Fitzcarraldo (Werner Herzog, 1982) : l’incritiquable et infernal tournage

Dix ans après Aguirre, la colère de Dieu, Herzog retourne dans la forêt amazonienne pour une production presque deux fois plus longue mais surtout deux fois plus dantesque ; pourtant le premier n’était pas en reste. Tourné sur place, le film a notamment souffert d’une délocalisation… par les locaux, qui savaient faire entendre leur voix quand ils n’assiégeaient pas l’équipe ni ne fichaient une flèche dans le ventre de l’un de ses membres, poussant les faiseurs de films à soudain pratiquer la chirurgie au pied levé. En parlant de pied, un Péruvien participant au tournage a dû couper le sien après une morsure de serpent.

Si on ajoute à tout ça Klaus Kinski piquant ses célèbres colères – qui étaient, apparemment et fort heureusement, adoucies par l’environnement hostile –, on arrive à un bouillon auquel ne manque plus que l’ingrédient météorologique ; d’abord très sec, le temps décidera finalement de noyer le tournage sous des tombereaux d’eau. Mais sans doute devrais-je choisir mes mots avec plus de soin, car s’il n’y a pas eu de noyé – ç’a faillit –, il y a bien eu des morts, notamment dans un crash d’avion (oui, je sais pas non plus). Pour avoir accompli cette ouvrage formidable d’horreur, il ne fait plus aucun doute que Werner Herzog est forgé d’un métal unique qui dépasse de loin les propriétés du Germanium.

Et encore, je n’ai pas parlé des accusations qui ont porté sur lui à propos des mauvais traitements infligés aux figurants Indiens (des Shuars), un millier d’entre eux en tout, logés à la formule bidonville et à qui l’on s’est bien gardé de préciser que leur travail, plus que celui d’acteurs, consisterait à faire franchir une montagne par un bateau de 340 tonnes. Rien que ça, et le tout sans effets spéciaux. Si vous croyez que j’invente, je n’ai pas encore tout à fait fini : on aurait pu voir Mick Jagger et Jack Nicholson au casting, empêchés par des questions budgétaires et de planning, un couple seulement d’aléas parmi les millions d’iceux qui se sont abattus sur cette production cauchemardesque. On aura seulement droit aux sourires figés de Claudia Cardinale et à ceux qu’on aura l’impression de découvrir chez Kinski (c’est juste moi ou il ressemble à celui de Vincent D’Onofrio ?) ; c’est déjà ça.

Essayez de faire le lien entre Mick Jagger et cette image. Vous n’y arrivez pas ? C’est normal.

Bref, Fitzcarraldo est peut-être inspiré d’une histoire vraie, mais l’histoire du film dépasse cette dernière de loin. J’ai envie de dire qu’il faut avoir vu le film pour le comprendre, mais en vérité, il aurait fallu vivre le tournage pour l’appréhender avec justesse – c’est vrai de n’importe quel film, mais s’il y a bien un cas où c’est plus vrai que jamais, c’est celui-ci. Maintenant que j’ai accompli l’agréable corvée de cette inévitable introduction, passons à la partie un tant soit peu objective de ma critique et expliquons pourquoi le spectateur doit choisir un camp.


Profitant d’avoir fait bouger son équipe en Amazonie, Herzog s’est adonné au panorama avec un plaisir évident. Et on ne va pas l’en blâmer trop directement, car les plans sont beaux, rythment le cauchemar (dont on est obligé de considérer qu’il ne faisait pas seulement partie de la fiction) et sont parfois des perles ; je pense au travelling qui va de l’orage au soleil couchant en suivant le bateau qui passe. En même temps, il n’y a pas grand chose d’autre à faire, dans la jungle.

