Évolution phonétique : pourquoi et comment la prononciation des langues change-t-elle au cours du temps ?

L’évolution phonétique, c’est ce qui cause les accents régionaux. Quand cela s’applique à une plus grande échelle – aussi bien spatiale que temporelle –, ils sont la raison pour laquelle les langues romanes, qui dérivent toutes du latin, ont évolué jusqu’à être prononcées totalement différemment.

Une langue subit différentes évolutions à la fois : phonétique, mais aussi lexicale et morphologique pour les principales. Toutes ces évolutions ont des incidences sur la prononciation d’une langue, mais je ne vais ici parler que des influences directes des changements phonétiques. Cela exclut par exemple les possibilités d’assimilation grammaticale (des changements dans certains modèles de désinences, comme les conjugaisons, par imitation d’autres modèles ; c’est la cause indirecte de changements phonétiques, comme le <s> qui apparaît depuis le latin « dīcō » jusqu’au français « dis »).

Mais d’où viennent ces changements ? Que sont-ils et comment fonctionnent-ils ?

Arbre généalogique des langues indo-européennes et ouraliques.

À la base…

Me croirez-vous si je vous dis que le son /r/ (le R roulé de l’espagnol) peut devenir la voyelle /a/ ? C’est pourtant vrai… à plusieurs conditions.

Avant tout, il est important de fixer les échelles temporelles et spatiales :

  • les changements phonétiques sont un processus extrêmement lent, surtout à notre époque, de sorte qu’il est difficile de les remarquer à l’échelle d’une vie ;
  • les changements phonétiques ne se produisent pas dans une langue entière à la fois ; par contre, ils se produisent partout. Par exemple, un changement phonétique peut affecter :
    • un idiolecte (fig. 1 ci-dessous) ;
    • un dialecte (fig. 2 ci-dessous) ;
    • une langue (fig. 3 ci-dessous).

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Les changements phonétiques (du latin au français par exemple) sont listables et réguliers (quoique conditionnels, c’est-à-dire qu’il y a des exceptions, mais on peut aussi les lister et les expliquer), et se diffusent graduellement – ou ne se diffusent pas – d’une façon cohérente et vérifiable.

  • Un changement phonétique peut être coincé dans un idiolecte (c’est-à-dire qu’une seule personne l’appliquera, qu’il ne se propagera pas plus loin et mourra avec le locuteur en question)…
  • …ou devenir dialectal (c’est-à-dire qu’il se propagera juste assez pour devenir une particularité d’un accent régional)…
  • …ou encore se propager (ou être standardisé) dans une langue entière, de sorte qu’il en modifiera légèrement le standard et participera à la divergence de la langue par rapport à ses cousines.

Attention, dans les exemples illustrés ci-dessus, les deux premiers changements phonétiques sont internes à une langue, mais le troisième est une cause de l’évolution d’une langue vers plusieurs autres. De plus, il ne s’agit que d’illustrations, car l’évolution du latin /i/ au français /wa/ a été progressive et conditionnelle ; il a fallu le temps et les bonnes conditions pour que cela se produise.

Je parlais de standardisation ci-dessus ; c’est important, car la standardisation est un vrai « boosteur » pour les changements phonétiques. L’ancien français parlé au Moyen Âge était un ensemble de dialectes proches les uns des autres, mais le français d’aujourd’hui vient d’un dialecte précis : le francien, le dialecte parisien standardisé par l’ordonnance de Villers-Cotterêt en 1539. Même chose pour l’anglais moderne, qui est le résultat de la standardisation naturelle (c’est-à-dire par propagation, et non à cause d’une loi) de l’anglo-normand à partir de l’invasion normande en 1066 (ce dialecte est en grande partie responsable des 60% de mots romans dans l’anglais d’aujourd’hui).


Comment ?

