Cinébdo – 2018, N° 24 (Le Grand Embouteillage ; The Cobbler ; Mademoiselle Julie ; Je la connaissais bien ; La Ballade de Bruno ; Independence Day: Resurgence ; Le Charme discret de la bourgeoisie)

Ce format consiste en une compilation de mes critiques sur les films que j’ai vus dans la semaine.

Il y a une nouvelle thématique : Max von Sydow le mercredi !

Dans l’hebdo de cette semaine :

  • Le Grand Embouteillage (Luigi Comencini, 1979) ;
  • The Cobbler (Tom McCarthy, 2014) ;
  • Mademoiselle Julie (Alf Sjöberg, 1951) ;
  • Je la connaissais bien (Antonio Pietrangeli, 1965) ;
  • La Ballade de Bruno (Werner Herzog, 1977) ;
  • Independence Day: Resurgence (Roland Emmerich, 2016) ;
  • Le Charme discret de la bourgeoisie (Luis Buñuel, 1972).

Stats :

  • cet hebdo contient 7 films
  • dont l’année de sortie moyenne est 1982
  • que j’ai critiqués à hauteur de 4,7/10
  • et appréciés à hauteur de 5/10.

Image d’en-tête : Je la connaissais bien ; films 142 à 148 de 2018

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Lundi : Le Grand Embouteillage

(Luigi Comencini, 1979)

« Thématique : Gérard Depardieu »*

C’est un titre bof, mais il faut mettre ça sur le compte de la prolixité franco-italienne en matière de cinéma. En plus, il est littéral : la collaboration va en effet réunir Mastroianni, Depardieu, Tognazzi et De Waere sur la route congestionnée reliant Rome à Naples. L’histoire commence par donner aux personnages des personnalités fortes, mais somme toute indépendantes les unes des autres, des tronches fortes pour des mots forts qui vont bien nous faire marrer par leur caricature de l’Italie ; il serait réducteur de résumer les joyeusetés qui s’y déroulent, mais citons l’ambulancier qui conduit à une vitesse folle, non pour son malade, mais pour le match de football prévu à la télévision, et l’homme d’État socialiste qui se fraye un chemin derrière lui pour doubler le prolétariat qui, comme lui, « ne possède que ce dont il a besoin ».

C’est en passant cette foule klaxonnante au crible de la caméra humaniste que Comencini va ajouter l’ingrédient-clé-de-voûte : la promiscuité. Et on va voir ce qu’on prenait pour des caricatures s’animer et interagir jusqu’à devenir des Hommes ; ce n’était pas gagné d’avance, mais les liens qui relient les protagonistes sont tellement humains qu’on n’y voit plus la critique sociétale, pourtant tellement bien ancrée dans le film que c’est tout ce qu’on devrait voir. Comencini va nous apprendre à aimer l’Homme parce qu’il vole, viole, pollue, trompe, méprise et ne pense qu’à lui. Il va nous apprendre à l’aimer parce que c’est la superficialité qui nous attire et que cela nous exempte d’avoir à changer le fond de nous-même. Tout cela avec un second degré radieux, qui transforme même la route en dystopie de l’horreur où l’embouteillage devient le monstre ayant littéralement détruit le monde, puisque le pays se retrouve au bord de l’état d’urgence.

Le film n’a malheureusement pas grand chose en plus pour lui qu’un bon casting, une version originale multilingue inaccessible sans un doublage pourri (sauf de Baer et Depardieu par eux-mêmes en français), une bonne grosse critique et un déroulé tantôt plaisant, tantôt révélateur. C’est sans doute pour ça que j’ai tenté de le bonifier par l’analyse. Autrement, il serait difficile de s’enjailler dans le monde réaliste d’un embouteillage suffocant et brûlant rythmé à coups de pauses pipi, à moins de réussir à se réjouir des grands acteurs qui s’essaiment au long de son absence de scénario.


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Mardi : The Cobbler 

(Tom McCarthy, 2014)

« Thématique : Dustin Hoffman »*

[Spoilers partout] The Cobbler ne part pas sur une idée neuve ; changer de corps, c’est un fantasme largement exploité par l’art. En l’occurrence, on peut changer de corps en enfilant la paire de chaussures d’une personne après l’avoir passé à la machine à coudre (la paire de chaussures, pas la personne).

