C’est quoi le prescriptivisme et le descriptivisme ?

Par Ywan Cooper et Zachary D. L.

Avez-vous déjà entendu parler du prescriptivisme et du descriptivisme ? Savez-vous quels conflits d’opinions se cachent derrière ces longs mots ? Ce qu’ils signifient dans l’histoire d’une langue ? Vous ne savez pas auquel des deux vous affilier ? Autant de questions auxquelles cet article répond, ou s’y essaye tout du moins.

Définition

Le prescriptivisme et le descriptivisme sont des façons opposées l’une à l’autre de considérer l’usage d’une langue, et par là même la manière dont elle doit évoluer.

Le prescriptivisme prétend qu’on doit tenir la langue sous contrôle pour éliminer ses discordances, et l’homogénéiser afin d’en favoriser la vocation : permettre la communication, et ce avec le plus d’efficacité possible et un minimum de mots, d’ambiguïtés, de doubles sens ou d’irrégularités. La vision prescriptiviste impose une autorité linguistique (l’Académie française en France par exemple), dont l’objectif est d’instaurer un idéal dans l’utilisation de la langue.

Le descriptivisme, à l’inverse, privilégie l’usage naturel et spontané, considérant les règles d’orthographe et de grammaire comme un fondement logique mais pas obligatoire ; pour la vision descriptiviste, peu importent les fautes à partir du moment où le sens est convoyé par les mots sans dommages.

Mais l’autorité sur une langue n’est pas forcément une mauvaise chose, et faire trop de fautes en est une. Avant de déterminer l’équilibre de tout ça, posons un « pourquoi ? ».

Pourquoi le descriptivisme et le prescriptivisme ?

Le prescriptivisme et le descriptivisme se veulent avant tout des points de vue sur le langage, des rampes de lancement pour l’abordage de leur fonctionnement. Pourtant, leur existence et leur mise en opposition naturelle n’est pas extérieure au langage ; elles sont le langage.

Le besoin d’avoir une opinion et de l’exprimer est un phénomène humain, c’est pourquoi une réelle neutralité (en politique comme ailleurs) ne peut naître que d’un total désintéressement pour un domaine ou par la considération que les deux côtés sont potentiellement valables à condition d’en trier le bon grain de l’ivraie : à droite comme à gauche, en prescriptivisme comme en descriptivisme.

On ne peut pas avoir un intérêt dans le langage sans avoir un jour à se revendiquer d’un côté ou de l’autre. Et si, à ce stade de votre lecture, vous ressentez le besoin d’insister dans le sens où la neutralité réelle et assumée existe et que vous vous en revendiquez, c’est probablement que vous êtes descriptiviste, tant qu’on en reste à l’aspect linguistique.

L’articulation de ces deux visions, c’est l’interprétation, ou plus précisément l’interprétabilité. Elle est partout dans le langage, et l’Homme aura toujours pour chimère de l’éliminer. On s’amuse rarement qu’une phrase, voire un seul mot, puisse prendre différents sens en fonction des interprétations, sauf à faire de l’humour. Si l’on pouvait se faire comprendre de manière absolument précise, parfaite et immédiate par n’importe qui, le concept de « débat » n’existerait sans doute pas et cela nous priverait de son ennui comme de ses bienfaits. Mais aucun langage ne permet d’enlever l’interprétabilité, à part peut-être l’utopique ithkuil ou la télépathie.

(L’ithkuil… « utopique » est un adjectif bien euphémique. Créé par John Quijada en 1978, il a pour vocation de rendre le langage fidèle aux aspects les plus profonds de la pensée humaine. Concrètement, c’est donc une langue qui pallie lexicalement, phonologiquement et grammaticalement à la moindre imprécision, à la moindre ambiguïté. C’est la langue la plus susceptible (entre toutes) de convoyer exactement ce qu’on a en tête, sans que la moindre subtilité soit mise de côté, et tout cela avec une concision proprement incroyable.

Par exemple, la phrase « tram-mļöi hhâsmařpţuktôx » signifie « au contraire, je pense qu’il peut se trouver que cette chaîne de montagnes irrégulière s’estompe à un moment donné ». Le prix évident de ce miracle langagier est la complexité de la langue, imbattue à ce jour pour une langue fonctionnelle destinée aux humains.)

