplant cet univers sordide. Mais derrière cette privation, le génial réalisateur cache une addiction à notre égard qui ne peut que nous laisser plein de gratitude ; une contemplation au rythme de l’Univers, aussi insensible que monumentale, où chaque seconde est remplie, tantôt par un gros plan grandiose d’un acteur très compétent, tantôt par un paysage anodin auquel Tarkovski arrive à attribuer, on ne sait comment, une aura mystique plus que fascinante.

Tarkovski sait nous frustrer mais il sait aussi composer des poèmes graphiques. Les éclairages et les couleurs, pourtant toujours sépias, sont les vecteurs d’une beauté austère comme un matin d’automne, comme un accès de nostalgie privée d’elle-même. Les dialogues se font attendre, et les pauses entre deux lignes sont plus insupportables encore que les lents zooms avant et arrière. Mais il y a de la technique, de la beauté et du timing derrière ces longues images. Si l’on parvient à ne pas lui en vouloir pour les promesses qui se révèlent toujours être la carotte au bout d’un bâton, on ne pourra qu’être absorbé par ces cadrages et ce sens qui s’écoule au compte-gouttes. Ce qui est géant est toujours lent, non ? Mais bon, peut-être le réalisateur soviétique a-t-il cru que la lenteur générait la grandeur, et non l’inverse…

Ce qui fait de Stalker une création incroyable, ce n’est pas seulement la détermination de son créateur, mais surtout qu’il nous impose des réflexions servant de pile atomique à notre captivité reconnaissante ; la Zone pourrait très bien n’être que le fruit de notre imagination de spectateur et de celle des personnages. C’est un film qui se réfléchit, et de cette réflexion ne semble pouvoir naître que de l’admiration.


c10r7*

Samedi : Chantons sous la pluie

(Stanley Donen, Gene Kelly, 1952)

« Thématique : film musical »*

Singin’ in the rain est juste parfait ! Drôle par ses situations comme par ses textes, il n’abuse de rien, même de la musicalité forcément vieillie qui fait son cœur et son charme. Mais en fait, c’est aussi un film extrêmement moderne, qui jette un regard historique – dans tous les sens du terme – sur l’émergence du parlant sans que, de notre arrogante année 2018, on ait la quelconque impression qu’il se soit fourvoyé, d’autant qu’il emploie lui-même la couleur de la plus belle façon.

Musicalement exalté, il utilise la danse comme un bouche-trou transcendé au-delà de cette simple condition de faire-valoir. Car tout les constituants de ce film sont des faire-valoirs en fonction, mais des perles en réalité. Un rôle difficile pour Debbie Reynolds, mais comme l’a bien dit Fred Astaire l’ayant soutenue dans l’apprentissage de ses pas, ses efforts en valaient la peine. De cascades en romances et de chants en blagues, c’est un film vieilli qui ne sera jamais démodé, car il est la concrétion admirable du style de l’époque avec ce qu’on faisait de mieux en matière d’originalité, de créativité et de qualité, sans verser dans le grand spectacle ; en ça, il est aussi humble comparé aux coûteuses productions qui lui étaient contemporaines. C’est un diamant, qui prend de l’âge sans prendre une ride. Un film proprement incroyable, un divertissement vraiment pour tous les âges et vraiment pour toute époque !


c1r1*

Dimanche : Orpheline

(Arnaud des Pallières, 2016)

« Hors-thématique »*

Il me semble que je suis éternellement condamné à désapprouver les drames français qui perdurent depuis les années 2000. Les personnages ne doivent faire que des erreurs, parce qu’ils doivent être malheureux et méchants pendant tout leur temps à l’écran, laissant échapper des sourires de temps en temps pour rappeler qu’ils sont humains. C’est le drame pour le drame, pas foncièrement mauvais – et les acteurs sont à chaque fois meilleurs pour incarner la douleur – mais qui fait le choix incompréhensible – et hélas à la mode – de ne montrer que le glauque et l’horreur.

Montrer, encore, ça se comprendrait, mais l’œuvre veut que, dans son réalisme, tous les personnages en soient imprégnés, et de rien d’autre. C’est de l’insupportable en boîte, la némésis de la catharsis. Une prescription contre la joie de vivre. Je n’ai nulle envie de me promener dans un monde où des gamines de treize ans sont des nymphomanes et où leurs versions adultes sont des criminelles dépressives ne diffusant aucune chaleur dans les plans froids qui passent d’un appartement à la ville à la voiture, lieu apparemment consacré pour des parties érotiques qui s’enfilent comme des perles sans rien apporter d’autre qu’un bonheur génétiquement modifié dans le morne ambiant… Je n’ai aucune envie que son humeur s’attache à moi comme une tique, pourtant c’est fait pour. Absolument intenable.



* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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