[Avant-première] Damascus (documentaire)

Damas, en Syrie… Elle est depuis si longtemps dans l’actualité qu’on l’oublie. Mais ce 18 septembre, deux choses se produisent : on me partage ce documentaire, et un traité est signé entre la Russie et la Turquie ; rendu curieux, je m’inquiète soudain pour ces gens qu’on désigne par des nombres à plusieurs zéros, ces petits néants qui n’ont de sens ni sur papier ni sur écran.

Merci aux Films de la Récré de m’avoir offert l’accès au film en avant-première. Damascus est réalisé par Myrna Nabhan et sort aujourd’hui au Cinéma Galeries à Bruxelles.


Difficile d’entrer dans la ville syrienne avec un esprit de spectateur. Mais on est étourdi d’entrée par cette petite phrase magnifique qui nous dit tout : « Damas, la ville qui ne dort jamais s’est transformée en une ville qui ne dort plus ». C’est ensuite l’équilibre du montage qui va rendre ce voyage de 80 minutes pénétrant ; c’est un film sur l’Homme, au point qu’il est curieux de le présenter comme un film sur les femmes – avec une minuscule –, car cela ne semble pas servir son but.

Je trouve cela dommage que le documentaire prétende se limiter à la cause de la femme alors que l’ennemi djihadiste veut justement la priver de ses droits. Trop vouloir rétablir l’équilibre, c’est aussi le menacer. Je dis bien « prétende » car je n’ai absolument pas vu un film clivant, au contraire : Damascus est tout ce qu’il y a de plus sain et humain, et c’est d’autant plus dommage que le texte nous dirige faussement sur la cause féminine. J’y reviendrai pour illustrer.


La Gaule englobait jadis la France et la Belgique, cette dernière ayant donné la moitié de sa nationalité au documentaire. Mais les Damascènes, eux, n’ont pas peur en vain que le ciel leur tombe sur la tête ; il tombe vraiment… et la peur s’en va. Elle change, en tout cas, et Damascus éclaire parfaitement – et d’une manière étonnamment peu orientée malgré sa longueur modeste d’une heure vingt – l’évolution dont l’Homme est capable, son adaptation même à l’intolérable. En tant que cinéphile, je ne peux nier que la création de Myrna Nabhan a donné de la profondeur à ma vision des évènements artificiels recréés par le cinéma. Et puis elle semble avoir le don de tirer aux gens leurs plus belles petites phrases.

Si c’était arrivé au cinéma, j’aurais eu peur, mais quand ça m’est arrivé pour de vrai, je suis restée calme.

Il suffit parfois de peu de mots pour changer notre vision d’une chose, et Damascus les a… à plusieurs reprises. Beaucoup de choses m’ont plus marqué dans ce documentaire que l’insistance sur les visages souriants ; après tout, une caméra est une chose amusante, elle crée même de la variation dans un monde austérisé par la guerre, alors les sourires ont bien peu de valeur. Ce que j’en retiens, moi, ce sont les témoignages de ces gens qui disent avoir perdu leurs émotions.

C’est une chose à laquelle le – relativement – confortable monde occidental ne nous prépare pas, et il est heureux que la réalisatrice fasse figure d’interprète culturelle par ses commentaires éclairants, lorsque la vérité de tel ou tel concept menace de se dissoudre face aux barrières du langage et de la distance nous séparant de ce monde. Plus beau encore, elle se laisse contredire pour illustrer le fossé qui s’est déjà creusé entre elle et sa ville depuis qu’elle l’a quittée. C’est sans doute la plus belle métaphore que le film crée de sa propre humilité, la même humilité qui en fait une œuvre objective, et partant, un excellent documentaire.

Damascus, en sa qualité d’icelui, veut nous ouvrir les yeux, et il remplit bien sa mission, même s’il est regrettable qu’il soit sorti plus de deux ans après la fin du tournage. En effet, il filme l’actualité, et l’actualité est périmée dans la seconde. Toutefois, les principes qu’il véhicule sont parfois impérissables :

  • que la Syrie soit parmi les pays les moins chers au monde et que ses habitants ne puissent qu’à peine y acheter de quoi vivre ;

  • que les distinctions confessionnelles motivant le Djihad (Sunnites, Chiites…) ne soient même pas connues du peuple syrien ;

ce sont des détails parmi les lignes immortelles qui font du pays ce qu’il est aujourd’hui, en dépit de ses millénaires d’histoire.
La réalisatrice Myrna Dabhan.