Le film revient de loin puisque son personnage est un cordonnier et que la première scène se passe à New York en 1903 dans une réunion de famille parlant yiddish. Le rapport est pour le moins obscur. Mais bon, ça fonctionne pas mal, surtout que le film n’en fait pas des tonnes ; pas de scénario abracadabrant, pas de rôle ébouriffant, les acteurs sont zens, la musique est sympa, et pas mal originale.

Le changement de corps nécessite autant d’acteurs pour jouer le même personnage et la transposition est fascinante ; on a l’impression de voir le personnage, puis de voir l’acteur, et les deux visions s’alternent rapidement comme deux interprétations d’une illusion d’optique. C’est un mauvais point pour la crédibilisation du scénario mais un bon point pour l’éclate. Et puis l’acteur a une bonne bouille et un bon caractère, alors on s’attache à lui.

Mais tout ça ne laisse pas augurer l’insensibilité totale de l’œuvre. La mère du personnage perd la tête ; elle est vieille, mais elle est gentille aussi, et son mari lui manque qui est parti bien des années auparavant. Alors, se dit son fils, pourquoi ne pas prendre l’apparence de son père pour satisfaire au vœu de la vieille ? On repassera pour la pudeur de la mort. Ah mais j’oubliais, ce n’est pas grave de lui donner ces faux espoirs puisqu’elle 1) n’a plus toute sa tête et 2) meurt dans la nuit. On repassera donc aussi (mais plus tard) pour la moralité. En plus, c’est sans compter que le père est dans les parages ; il tient une boutique voisine, et n’a simplement jamais pu faire savoir qu’il était là, ni à sa femme, ni à son fils, pendant une vingtaine d’années. On repassera pas, parce qu’il faut pas abuser non plus.

Les vingt dernières minutes sont des rebondissements couinants de twists médiocres et une débauche inexpliquée de violence dans le monde du cordonnier qu’on avait tous les droits d’espérer paisible. La conclusion est faiblement cathartique, ce qui est déjà ça. Mais on reste sur un sacré gâchis.


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Mercredi : Mademoiselle Julie 

(Alf Sjöberg, 1951)

« Thématique : Max von Sydow (nouveau !) »*

La première apparition de Max von Sydow au cinéma s’est faite dans ce qui est – apparemment – la création la plus fameuse d’Alf Sjöberg. Autant dire que l’effet qu’elle m’a fait n’est pas à la hauteur. Cafouilleuse dans ses raccords, pas claire dans son propos, elle peine à révéler sa vocation (à se demander si elle en avait une initialement, ce qui n’est pas un mal en soi du moment que ce n’est pas dégueulassé par la régie).

Il faut survivre à une bonne heure de baroque de malheur pour enfin parvenir au vif du sujet, qui ne s’exprime d’ailleurs pas de manière moins baroque, le très bon jeu d’Anita Björk se mêlant à des surjeux d’archaïsme mais aussi de bons gros surjeux faciaux, et c’est pas de bol parce que Sjöberg s’intéresse beaucoup aux visages. Heureusement, sa manière de filmer nous fait toujours nous demander où est la caméra ; non que ce soit technique (des gros plans et des plans pivotants sur des machins qui passent devant l’écran, ça n’a rien d’extraordinaire) mais la proximité de la captureuse d’images avec les visages ou certains éléments du décor est intéressante.

Le réalisateur semble s’éveiller tardivement à la possibilité d’une critique finissant par émanciper le film de sa fadeur. La musique, les décors et l’histoire vont s’allier pour montrer et rire à la fois du genre humain avec des contrastes devenus intelligents et ironiques. Les « noces de feu » d’une féministe réactionnaire dont la fille est promise à grandir à grands coups de doctrine, le tout étant découpé dans le passé et ramené dans le présent par la rencontre des deux époques sur un même plan, sont un exemple des scènes qui sauvent Mademoiselle Julie d’un faux départ pour von Sydow, même s’il ne fait encore que figurer.


c6r6*

Jeudi : Je la connaissais bien

(Antonio Pietrangeli, 1965)

« Thématique : langue italienne »*

Il peut être difficile de comprendre pourquoi Antonio Pietrangeli signe ici un de ses plus grands films. De certains côtés, il faut parfois attendre la toute dernière image. Ce n’est pas faute de savoir créer des ambiances ; chaque scène est une bulle qui n’a rien à voir avec la précédente ni la suivante, des bulles à fort caractère, qui nous font tout aimer de l’image et nous attachent à leurs personnages. Mais c’est là le germe de ce qui ne va pas dans le film ; il n’est absolument pas clair. Les scènes sont comme les pièces d’une mosaïque ; il faudrait n’aimer que l’image globale, mais c’est difficile quand on se rend compte de la pauvreté qualitative des bouts qui la constituent.

