Cinébdo – 2018, N°36 (Le Retour de Martin Guerre, La Honte, La Longue Nuit de l’exorcisme, Le Pays où rêvent les Fourmis Vertes)

Ce format consiste en une compilation de mes critiques sur les films que j’ai vus dans la semaine.

Sommaire cliquable
Le Retour de Martin Guerre (Daniel Vigne, 1982)
La Honte (Ingmar Bergman, 1968)
La Longue Nuit de l’exorcisme (Lucio Fulci, 1972)
Le Pays où rêvent les Fourmis Vertes (Werner Herzog, 1984)


(J’écris par passion de l’écriture et de mes sujets, mais c’est encore mieux d’avoir l’impression de ne pas être seul. Si vous aimez cet article, cliquez sur le bouton « j’aime », laissez un commentaire, voire partagez si vous en avez envie. Sinon, vous pouvez juste lire, c’est bien aussi. Merci beaucoup !)


Image d’en-tête : Le Pays où rêvent les Fourmis Vertes ; films 214 à 217 de 2018

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Lundi : Le Retour de Martin Guerre

(Daniel Vigne, 1982)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

[Spoiler] Hollywood n’a rien inventé ; les rebondissements dopés au suspense, les grandes épopées judiciaires… Martin Guerre y arrive très bien. Dans cette histoire où le moindre détail est un spoiler, Depardieu dévoile un autre potentiel de son jeu habituel aussi inamovible et solide qu’un menhir ; dans la dualité de ses qualités d’acteur et de personnage public, il va puiser celle qui va faire de lui un imposteur (je parle bien sûr de son personnage). Dans l’enquête historiquement exacte dont l’abondante documentation a servi de script à ce film, il va être le rouage d’une machine infernale raffinant l’équilibre : celui de la crédulité du spectateur, floué de bout en bout, qui n’aura d’autre choix que de croire ce que le régisseur veut bien qu’on croie. C’est vrai, c’est faux, c’est autre chose… Et si cela semble trop mouvementé pour être vrai, il suffit de se rappeler que c’est une histoire vraie.

Dans cette reconstitution à échelle guédelonesque d’un village entier, la parole est d’or, et on a l’humble impression de comprendre ce qui nous a amené du Moyen Âge à aujourd’hui rien que par les mots tapissant l’histoire et définissant la justice, l’intérêt, la solidarité. Le dialecte des acteurs, un peu trop subtilement modifié, permet, au contraire d’une musique anachronique et bizarre, de s’immerger dans une fresque entière et pénétrante, quoiqu’un peu trop romanesque. Des accrocs qu’on retrouve dans d’autres œuvres dont l’usure est jugée à la hauteur de la finesse, comme si cette œuvre, à tous égards, était la pellicule de Bayeux.


 


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Mercredi : La Honte

(Ingmar Bergman, 1968)

« Thématique : Max von Sydow »*

Pour Bergman lui-même, la première moitié du film est un échec. De moi qui ai pensé cela de la seconde moitié, doit-on dire que je n’ai pas compris La Honte ? Pourtant, tout paraissait clair : le couple formé par Ullman et von Sydow, situé à la ligne de crête entre l’ascension d’un jeune couple et la pente descendante des vieux époux, est stable. L’île de Fårö aussi joue bien son rôle dans cette dystopie guerroyante. Placés dans un nid d’insouciance monotone où le temps s’écoule au rythme d’une boîte à musique, les protagonistes sont surpris par une guerre contre laquelle ils semblent immunisés, non seulement par leur peur, mais surtout par leur incompréhension. Ils sont dans un doux état de choc qui se transmet très bien à nous.

Peut-être est-ce à cet univers désagréable que je me suis habitué, me faisant percevoir l’entrée dans la partie préférée de Bergman comme une rupture mal gérée, partant de quoi je n’aurais su l’apprécier. Pourtant, je ne trouve rien qui puisse défendre la violence gratuite, déchaînée autour d’une empathie alliée réduite à peu de choses au sein de cette guerre imaginaire. L’effet de surprise est passé, même pour les personnages qui semblent s’habituer aux combats. Pourtant la souffrance qu’elle leur cause n’est pas claire : est-ce la disruption d’une existence ennuyeuse ? L’extinction de l’espoir ? La perte – si peu emphasée – de leur maison ? Les époux sont sans attache, tout comme nous le sommes envers eux.

Quand l’adultère intervient sur cette île peuplée à hauteur d’un couple au kilomètre carré de pellicule, c’est incompréhensible. Et conséquemment, c’est une excuse trop faible pour que le personnage de von Sydow, d’un être émotif et réservé, devienne un meurtrier glacial et avide. Avide… de survie, oui. Mais pour une fois, il me semble que Bergman nous donne soif de justice pour ne pas l’étancher.