De plus, on ne peut pas tenter d’éliminer l’interprétabilité sans connaître sa proportion dans une langue donnée. Elle est plus grande dans une langue à tendance analytique comme le français (on le considère comme fusionnel à tendance analytique), où les mots ne changent pas forcément de forme en fonction de leur situation grammaticale (exemple A).

Exemple A : la phrase « je te donne » est un exemple de l’aspect analytique du français, où il cause une ambiguïté : « je te donne » avec « te » à l’accusatif signifie « je te donne à quelqu’un », tandis que « je te donne » avec « te » au datif signifie « je te donne quelque chose ». Bien sûr, on utilise rarement ces trois mots sans détailler ce qu’on veut dire (on dira souvent « je te le donne » notamment), mais l’ambiguïté que cela illustre tient une place énorme dans la langue française.

prescriptivisme
Claude Hagège

On a mentionné que la suppression de l’interprétabilité était une chimère, toutefois il ne faudrait pas croire que la vocation du prescriptivisme est une perte de temps ; il s’agit de la mise en pratique de la protection de ce que Claude Hagège appelle la « rectitude des désignations » : l’assurance que les choses ont le nom que leur nature exige. Le descriptivisme, qui a le beau rôle, ne s’essaye pas à la garantir.

Pour illustrer encore les ambiguïtés du français, citons l’homophonie (en français standard et dans le registre familier) de « je ne sais pas qu’il veut » et « je ne sais pas qui le veut ». L’interprétabilité de ce genre de situations est conséquente, surtout quand on oppose au français des langues qui mettent un point d’honneur à clarifier l’évidentialité grammaticalement, comme c’est le cas du coréen (exemple B).

Exemple B : « c’est bon » est un compliment qui peut s’exprimer de différentes façons dans des langues distinguant grammaticalement différents degrés de respect et de politesse, comme le japonais ou le coréen (notez qu’en français, ces distinctions sont strictement syntaxiques ou prosodiques).

  • 맛있어요 (mas-iss-eoyo) : c’est bon (neutre et poli).
  • 맛있군요 (mas-issgun-yo) : c’est bon ! (surpris et emphasé).
  • 맛있잖아 (mas-issjanh-a) : c’est bon, non ? (litote par négation).
  • 맛이 없다 (mas-i eobsda) : ce n’est pas bon (verbe non fléchi, impoli).


Ainsi l’interprétabilité pose-t-elle les bases du langage tel qu’on le connaît. Elle permet les ambiguïtés, les sous-entendus, l’humour. Ineffaçable et enrichissante, elle nous gêne aussi parfois. C’est là que prescriptivisme et descriptivisme interviennent et partagent la même vocation initiale : supprimer l’interprétabilité, à tout le moins limiter sa sphère d’influence.

Les deux ne sont distingués que par leurs moyens d’essayer : le prescriptivisme veut encadrer la langue avec des règles pour que chaque énoncé ne veuille plus dire qu’une seule chose, tandis que le descriptivisme encourage au contraire à outrepasser les règles, si cela est nécessaire, pour convoyer ce que l’on veut dire de manière instinctive, mais non moins précise et intelligible.

La langue présente aussi un problème majeur : elle est à la fois outil de communication et outil artistique, et le conflit est facile entre les deux. Moyennant quoi, défendre l’un peut signifier attaquer l’autre.

On est encore dans la théorie, pourtant l’on voit déjà des mondes se dessiner : d’une part, le prescriptivisme nous semble l’apanage d’une élite éduquée, méprisée par les masses, tandis que le descriptivisme sonne comme un terme politiquement correct pour désigner la manière de parler du bas-peuple.

Alors, ces notions ne seraient-elles que la lexicalisation d’un conflit de classes séculaire ? Heureusement, non. Et pour détailler tout ça, on passe au chapitre suivant.

Où sont le prescriptivisme et le descriptivisme ?

Le fait est que, qui que nous soyons, nous adoptons tantôt un point de vue prescriptiviste, tantôt l’opposé. En effet, le prescriptivisme présente un avantage que nous sommes tous amenés à reconnaître à un moment donné : il est registriel, c’est-à-dire qu’il nous permet de faire montre de notre maîtrise de formulations strictes et ampoulées dans les milieux qui s’y prêtent.

Le prescriptivisme nous offre le langage soutenu, soigné et beau, qui est pour beaucoup un critère dans le jugement d’une personne. Non qu’on ait besoin de faire cette distinction de registre, mais il s’agit là aussi d’un concept social et langagier inévitable que le prescriptivisme nous permet de gérer. Il nous permet de juger du politiquement correct et du socialement convenable.