Il y a une notion que je veux transmettre par-dessus tout avec cet article : l’évolution phonétique d’une langue n’est pas aléatoire, même si c’est difficile à croire à première vue. Elle est souvent régie par un ensemble de règles vérifiables et globalement régulières. Les changements phonétiques sont souvent conditionnels, et ces conditions sont pour grande part responsables de divergences et de convergences des éléments phonologiques d’une langue ; en se chevauchant, ces convergences et ces divergences vont donner un aspect aléatoire aux changements phonétiques, mais c’est une illusion.

La standardisation d’une langue peut avoir à peu près les mêmes conséquences.

On a de la chance de parler français (c’est probablement votre cas si vous lisez cet article, mais dans le cas contraire, soyez les bienvenus aussi). Je dis ça parce que le français a des « cousins » pas très éloignés : le portugais, l’espagnol, l’italien et le roumain pour ne citer que ceux-ci. Ils sont juste assez éloignés du français pour nous montrer leurs points communs, et pour qu’on se pose une grande question : comment le latin a-t-il divergé jusqu’à donner les langues romanes ? C’est une question abstraite, mais il y a des réponses concrètes. Et on a, en plus, la chance de savoir à quoi ressemblait le latin, car on a conservé un immense corpus grâce auquel on peut répondre en grande partie à cette question.

Comme je le disais, les changements phonétiques sont exprimés par un ensemble de règles globalement régulières. Ces règles, on peut les écrire. La syntaxe est la suivante :

x → y / z
x = remplacé ; y = remplaçant ; z = condition

Bien entendu, est optionnel. Mais on verra par la suite que la condition est prépondérante dans les changements phonétiques. Comme on peut s’y attendre, un changement di → d͡ʒ signifie simplement que « /di/ est remplacé par /d͡ʒ/ » (exemple : lat. « hodiē » → ita. « oggi »).

Le but de cet article n’est pas d’entrer dans les détails de ce « langage de programmation linguistique », mais quelques autres éléments de syntaxe sont encore nécessaires pour illustrer l’évolution du latin. Notamment les lettres majuscules, qui sont des catégories ; par convention, V signifie « n’importe quelle voyelle » et C « n’importe quelle consonne », mais rien n’empêche de déterminer d’autres catégories comme N={m,n,ŋ} (on peut imaginer que la catégorie N signifie alors « n’importe quelle consonne nasale »). Un autre élément important est le tiret bas : , qui est toujours égal à x. On peut ensuite écrire le changement phonétique suivant :

di → d͡ʒ / _V

Ce qui se lit « /di/ est remplacé par /d͡ʒ/ si /di/ est situé avant une voyelle ». La partie que j’ai soulignée est appellée un « environnement ».

Il serait fastidieux d’entrer dans le détail de changements phonétiques réels, alors je vais conclure ce chapitre par un exemple fictif (mais plausible). Posons les changements phonétiques suivants :

di → d͡ʒ / _V
di → zi

Ceci se lit « /di/ est remplacé par /d͡ʒ/ si /di/ est situé avant une voyelle, et il remplacé par /zi/ partout ailleurs ». Dans mon exemple fictif dérivé du latin, on va donc observer les évolutions suivantes :

/ho.die:/ → /ho.d͡ʒe:/
/di:.ko:/ → /zi:.ko:/

Il faudrait considérer plusieurs autres paramètres pour que ce changement phonétique soit réaliste, que j’ai volontairement ignorés dans mon exemple afin de simplifier. Notamment :

  • la longueur des voyelles (représentée par /:/) ;
  • la position de l’accent tonique ;
  • en l’état, mon exemple n’admet aucune exception, ce qui n’est pas entièrement rigoureux (soulignons par exemple que les mots les plus fréquemment utilisés sont souvent irréguliers parce qu’ils s’érodent plus vite) ;
  • notons aussi que je n’ai appliqué que le changement phonétique de /di/ sur ces mots, mais on pourrait en appliquer plusieurs autres !

