Avis lecture [#6] : The Art of language invention (David J. Peterson, 2015)

Attention, ce livre n’a pas encore été traduit en français. Le titre pourrait être traduit en gros par « l’art de la création des langues ».

David J. Peterson est une des seules personnes au monde à jouir d’être « créateur de langues professionnel ». Alors j’ai lu un de ses livres, The Art of Language Invention.

Un peu de contexte

The Art of language invention, ce n’est pas un livre franchement facile à classer. À la base, je dirais que c’est un livre de vulgarisation, mais de vulgarisation de quoi ? De la création de langues ? L’audience est trop faible. De la façon dont on devient créateur de langues professionnel ? Comme Peterson le dit lui-même, l’idéolinguistique (ou conlanging, c’est-à-dire la création de langues) est un domaine où les débouchés sont encore si faibles qu’il n’est pas faux de les qualifier d’inexistants. L’auteur voulait partager sa passion, bien entendu, mais il ne pouvait le faire sans partir de son activité professionnelle comme base. C’est pour cela que le bouquin est avant tout adressé à ses fans.

Au cas où vous ne le sauriez pas, David J. Peterson est entre autres le créateur des langues de Game of Thrones, le Haut Valyrien et le Dothraki. Les langues construites deviennent un élément de plus en plus prépondérant dans les productions cinématographiques et télévisuelles, de sorte que leur qualité augmente. Avec les langues elfiques du Seigneur des Anneaux, le na’vi d’Avatar et le klingon de Star Trek, c’est un sous-univers florissant qui a été amené à faire appel à des spécialistes pour maintenir un bon niveau. Toutes les langues construites « commerciales » ont été créées par des linguistes, même les langues elfiques, puisque Tolkien était philologue. Mais parmi eux, Peterson est pour le moment le seul à avoir atteint le statut de star, et pour cause, il est à ma connaissance la seule personne que Wikipédia définit dans son introduction comme un « créateur de langues » plutôt que comme un « linguiste » ou un professeur (ce qu’il est aussi).

Alors ça donne quoi ?

Mon avis

Comme je le disais, le livre est adressé aux fans de la série Games of Thrones, et plus ou moins précisément à ceux des langues qui y sont parlées. Cela met de côté deux types de lecteurs : les gens qui , comme moi, auraient apprécié une analyse plus technique, et les simples curieux qui seront déçus d’être exclus de la « caste idéolinguistique ». Le livre est une embrassade chaleureuse et humoristique de Peterson adressée avec une humilité maladroite à ceux qui l’admirent ; et il est évident que peu de ses lecteurs ne seront pas des admirateurs de son travail. J’en suis aussi. Évidemment, il ne s’agit là ni de forme ni de fond, mais c’est une impression sous-jacente qui, si on ne s’en débrouille pas pour se sentir affablement accueilli dans ce petit nid de lecture, peut être inconfortable. Personnellement, je m’en suis débrouillé, mais il convient de garder à l’esprit que je suis un lecteur patient et un amoureux des langues.

Le livre souffre surtout que son auteur soit dans une situation tout à fait unique comme j’en ai déjà parlé. Son ouvrage est à un sommet que personne n’égale, ni même ne s’en approche. Alors il est perché sur une montagne très élevée au milieu d’un désert, dont le point culminant n’attend que les meilleurs alpinistes. On peut se contenter de n’atteindre que la moitié de la hauteur de la montagne, mais The Art of Language Invention n’en reste pas moins le résultat opportuniste d’une écriture aussi commerciale que l’était le dothraki, la passion de Peterson mise de côté.

Car la passion est là qui guidera à peu près n’importe quel lecteur. L’humour aussi… peut-être. Je dois bien admettre avoir éclaté de rire parfois – ce qui est exceptionnel pour une lecture en ce qui me concerne – mais son humour est surtout drôle par son impromptuité, pas par son ingéniosité ni son à-propos. À être diffusé à petites doses, il peut choquer par l’inattendu, ennuyer par la rupture qu’il produit chez le lecteur qui était déjà attentif, ou bien frustrer parce qu’il ne nous attache qu’à peine à l’auteur, dont on se retrouve orphelin lorsqu’on se rend compte que le livre n’est pas très long.

Avant d’en arriver à ma conclusion, je précise que j’ai adoré cette lecture. C’est chaleureux, instructif, bien écrit, et ça nous fait découvrir une carrière qui n’est, à ce jour, pas reproductible. On sera fasciné de découvrir les coïncidences, voire la chance – pour ceux que ce mot ne choque pas – qui ont placé Peterson au pinâcle auquel il se retrouve seul aujourd’hui. Il n’était pas gagné d’avance qu’une personne littérairement compétente ait l’occasion de partager une situation si singulière. Toutefois, je suis effectivement très critique du résultat, et c’est sur le même ton que je finirai mon article.

Car le handicap le plus important de l’écrit est le suivant : à vouloir donner une vision trop succinte des activités de son auteur, il ne s’adresse pas à une classe de compétence précise. S’adressant à des fans, il explique tout, même ce qui est évident, et même ce qui est trop compliqué. Et c’est là que le bât blesse ; personnellement, toute la première partie sur la phonologie ne m’a rien appris ou presque, et j’ai failli décrocher. Pour ma part, j’aurais préféré qu’il y ait davantage d’explications techniques. Quant au curieux, il sera déçu qu’il y en ait tant ; Peterson s’excuse de devoir expliquer ce que signifie l’ergativité en linguistique – et il est vrai que c’est loin d’être un concept facile à aborder – mais toute la seconde moitié de l’ouvrage détaille des aspects beaucoup plus complexes du langage… de manière beaucoup plus complexe. De sorte que j’ai de nouveau failli décrocher, parce que ç’allait trop loin.

Enfin, « décrocher » est un grand mot. Je l’ai dit, j’ai beaucoup aimé le livre. Je considère simplement que sa genèse a été ponctuée d’erreurs – livre commercial, livre adressé à des fans – et que l’écriture, quoiqu’accrocheuse, a souffert de ne pas avoir mieux circonscrit ses lecteurs. Mais je pense que l’ouvrage a l’excuse d’être, véritablement, le premier du genre. Je reste admiratif de Peterson, et j’ai hâte que l’idéolinguistique prenne une place plus importante en littérature – si ça doit arriver un jour.

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