Parfois, les milieux dessinés par le prescriptivisme sont rébarbatifs car ils sont spécialisés. Le langage notarial en est un bon exemple ; un registre méprisé, souvent caricaturé voire haï. Mais on peut aussi citer le jargon créé par l’entreprise Caterpillar pour uniformiser la communication de ses employés à travers le monde.

Les jargons sont une niche prescriptiviste gênante quand ils débordent des mondes auxquels ils sont inhérents, que ce soit par facilité de langage ou par prétention, car ils sont alors rarement compris. Au rang des langages prescriptivistes abscons, on peut aussi compter le jargon des avocats, ou n’importe quel type de langage administratif.

Néanmoins, les niches prescriptivistes ne sont pas pratiquées par leurs utilisateurs pour asseoir leur ascendant intellectuel ou nous plonger dans la confusion à propos de l’étroit domaine où ils nous sont supérieurs, comme certaines personnes sont amenées à le penser ; à la base, et comme pour tout aspect d’une langue, les jargons répondent à un besoin de communication. Par exemple, le gigantesque lexique du droit, ou même celui du gaming, ne sont que le reflet du grand nombre de notions qui se cachent derrière leurs domaines, et qui ne sont théoriquement pas destinées à en sortir.

Il y a aussi une niche prescriptiviste qu’on connaît tous, et qu’on est généralement à même d’apprécier : lart. L’art n’est pas forcément engoncé dans un respect inconditionnel des règles, mais il n’existerait pas s’il ne pouvait pas au moins s’en jouer.

Tout ce qui existe dans une langue n’est pas là par hasard, et répond à un besoin langagier. Des éléments aussi primordiaux en apparence que les temps verbaux répondent au besoin que toute la planète partage de situer les choses dans le temps. Toute ? Non. Car des villages d’irréductibles Amazoniens résistent encore à l’envahisseur, n’ayant pas de besoin culturel de placer des événements dans le temps. Alors leur(s) langue(s) n’ont pas de temps verbaux.

Ce qui nous reste du latin comme irrégularités ou exceptions, à première vue inutiles, correspondent à une nécessité facultative de différencier certaines choses (exemples C et D), qui ou à un besoin obsolète (exemple E).

Exemple C : les genres, guère utiles aujourd’hui, sont les vestiges d’un système logique vieux de plusieurs millénaires. On sait aujourd’hui avec certitude que le proto-indo-européen (l’ancêtre de la plupart des langues européennes) se servait de ses genres (masculin, féminin, neutre) pour « classer » les choses. Par exemple, le genre neutre comprenait notamment les êtres jeunes, car ils sont prépubères et par conséquent dénués d’identité sexuelle. On trouve une trace de ce système en allemand (entre autres), ou le mot pour « enfant » (Kind) est neutre encore aujourd’hui. Mais en évoluant, les genres ont cessé d’appliquer ce système classificateur de manière générale.

Exemple D : dans certaines langues, il existe un phénomène appelé « harmonie vocalique », qui consiste à adapter les terminaisons ou les accords en fonction de la nature des voyelles de la racine, afin que toutes les voyelles liées entre elles aient la même nature. Il existe une harmonie vocalique encore fonctionnelle dans les langues turques et dans les langues finno-ougriennes. Il en existe aussi une en coréen, mais qui n’est plus fonctionnelle, c’est-à-dire qu’elle a influencé la forme des mots modernes, mais que son effet « harmonisant » sur les voyelles n’existe plus (sauf dans les onomatopées).

Exemple E : en français contemporain, le passé simple est un temps littéraire, inutile dans le langage courant qui utilise l’imparfait ou le passé composé. Pourtant, ce qu’exprime le passé simple est grammaticalement différent de l’imparfait et du passé composé.

  • L’imparfait est un passé progressif, signifiant une action qu’on était en train de faire dans le passé, ou une chose qu’on avait l’habitude de faire ;
  • le passé composé est un passé perfectif du discours, signifiant une action située dans le passé et qu’on a terminée dans une dimension contiguë au présent ;
  • le passé simple est un passé perfectif du récit, signifiant une action située dans le passé et qu’on a terminée dans une dimension indépendante du présent.