En attendant, l’exemple illustre la divergence de /di/, en latin, vers deux réalisations différentes, selon l’environnement, dans une même langue (ici fictive) : /zi/ et /d͡ʒ/. Parfois, ces divergences séparent différentes langues.

Et parfois, on observe à l’inverse des convergences, comme la confusion des sons /ĩ/ et /ɛ̃/ de l’ancien français, qui ont fusionné en /ɛ̃/ en français moderne (c’est pour cela que le son /ɛ̃/ peut être représenté notamment par <in> comme dans « fin », ou par <en> comme dans « bien »).

Comme ce genre de règles est très souvent régulier, les changements phonétiques d’une langue à une autre forment un continuum qu’il est possible de prolonger dans le passé (ce qui permet les reconstructions comme le proto-indo-européen grâce à la linguistique comparative) et dans le futur (nous donnant une idée de ce à quoi les langues pourraient ressembler à l’avenir).

On sait à quoi ressemblent les langues romanes, et on sait à quoi ressemblait la langue latine. Les changements phonétiques entre l’une et les autres sont évidents. Avant le latin, on n’a aucune idée de ce à quoi ressemblait l’ancêtre des langues romanes et indo-europénnes… Sauf si l’on compare toutes les langues indo-européennes (linguistique comparative), car on les connaît suffisamment pour pouvoir reconstruire une origine commune et probable, même si on ne fait que deviner ce qu’il y a dans le noir ; on ne peut pas remonter plus de sept millénaires en arrière sans se tromper complètement, faute de données.

Il existe des changements phonétiques dits « sporadiques », donc aléatoires, qui sont rares. En parlant de « rare », cela se dit « rado » en italien. Cela témoigne d’un changement phonétique sporadique, à savoir « r → d » (latin → italien). On le trouve dans l’environnement « rV_ » (« si /r/ est situé après /r/ plus une voyelle ») comme c’est le cas ici, mais pas toujours : aucune règle n’explique totalement ce changement, il est donc sporadique.

Si vous voulez vous rendre compte de comment la prononciation du latin est devenue celle du français, je vous mets les changements phonétiques qui ont conduit du latin au français à ce lien. Laissez un commentaire si vous voulez des détails, je vous les donnerai avec plaisir.


Pourquoi ?

Il y a quatre déclencheurs principaux aux changements phonétiques d’une langue :

  1. l’innovation spontanée ;
  2. la réduction des interférences acoustiques ;
  3. la loi du moindre effort articulatoire ;
  4. l’influence étrangère.

Vous voulez un exemple de chaque ? Pas de souci. Toutefois, le premier cas (l’innovation spontanée) est un changement sans justification précise qui parvient à se propager, donc une illustration n’apporterait pas grand-chose. L’innovation spontanée est parfois motivée par une volonté de différenciation culturelle. Théoriquement, il est possible qu’un seul individu soit la cause d’une innovation phonétique, mais cela n’a jamais été vérifié (après tout, les premières études phonétiques datent de 1889, à une époque où l’on commençait tout juste de maîtriser l’enregistrement sonore).

Dans le cas de la réduction des interférences acoustiques, on peut citer la disparition du son de la lettre L dans les mots anglais « walk » et « talk ». Le son /l/ étant difficile à distinguer du fait de la nature du son de la lettre A, les locuteurs considèrent – inconsciemment bien sûr – qu’il devient optionnel, et l’éludent la plupart du temps.

Le cas de la loi du moindre effort articulatoire est sans doute le plus parlant. Cette loi, qui est d’ailleurs plutôt un principe, est aussi appelée relâchement articulatoire. Il dispose que tout son pouvant être simplifié sera simplifié. Attention toutefois aux situations bloquant le relâchement. Par exemple, le son /t/ peut, en théorie, devenir /d/ entre deux voyelles (assimilation du voisement des voyelles sur la consonne), mais pas si le son /d/ existe déjà dans la langue* ! Cela peut expliquer que l’anglais transforme le son /t/ en [ɾ] dans cet environnement**.