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Jeudi : La Longue Nuit de l’exorcisme

(Lucio Fulci, 1972)

« Thématique : langue italienne »*

Il est bon d’être remémoré de la nature du genre giallo ; du crime sanglant et grotesque menant un drame à énigme. Il y a tout ça dans ce film qui voudrait qu’on tremble autant que ses cadrages. Raté. Ce n’est pas non plus dans son montage fiévreux qu’il nous inquiétera, et la multiplicité des prises tient plus de la futilité que de la maîtrise. Le crime était en fait tellement présent dans l’esprit des scénaristes qu’on ne devine pas qu’il va venir si vite, et tout ça revient à concevoir une introduction pleine de confusion qui ne nous capte même pas.

Les maquillages sont vraiment excellents. Ils servent la violence, mais elle se justifie une fois le bazar initial passé. Et les enfants jouent merveilleusement. Par contre, impossible de déterminer si le spectateur est supposé savoir l’histoire qui se trame ou non, et c’est irritant ; les énigmes s’empilent avec la subtilité d’un paquebot et on ne sait qu’en faire. On gagne à voir se dérouler les inimitiés villageoises xénophobes et superstitieuses ; cela nous donne un grand bol d’air surchauffé romptant la monautomnie d’une rentrée cinématographique, mais il est trop tôt pour la tombée des feuilles sanglantes d’un scénario si pétri de malaise.


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Vendredi : Le Pays où rêvent les Fourmis Vertes

(Werner Herzog, 1984)

« Thématique : Werner Herzog »*

Les recettes les plus simples sont souvent les meilleures ; Herzog, lui, aime à mettre différentes épices pour le meilleur et pour le pire, fort de son globe-trotting. Dans cette création, toutefois, on peut lui reprocher de faire dans le réchauffé. Le temps a bien passé mais l’originalité de son propos n’est quand même pas le moins du monde au rendez-vous : le Grand Méchant Homme blanc qui s’attaque avec égoïsme et orgueil aux gentils indigènes, c’est indigeste.

Ceci étant dit, ce n’est pas parce qu’il reprend un vieux filon qu’il n’y trouve rien. Plutôt que de prendre parti, il se retire et laisse les envahisseurs se ridiculiser avec leur technologie et leur jargon devant l’humilité muette et contemplative des Aborigènes. Cela serait sain s’il ne se laissait pas bêtement atteindre par le cliché de l’entrepreneur opportuniste et de l’irascible personnage secondaire venant échauffer les nerfs de tous. Heureusement, Herzog maîtrise très bien le choc culturel de son œuvre, le laissant s’exprimer dans des scènes marquantes, comme les Aborigènes qui rêvent leurs enfants à côté du détergent (un rite qu’ils accomplissaient à cet endroit, où se situait le seul arbre de la région avant la construction d’un supermarché).

Mais il y a encore un « mais » : Herzog fait des Aborigènes le sujet de son film, mais aussi les acteurs, et pour chapeauter tout cela, il défend leur cause ; mais quelle est cette manière de les défendre qui donne une vision aussi biaisée de leur peuple ? On ne voit ni les femmes, ni les enfants, ni quiconque, en vérité, en-dehors des deux interprètes principaux qui se trouvent être des chefs. On croirait que le régisseur se laisse aller à la corruption du divertissement, et je dis ça pour deux raisons : d’abord, l’image qu’il donne des locaux ressemble à la fascination subjective et immédiate qu’ils exercent, et pas du tout à un tableau poli ou travaillé. Ensuite, il s’adonne au cinéma de divertissement quand les gentils Aborigènes et les méchant Blancs finissent au tribunal, sous la houlette d’un juge arborant fièrement une serpillière sur la tête tandis qu’il débite avec classe les lignes péchues écrites typiquement pour… un mec classe arborant fièrement une serpillière sur la tête. Même la très jolie légende des fourmis vertes est une « arnaque », inventée de toutes pièces par le réalisateur.

Je me surprends à dire du mal de Wo die grünen Ameisen träumen. L’ambiance m’a accroché et je ne me suis pas ennuyé une seconde. L’ambiance rythmée par les didjeridoos, les gros plans sur les faces d’ébène, le caractère des personnages, l’accent traînant du transfuge de Mad Max Bruce Spence, la chaleur de scènes pleines de métaphores et de poésie… En plus, le film fait parler l’Australie de la bouche de cet homme qui est le dernier à parler son langage ; on l’appelle le Muet parce qu’il n’a plus personne à qui parler, pourtant il a tout à dire. Tout cela m’a fait passer un agréable moment, et je n’ai même pas eu l’impression rétrospective que c’était irrégulier. Oui, c’est un bon film, où Herzog semble avoir atteint le pinâcle de l’exotisme et de l’art mêlés ensemble… mais c’est juste un mirage.


 


 



* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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