Il n’est que logique que la subtilité minime entre le passé simple et le passé composé, ainsi que la difficulté de conjugaison du premier, aient conduit à l’obsolescence de l’un des deux. Toutefois, il est intéressant de noter qu’en espagnol, le passé simple est resté commun dans le discours (plus encore dans les dialectes sud-américains), et que le passé composé est préféré pour sa valeur perfective (action terminée).

Prescriptivisme descriptivisme 2

La question posée par ce chapitre, « Où sont le prescriptivisme et le descriptivisme ? », est d’autant plus intéressante qu’elle ne s’applique pas qu’à des milieux sociaux mais aussi aux aspects du langage lui-même : lexique (mots), syntaxe (ordre des mots), phonologie (prononciation) et grammaire.

Un aspect du prescriptivisme lexical existe d’ailleurs au sujet du mot « phonétique » : en effet, il est scientifiquement erroné de parler de « phonétique » lorsqu’on lit la prononciation d’un mot dans un dictionnaire. Il s’agit en fait là de phonologie, c’est-à-dire la transcription des sons indépendamment de nombreux paramètres tels que le contact avec d’autres sons ou le fonctionnement prosodique (rythmique) au sein d’une phrase. On ne devrait parler de phonétique que si ces paramètres sont pris en compte, toutefois cette distinction est tout à fait inutile pour le non-spécialiste. C’est le genre d’erreurs que le descriptiviste ne blâmera pas, en admettant qu’il connaisse la nuance lui-même.

Un autre exemple de prescriptivisme lexical est celui de « pain au chocolat » et « chocolatine ». Ce débat d’une inutilité criante tente en vain de déterminer quel mot est le plus juste, alors qu’ils sont tout à fait égaux l’un à l’autre.

On passe à l’anglais pour une ultime illustration de prescriptivisme lexical : dans la pratique, il y a deux adjectifs pour dire « moins » : « less » et « fewer ». Dans la pratique toujours, « less » est le plus courant, quelle que soit la situation grammaticale, pourtant le « bon anglais » définit clairement les conditions de l’utilisation de l’un ou de l’autre : « less » s’emploie devant les noms indénombrables et « fewer » devant les noms dénombrables. Ainsi l’anglophone soucieux du bon parler dira « less wine » (« moins de vin ») mais « fewer glasses of wine » (« moins de verres de vin »), tandis que l’usage tendra à utiliser « less » dans les deux cas. Cela peut dénoter une disparition prochaine du mot « fewer » si la tendance devait se poursuivre.

Pour illustrer le prescriptivisme syntaxique, prenons un exemple remontant à 1638, trois ans après la création de l’Académie française, alors qu’un de ses membres, Jean Chapelain, critiquait quelques formulations du Cid de Corneille :

« Quoy que mon amour ait sur moy de pouuoir : cette façon de parler n’est pas Françoise ; il falloit dire, “quelque pouuoir que mon amour ait sur moy” »

« “I’en cache les deux tiers aussi tost qu’arriuez” : cette façon de parler n’est pas Françoise ; il falloit dire : “ils furent cachez, aussi-tost qu’arriuez” »

Chapelain rappelait aussi à Corneille que « comme » se devait d’être suivi par le subjonctif, entre autres remarques éclairantes. Cela paraît risible, mais c’est sans différence, pourtant, avec les jugements de valeur portés par les prescriptivistes à ce jour. Et, force est de le constater, ce fut sans influence sur la postérité de l’auteur ou sur l’évolution de la langue.

Un autre exemple de prescriptivisme syntaxique est celui-ci, exprimé par Étienne Molard en 1803 au propos de la phrase « j’y irai, malgré qu’il y soit ».

« Cette locution n’est pas françoise. “Malgré” ne se construit qu’avec le verbe “avoir” : “malgré qu’il en ait”. Quand je dis “malgré que vous en eussiez”, c’est comme si je disois, “quelque mauvais gré que vous en eussiez” ; par-tout ailleurs il est préposition. »

Ici, le professeur de grammaire ne parle pas de la forme « j’y irai », qui est aujourd’hui proscrite et remplacée par « j’irai » avec l’élision du pronom. On a tôt fait de voir ces gens se contredire. Ce que les Académiciens font, l’Académie ne doit pas faire.