* À moins qu’il y ait des changements compensatoires, et que, par exemple, le /d/ change lui aussi : c’est ce qu’on appelle un changement phonétique en chaîne, ou glissement.

** Attention encore, je schématise ; d’autres phénomènes sont à prendre en compte pour tirer des conclusions précises – laissez un commentaire si vous avez des questions.

Les phénomènes suivants tiennent du relâchement articulatoire :

  • l’apocope (abbréviation) ;
  • l’assimilation (fusion de la nature d’un son avec la nature d’un son contigu, par exemple le son /ʁ/ qui est prononcé [χ] après /t/ notamment (comme dans « trois »), pour que les deux consonnes aient le même degré de voisement) ;
  • la crase (la fusion de deux mots ensemble comme avec « de le → del → du ») ;
  • l’élision (comme avec « le arbre → l’arbre ») ;
  • la lénition (l’affaiblissement de l’articulation d’un son menant parfois jusqu’à son élision, comme avec « portata (latin) → portéde (ancien français) → porte »).

L’influence étrangère peut notamment prendre place dans les emprunts. C’est notamment sous l’influence germanique que les dialectes du Nord de la France ont remplacé le R roulé alvéolaire /r/ par un R roulé uvulaire /ʀ/, devenu standard par la suite.

Le principe du Huit Américain

Connaissez-vous le Huit Américain ? Il s’agit d’un jeu de cartes ressemblant à la bataille, dont le principe de base (je vous passe les détails) stipule qu’un joueur ne peut poser qu’une carte de même couleur ou de même hauteur que la précédente. Aussi un joueur ne peut-il poser qu’un sept ou un cœur sur un sept de cœur (hors cartes spéciales). En phonétique, on n’a pas de cartes spéciales (pas de cartes du tout en fait) mais le principe du Huit Américain fonctionne souvent ; il suffit de remplacer la couleur par un mode d’articulation et la hauteur par un point d’articulation. Ce n’est pas une constante, mais un son change souvent de point d’articulation sans changer de mode et vice-versa.

Un exemple parlant est justement le <r> français. Voyons son histoire en fonction du standard.

Évolution de la prononciation du R français.
  • En latin, la lettre <r> se prononce /r/ (consonne roulée alvéolaire) ;
  • avec la Révolution, le <r> parisien se répand en français classique, et /ʀ/ devient la réalisation standard (consonne roulée uvulaire, aussi connu comme le « R grasseyé » – celui d’Édith Piaf) ;
  • au XVIIIème siècle, le relâchement articulatoire le conduit à devenir /ʁ/ (consonne fricative uvulaire) ;
  • de nos jours, le standard est toujours /ʁ/, mais le relâchement articulatoire nous donne parfois à entendre [ɰ̠] (consonne spirante uvulaire) ou [ɐ̯] (voyelle pré-ouverte centrale).

À chaque évolution du son, vous pouvez voir que le mode d’articulation (roulée, fricative, spirante) ou le point d’articulation (alvéolaire, uvulaire) est conservé. Sur le tableau ci-dessus, on remarque que l’évolution ne fait jamais changer le son de colonne et de ligne à la fois.

L’évolution vers la voyelle [ɐ̯] (très proche de /a/) s’explique du fait qu’elle est positionnée au même endroit que la consonne ; la terminologie change parce que c’est une voyelle et non une consonne, mais le changement n’est pas grand. D’ailleurs, l’allemand prononce le <r> ou le <er> de cette manière après une voyelle : « Feuer » /foɪ̯ɐ/.


Alors, vous voyez que le son /r/ (le R roulé de l’espagnol) peut devenir la voyelle /a/ ? Il y aurait des centaines d’autres détails valant le coup d’être mentionnés, mais le but n’est pas d’écrire un essai. Cet article est suffisamment long, alors n’hésitez pas à me poser vos questions en commentaire et je serai ravi de vous aider ! Merci pour votre lecture !

Sources

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