Critique : Southland Tales

Southland Tales est un film compliqué, incompris même selon son réalisateur. À film compliqué, critique compliquée.

C’est un film américain réalisé par Richard Kelly sorti en 2006. Y’a Dwayne Johnson, Justin Timberlake et Christophe(r) Lambert dedans.

« C’est quoi le délai dans mon reflet ? » demandera-t-il, demeurant sans réponse.

Mon avis

Entre found footage à la District 9 (Neill Blomkamp, 2009) et encarts vidéo à la Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997), le film creuse son propre trou avec prégnance et originalité. Il ne perd pas de temps pour nous mettre à l’esprit la Troisième Guerre mondiale, et l’intégration de cette dernière dans le monde moderne est parfaite ; elle arrive avec un grand et littéral boum, pourtant elle devient immédiatement abstraite. Tout laisse à penser que c’est ce qui se passerait si une guerre globale devenait possible à nouveau, et Southland Tales gère parfaitement le compromis entre la distance (les Américains et la mobilisation qui les emmène dans un Proche-Orient où personne ne sait vraiment ce qu’il se trame) et la proximité (par les médias et un Internet florissant) de cette guerre impromptue. Mais il est très possible que ce génie de l’année 2006 ait à fâner très vite.

Bon, ainsi donc la guerre est-elle bien intégrée dans la société. Mais le film prend le risque de baser entièrement l’intrigue sur cette Troisième Guerre mondiale sans rien nous en montrer de concret, et c’est là que frappe le premier bémol : c’est bien fait aussi, mais trop dense, surtout dans l’introduction, et l’intégration des médias dans le scénario ne parvient à être réaliste que par son absence de contexte. Que ce soient les lignes d’un journal relatant la guerre, ou les lignes du script de Southland Tales, il nous manque trop de choses, et Kelly ne cultive pas assez le mystère pour boucher le trou : on perd pied.

Là où l’œuvre devient totalement ambiguë, c’est dans l’ironie dont elle fait preuve : l’amateurisme des sous-groupes politiques est un des aspects de cette ironie que je n’ai absolument pas digérés. [Spoiler] Cela aurait fonctionné si le scénario cultivait l’idée d’une fin du monde imminente, qui aurait justifié bien des choses… ce qu’il fait dans l’esprit du spectateur, mais pas des personnages. Alors les gens qui s’accrochent à leur verre de bière au milieu d’un attentat, ça sonne faux. Très faux.

Le cœur de Southland Tales, c’est quelque chose qui ressemble au cœur de Mr. Nobody (Jaco Van Dormael, 2009) : même impalpabilité du sens profond, même façon de présenter les choses avec une clarté originale et évanescente, et même propension à mélanger plusieurs chemins scénaristiques jusqu’à ce que l’histoire devienne presque opaque. Dans Southland Tales, c’est moins sophistiqué… mais moins bon, aussi, car il n’y a ni génie ni harmonie dans le procédé. La guerre ? On perd totalement le fil d’une introduction trop lourde qui vient de perdre tous son sens sous le poids additionnel des péripéties où trop de personnages se succèdent.

Richard Kelly sur le tournage.

Les scènes absconses, passe encore. Aux commandes de la musique, le reconnaissable entre tous Moby (que j’ai quand même été surpris d’avoir reconnu), qui participe à créer l’ambiance parce qu’elle semble flotter comme des électrons autour de l’atome filmique ; elle ne fait pas exactement partie du film (dans le sens où elle n’est pas en symbiose avec lui) et c’est pour cette raison qu’elle est si audible et que son rôle est si grand. Aux alentours de la moitié du film, Southland Tales crée sa propre addiction en même temps qu’elle l’assouvit ; c’est un équilibre qui ne tient pas très longtemps mais qui l’immunise contre le n’importe quoi qui rôde.

Le n’importe quoi finit par percer légèrement, mais heureusement aucune bourde ne lui laisse le champ libre. La création de Kelly tient la route jusqu’au bout parce qu’elle parvient formidablement à dépeindre la décadence – même s’il ne s’embête pas à dire d’où elle vient, ce qui justifie à mon avis que les gens ne comprennent pas Southland Tales – par la mise en opposition grotesque mais assumée du bonheur et du malheur simultanés ; les incendies qui ravagent les parages de Los Angeles sont totalement ignorés au profit du spectacle capitaliste qui se joue devant ses yeux technophiles, et c’est beau, c’est décadent, c’est la fin du monde comme si tout le monde l’avait à l’esprit sans le savoir.

On peut reprocher au film d’être américano-centré, et les Américains eux-même peuvent faire la remarque qu’il est californio-centré, mais je pense qu’il s’assume dans sa manière de délier sans arrogance un conflit économique condamné à l’inanité et à l’amateurisme depuis le tout début.

En résumé, Southland Tales est un Mr. Nobody d’action, en beaucoup moins bon parce qu’il n’a pas tout à fait trouvé sa niche. On y trouve un Justin Timberlake et un Christophe(r) Lambert compétents, des acteurs secondaires débridés, et un bon boost à la loi de Murphy : tout ce qui peut arriver arrivera. Y compris les accidents, les coïncidences, et l’inexpliqué dont le film fait tellement usage parce que son sujet n’est pas fait pour être circonvolué par son spectateur. Pour toutes ces raisons, j’admets que Southland Tales soit mal compris, mais sans lui accorder la Palme en conséquence.

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