Enfin, en ce qui concerne le prescriptivisme phonologique, on peut prendre l’exemple des accents dialectaux. Pour la grande majorité de la population française métropolitaine, le mot « pain » se prononce /pɛ̃/, et cela constitue le standard (un dictionnaire vous indiquera que c’est ainsi que le mot se prononce). Mais un standard n’est pas un idéal de justesse ; il est seulement la dominante. On a tous sa façon de parler propre, son idiolecte (ainsi, on peut le prononcer [pə̃] comme l’auteur, et rester compris pour autant), et les dialectes vont très souvent différer du standard : le fameux accent du Midi le prononcera [pɛŋ], tandis qu’un franco-ontarien dira [pẽɪ̯̃]. Prétendre qu’une de ces formes est plus jolie que les autres est permis, mais ce sera un jugement personnel sans valeur scientifique. Par ailleurs, aucune de ces prononciations n’est plus juste que les autres, pas même le standard, et toutes sont comprises par l’ensemble de la francophonie.

La morale de ce chapitre est la suivante : il ne faut pas perdre de vue que les fautes d’aujourd’hui font le standard de demain. Si l’on était capable d’éliminer totalement la faute, nous parlerions encore tous le latin classique en Europe. En fait, nous parlerions l’ancêtre du latin, le dialecte archaïque, complexe et introuvable qui a pour la première fois permis à notre espèce de communiquer de manière optimale, et l’Europe n’aurait qu’une langue. C’est bien entendu tout l’inverse de ce que l’Histoire nous enseigne.

La question qui s’ensuit est la suivante : comment les prescriptivistes, qui ne croient qu’à une version du langage, celle de maintenant, composent-ils avec son histoire ? L’étymologie, par exemple, comment l’expliquent-ils ? Sont-ils dans le déni qu’une langue évolue, peu importe ce qu’ils en pensent ? C’est là une des raisons principales, avec le rejet de la faute, qui placent le prescriptivisme dans une impasse scientifique. Toutefois, tout le monde n’est pas scientifique. N’importe qui a le droit de se prétendre prescriptiviste en toute légitimité, à partir du moment où cette personne a conscience de ce qu’elle occulte. Après tout, rappelons que le prescriptivisme est un gage de la beauté d’une langue, qu’il en est son gardien. Une responsabilité qui force le respect.

L’application pratique de ces deux visions a déjà été largement illustrée dans les précédents exemples, mais c’était une pratique « résultative » (la néologie fait partie des pratiques encouragées par le descriptivisme) qui occultait les chemins non moins pratiques de leur utilisation. Consacrons-y maintenant un chapitre.

Descriptivisme et prescriptivisme appliqués

On a vu que le descriptiviste devait faire l’impasse sur le passé et le futur de sa langue, car il est un défenseur de son fonctionnement présent. Le prescriptiviste d’aujourd’hui ne pense pas au prescriptiviste d’hier, dont les tergiversations n’ont en rien influé sur le cours de la langue. Le passé le contredit, et le fonctionnement naturel de la langue lui interdit d’avoir une influence sur son futur. Pourquoi exactement ?

En effet, le descriptiviste a le beau rôle. Anti-réformiste mais pas pour autant conservateur, il laisse faire la langue, parce que les choix faits par ses locuteurs détermineront un modèle de communication qui sera par nature fonctionnel, car une langue ne bascule jamais naturellement dans la fantaisie. Le descriptivisme est une forme d’anarchisme, mais sans le stéréotype de l’anarchie, car la langue n’a que faire des droits qu’on lui donne.

Il n’y a pas de langue inférieure ou supérieure, en ça que toutes les langues naturelles sur Terre peuvent tout exprimer, même des concepts qui leur sont étrangers. Il suffit de se rappeler les « oiseaux de métal » ou l’ « eau de feu » si iconiques de la culture amérindienne. De même, tous les dialectes d’une même langue sont linguistiquement égaux ; croire le contraire, c’est confondre valeur et prestige, voire faire preuve de patriotisme linguistique.

Un inconvénient notable du prescriptivisme est qu’il peut ainsi passer pour fainéant, à vouloir prétendre que la communication seule prévaut. Ce chapitre ira dans le sens du prescriptivisme, pour la simple raison que le descriptivisme ne rentre pas dans une optique d’ « application » : il ne s’applique pas, il contemple.

Le descriptiviste a un bel aphorisme : « tout est juste qui est compris immédiatement et correctement dans une langue donnée par n’importe lequel de ses locuteurs ». Le prescriptivisme n’a pas d’aussi belle bannière à afficher pour se représenter. C’est le héraut froid et intrépide qui défend la communication par la conservation ; c’est le puriste. Il se donne pour mission d’enfermer le sens et de le réglementer pour limiter des déviances qu’il considère comme nuisibles.