Un documentaire montre le « vrai », et c’est magnifiquement fait au regard de la religion et de la société. Pour rebondir sur ce que je disais en introduction, j’aurais aimé qu’il nous montre le vrai sur la femme et l’homme tout comme comme il nous le montre d’autre part : les deux sexes peuvent se comprendre et se respecter sans même qu’il leur vienne à l’idée que des choses puissent les séparer. Mais le film, en se prétendant avant tout défenseur de la femme, va à l’encontre de sa nature, car, en nous montrant ce qui est boîteux, il nous enseigne ce qui peut être boîteux, et ce n’est pas là le chemin vers un quelconque idéal. Damas n’est pas boîteuse, en témoignent la tolérance et la solidarité qui règnent entre ses murs ; mais Damas est gravement blessée, et il ne faudrait pas remuer le couteau dans la plaie.

En conclusion de mon laïus sur ce que je considère comme un défaut, je dirais que Damascus réussit l’exploit d’être engagé sans s’engager, parce qu’il établit une saine vérité sans même y toucher… sauf dans le cas de la cause féminine, où il commet, à mon sens, l’erreur de toucher à la vérité.


Là où le film réussit un tour de force en matière de subtilité, c’est dans la façon qu’il a de ridiculiser le djihadisme (c’est en tout cas ma lecture) sans hausser le ton ni, là encore, s’engager. Pour cela, il nous rappelle simplement que Dieu est des deux côtés.

Dieu… Dieu est omniprésent dans ce conflit. Beaucoup se tournent vers lui pour tenter de supporter l’insupportable, alors que d’autres s’autorisent à parler en son nom, et soufflent sur les braises de l’obscurantisme pour brûler la civilisation. La réalisatrice en voix off.

Que c’est bien écrit. Que c’est beau, et frappant. Que c’est frappant aussi de se rendre compte à quel point le Djihad agit contre ses prétendus « intérêts » : il crée l’espoir, la pensée individuelle et l’émancipation en voulant les détruire. On pourrait bien le laisser dans son ridicule… s’il ne causait pas la souffrance et la destruction au passage.

Au niveau technique, j’ai un grief mineur à relever ; j’entends bien que la réalisation technique était limitée par les conditions, mais il est irritant que le son soit mauvais pour certaines scènes en intérieur alors qu’il est parfait en extérieur. D’autant qu’il – le son – est l’instrument servant à illustrer en quoi la guerre syrienne est une guerre moderne, du fait que les smartphones s’excitent et piaillent leurs notifications lors des pannes d’électricité ou des chutes de roquettes. Même Facebook est au service de ces gens quand, l’espace de quelques secondes après une explosion, ils oublient avoir oublié la peur. C’est un des aspects les plus étonnants à se trouver un coin cosy dans l’harmonie générale du montage.


L’immersion dans la ville qui ne dort plus est idéale, pour autant qu’on puisse en juger en tant que spectateur. La routine d’une guerre bien installée nous donne à réfléchir sur les conflits passés, et on a de la peine à se débarrasser de l’impression que la guerre n’est jamais rien d’autre qu’un caprice d’adultes.

On sort du film avec l’impression d’avoir passé du bon temps avec les Damascènes, en dépit de la dévastation qui les entoure. Et quand cela s’accompagne des réflexions que j’ai citées, comment pourrait-on légitimement dire de Damascus qu’il est un mauvais documentaire ?

On reste avec des interrogations qui conduisent inévitablement à l’ouverture d’esprit et à la tolérance. On apprend que les Damascènes, par la force des choses, connaissent deux sens au zéro. En Gaule et ailleurs, le zéro n’est pas un chiffre, c’est un outil et une représentation du néant. Alors 23 000 000 de Syriens dans l’esprit d’un Occidental ou sur un journal, c’est 23 et six petits néants. Mais quand un homme ouvre sa boutique pour ne rien vendre parfois des jours durant, le zéro devient un chiffre, et il ne représente plus le néant ; il représente la foi et l’espoir. Alors 23 millions de Syriens, même s’ils continuent de signifier six néants dans les journaux, espérons que ce soit 23 millions de raisons de vivre et de comprendre que l’ignorance et l’intolérance sont nos pires ennemis.

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