Pourtant la néo-néo-noirceur de l’ouvrage nous amène à considérer son hétéroclisme, et nous oblige à faire le parallèle avec la France qui, à la même époque, coinçait ses films dans des sujets étroits. Pietrangeli n’a peur ni de la boxe, ni du monde des stars qu’il critique si bien (c’est fou comme la Cinecittà ressemblait à Hollywood), ni de la comédie ni du drame. Quand bien même on a souvent l’impression d’avoir dormi tellement le scénario est décousu, chaque scène vaut le détour et le propos est fort… si on arrive à le suivre.


c5r4*

Vendredi : La Ballade de Bruno 

(Werner Herzog, 1977)

« Thématique : langue allemande »*

Il est très compliqué d’accrocher à cette œuvre de Herzog, malgré la captivance promise par des réalisations précédentes. Il va d’abord falloir lutter contre des raccords ultra-nazes (à tel point que j’ai parfois cru qu’on changeait de scène, mais en fait non, il se foutait juste que ça ne colle pas), puis avec les graines d’inutilité semées sur le chemin du spectateur (par exemple lorsqu’un personnage s’exclame d’une évidence dans une micro-scène, ou qu’un plan finit sur un chien. Pour rien p**ain du tout).

La première moitié du film se passe dans une Allemagne minée par la racaille et l’ennui ; c’est monotone et pas très bien fait. C’est à se demander si ce n’était pas fait exprès au vu de la suite, mais c’était quand même long pour une mise dans l’ambiance chiante. En effet, Herzog va nous faire vivre ce qui reste toujours un fantasme dans les films français : partir. C’est loin d’être tout rose, puisque le voyage est financé à coups de prostitution, mais l’intérêt de l’œuvre va enfin se dévoiler dans les steppes américaines.

Comme seule la grisaille passe à travers la caméra du réalisateur, on a l’impression que le rêve américain va se démonter tout seul quand il sera mis en images. Mais non ! Les images l’entretiennent au contraire. C’est le personnage farfelu de Bruno S. qui va finir par l’égratigner, et pas d’une façon franchement neutre ; il va critiquer le système américain en le comparant de façon tout à fait erronée au nazisme – lui qui l’a connu – car les deux systèmes ont le même effet sur l’individu, si ce n’est que les Américains le font… avec le sourire.

La dernière partie du film part en mode Disneyland ; c’est très lynchéen, frustrant par la forme pourtant irréprochable, mais fascinant par le fond, même s’il souffre en l’occurrence de ne pas être très clair. C’est le globetrottisme de Herzog – qui avait déjà eu le courage de tourner en Amazonie – qui finit par avoir raison de la mauvaise note critique… Mais de justesse.


c2r6*

Samedi : Independence Day: Resurgence 

(Roland Emmerich, 2016)

« Hors-thématique »*

Dans la famille des suites daubées, Resurgence gagne la palme de krypton haut la main. Ce n’est ni vraiment une suite ni vraiment un spin-off ; c’est dans la continuité de l’Independence Day original, ce en quoi c’est une suite, mais elle nous situe à une époque prétendument contemporaine de la nôtre où elle place toutefois des éléments futuristiques qui disqualifie la SF du rang des justifications possibles. Au début, on peut trouver ça amusant, mais on se rendra compte à la lumière de l’œuvre entière que c’était le premier symptôme de son absolue médiocrité.

On est d’abord anesthésié à coups de technologie à la gloire des États-Unis ; on ne va pas s’en plaindre, ça participait à la beauté de l’original. Mais on ne tardera pas à s’éveiller en plein ouvrage de ventre ; l’anesthésie finit par se rompre et la vision est cauchemardesque. En parlant de cauchemar, c’est un des lambeaux les plus plaisants de ce qui nous reste du sommeil artificiel ; ce qui se passe est un cauchemar, les personnages le ressentent comme une vieille terreur qui revient de nulle part, et c’est bien foutu. En tant que spectateur, on se figure les distances interstellaires commes des alliées, et l’on n’arrive pas à admettre comment toute l’histoire peut recommencer. Un bon point pour ça.