L’inconvénient d’Aguirre et de Fitzcarraldo, c’est que l’histoire de leur production dépasse celle qui est leur fiction. La première bouffe la seconde au point qu’il ne reste au critique plus rien à dire que « gah » avec la mâchoire ronde et les yeux déboîtés. Toutefois, les deux films partagent des défauts, le plus gros étant celui du doublage (vu que tout était non seulement tourné en anglais mais postsynchronisé) spasmodique dans le meilleur des cas, complètement à côté de la plaque dans le pire des cas. Les mouvements de bouche muets, les interjections qui ressemblent à des hoquets, ainsi que, dans un autre registre, les mauvais sons aux mauvais moments, tout ça n’aide pas à construire un monde auditif de franchement bonne qualité.

Ensuite, le scénario est un peu problématique car il n’y a pas d’histoire à proprement parler ; c’est plutôt une non-histoire, en fait. Tout est dirigé sur les fantabuleuses scènes du franchissement de la montagne par le bateau, et le reste du script sert de prétexte pour y arriver et de transition pour en sortir. Le film est une « idée », et Herzog était là pour en faire quelque chose de pêchu et de significatif, mais ça reste, en tout état de cause, juste une idée. C’est assez bien démontré par l’instrumentalisation de la culture indigène ; le « mythe » annonçant prophétiquement la venue d’un Homme blanc, et qu’on retrouve dans l’histoire vraie de Juliane Koepcke adaptée plus tard par Herzog en documentaire, est révélé puis utilisé en l’espace de dix secondes, comme si ç’avait été rapporté pour étoffer le scénario.

La Pachitea (à gauche) et l’Ucayali (à droite), affluents de l’Amazone (en haut). C’est une carte identique à celle où le personnage de Klaus Kinski remarque la proximité des deux rivières qui est un élément clé de l’intrigue.

Le dernier élément qu’on peut vraiment mentionner dans une tentative de critique objective, c’est l’authenticité. Les figurants sont dans leurs propres rôles ; quand un Indien voit un bateau occidental et s’en époustoufle, il est raisonnable d’imaginer que ça ne pouvait déjà plus être le cas en 1982, mais l’immersion aidant, on a cette illusion. En plus, la vérité était sans doute moins éloignée qu’on l’imagine. Le pinâcle de cette authenticité est atteint par un brisage sans pareil du quatrième mur, quand on est aveuglé sur le fait que le bateau est tracté par un bulldozer (on est quand même au début du XXème siècle, il aurait été sale de le laisser entrevoir) et que les acteurs mettent la main à la pâte au même titre que n’importe quels autres membres de l’équipe. De nouveau, à la manière dont la Pachitea et l’Ucayali se rapprochent sur la carte, la frontière est réduite à une épaisseur de papier à cigare entre le tournage et la fiction, entre le rôle et l’acteur.

De là à dire que ce rapprochement fait de Fitzcarraldo un bon film, non ; en revanche, Fitzcarraldo est un bon film pour le spectateur qui le regarde sans avoir la moindre idée de ce qui se cache derrière, alors il va sans dire que celui qui se documente peut difficilement le noter en-dessous de 7/10. Toutefois l’idée et l’abnégation sont les deux grands responsables d’une bonne notation, et valent plusieurs points à eux seuls ; une fois passés ces caps, on ne peut empêcher les défauts précités d’intervenir. D’autre part, ils étaient inévitables ; un chef-d’œuvre technique aussi absolu que Fitzcarraldo ne peut pas bénéficier des mêmes soins à son scénario qu’à sa bonne organisation. C’est pour cela que je dis que le spectateur doit choisir un camp ; soit il se laisse emporter par la prouesse et considère l’ouvrage en conséquence (9/10 ou 10/10) soit il décide d’ignorer l’histoire du tournage pour se concentrer sur le résultat, seul digne récipiendaire de ses aigus commentaires.

C’est un choix dur, impossible en fait. Alors histoire de m’excuser de ne pas avoir vécu le tournage, je vais accorder un point d’excuse à l’œuvre et décider de lui accorder 8/10. Je vais aussi vous diriger vers l’excellentissime et très drôle épisode du Fossoyeur sur le sujet, qui vous en dira plus que moi et de bien plus drôle façon.

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