Mais comme on l’a dit, la réalité est différente : Jeff Goldblum est réduit à l’état d’un intermède comique, au même rang que Judd Hirsch qui, bizarrement, est à peu près la seule réussite de ce casting à moitié récupéré de l’Independence Day de 1983. De toute façon, le film entier est un intermède comique à la journée durant laquelle on le regarde. Les personnages sont simplifiés à la plus simple expression de leurs anciens rôles, comme s’ils étaient inaccessibles aux scénaristes, et ils pataugent dans une intrigue entièrement copiée-collée du premier film.

L’apparence des aliens est rendue importante par l’évolution des techniques, mais ce n’est que pour faire sortir de nulle part un allié de l’humanité (que cette dernière décide d’ailleurs de dézinguer après 23 secondes d’intense réflexion du Conseil de Sécurité – oups ! –, mais le dézingué en question n’est pas rancunier donc c’est pas grave) qui est le seul ajout conséquent au scénario. Les combats sont un auto-plagiat de l’original, sauf que, détail important, l’état-major décide de faire rentrer les vaisseaux dans le vaisseau-mère alien. Les vaisseaux enemis ne les suivent pas et ils ne doutent pas une seconde que c’est un piège. Comme le dirait le Fossoyeur : QU’EST-CE QUE PUTAIN DE QUOI ?

En gros, Independence Day: Resurgence est beaucoup moins ambitieux que son prédécesseur – on se demande bien pourquoi, d’ailleurs – et puis (c’est bête à dire) moins long. Et pourtant, on ne manque pas de s’ennuyer. C’est surtout une des nombreuses raisons qui font du film une grosse déception et un bon gros foutage de gueule.


c6r5*

Dimanche : Le Charme discret de la bourgeoisie

(Luis Buñuel, 1972)

« Thématique : Luis Buñuel »*

Cet opus de Buñuel a débouché de deux pannes d’écriture ; une sur le titre, sans importance, et l’autre, plus grave, sur le scénario. Cela explique le léger n’importe quoi et les cahots de l’histoire. Le réalisateur a comme toujours plein de choses fascinantes à dire, mais le peu de clarté du propos combiné à cette maladresse rend la forme assez ennuyeuse.

Le titre est un spoiler – difficile de prévenir pour celui-là. Le film va nous parler d’un charme tellement discret qu’on ne le voit que de l’intérieur. Pour le spectateur, le « charme discret » va prendre toutes les formes imaginables de l’hypocrisie, au point que les personnages sont aveuglés par elle. Ils ne se rendent plus compte des griefs légitimes qu’ils pourraient porter, et sont anesthésiées à la beauté. Alors s’il y a un mort dans la salle voisine du restaurant, si un autre restaurant n’a plus ni café ni thé ni rien d’autre que de l’eau, ou bien si un militaire leur avoue un meurtre sous la forme d’une histoire fascinante au demeurant, la réaction appropriée ne peut être qu’un calme poli. C’est là qu’il faut être affûté lors du visionnage, car malgré l’analyse géniale que cela force, l’explicité n’est pas au rendez-vous et les répétitions du petit manège distingué des protagonistes sont vraiment rébarbatives.

Quand à l’apport d’explicité amené par le mémorable rêve du théâtre (où les bourgeois en question se retrouvent pour dîner mais découvrent qu’ils sont sur la scène d’un théâtre et oublient leurs lignes), il est discutable ; trop de détail tue le détail, point trop n’en faut, et caetera. L’image est belle, mais il y en a d’autres qui nous suffisent largement ; par exemple, le prêtre dont la vertu et la gentillesse ne sont pas discutables qui asssasine le meurtrier de ses parents après lui avoir donné l’absolution, c’est une scène quasiment indécryptable ; était-ce justice ? Était-ce meurtre ? Était-ce pêché ? Était-ce vertu ? Après tout, il absolvait l’homme, qui était promis à la mort, alors l’accélérer n’importait pas… mais alors quelle utilité ?

Le Charme discret de la bourgeoisie est peut-être un peu trop forcé pour sonner juste, mais peut-être Buñuel se rendait-il compte de l’intérêt qu’il y avait de le sortir quand même. En tout cas, moi, je l’ai vu. La métaphore finale, accompagnée de bruits de pas dignes d’une sesssion d’ASMR, de la prison des bourgeois qui tournent en rond dans leur élégance, je l’ai vue aussi. Une œuvre difficile à noter.



* Les barèmes montrent le ressenti et l’appréciation critique. Entre guillemets est indiquée la thématique.  Plus de détails ici.

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