C’est une belle théorie, qui a permis à quelques esprits forts de prouver leur maîtrise des règles à travers leur art, mais qui, mise en pratique sur le long terme, est totalement inefficace. Si elle fonctionnait et si on l’avait appliquée vers l’an 0 dans l’ensemble du monde romain, les pays de langue romane parleraient encore un latin uniforme et inchangé. Ce n’est tout simplement pas comme cela que les langues fonctionnent.

Les langues évoluent, pas forcément pour le meilleur mais globalement dans une optique de simplification et de compréhensibilité inambiguë (avec bien sûr les exceptions que la généralité oblige). Et elles évoluent beaucoup plus par l’influence inconsciente de la masse de ses locuteurs que par les contestations conscientisées des puristes, dont les propositions sont rarement populaires (elles peuvent l’être toutefois, comme on le verra au chapitre « Un cas de réforme descriptiviste : la réforme orthographique grecque de 1982 »).

Si les langues européennes sont encore ambiguës et pleines d’homonymes, c’est qu’elles ont la mémoire des multiples dialectes d’antan, ou qu’elles ont hérité d’un enrichissement qui est le corollaire de leur simplification. Cela n’a rien de paradoxal : les mots « pâtre » et « pasteur », par exemple, viennent respectivement du cas nominatif et du cas oblique d’un même mot, du temps où le français distinguait encore ces deux déclinaisons (c’est-à-dire avant le XIVe siècle).

Rappelons enfin qu’il n’y a pas de réponse à la question « quand est-ce que le latin est devenu les langues romanes ? ». La réponse la plus approchante est le VIe siècle. Mais il s’agit d’une différenciation terminologique et arbitraire, et non linguistique ou historique. En réalité, toutes les langues romanes sont encore le latin, modifié par de longs siècles d’évolution dans des couloirs divergents, dont on a simplement changé le nom en cours de route… ou plutôt rétrospectivement, tout comme l’empire byzantin est né sous ce nom bien après sa disparition effective. On pourrait remplacer les noms « portugais, espagnol, français, italien, roumain » respectivement par « latin lusitanien, latin occidental, latin de France, latin italien, latin oriental »… cela serait juste aussi.

Pour conclure ce chapitre, rappelons simplement que l’autorité sur une langue est impossible (et si elle fonctionne, c’est qu’elle provoque une scission, comme on va le voir dans le chapitre « Le danger des extrêmes »). Son évolution est régie par une masse de locuteurs dont le souci quotidien est avant tout d’être compris. L’Académie est le quartier général du purisme français (« français », pas « francophone », puisque les Canadiens francophones ont leur propre Office québécois de la langue française), et si les réformes de 1990 et 2016 ne fonctionnent guère, c’est parce que les locuteurs du français n’ont aucun besoin des changements qu’on leur soumet. Elles alimentent même leur foi inconsciente dans le descriptivisme puisque les mots pré-réforme demeurent et que cela leur donne le choix entre « événement » et « évènement » notamment, dont l’évolution éliminera une des deux formes sans un regard du côté des puristes.

À l’inverse de l’Académie, l’Office québécois de la langue française offre aux francophones d’Amérique des mots facultatifs mais utiles, comme la fameuse liste de mots proposés en remplacement des emprunts à l’anglais dans le domaine technologique, et qui contient notamment « clavardage » pour « chat » ou « courriel » pour « e-mail ». Mais là aussi, l’usage fera un choix.

Petit récapitulatif :

  • l’usage est loi ;
  • le prescriptiviste peut se targuer d’être gardien de l’esthétisme mais il n’est pas scientifiquement valable ;
  • être prescriptiviste n’empêche pas d’adhérer au descriptivisme et vice-versa : même le linguiste a le droit de préférer telle forme, ou d’utiliser tel emprunt, et même le poète peut apprécier devoir se plier à telle contrainte (c’est une question de préférence personnelle et subjective) ;
  • le prescriptivisme a son utilité et ne doit pas être diabolisé ;
  • ädönnez-vóus á la fantäisiê autant que vous le désirêz (ce n’est pas réservé qu’aux artistes), mais attention à ne pas choquer, ennuyer, ou risquer de ne pas vous faire comprendre ;
  • toute autorité sur une langue naturelle est fictive à moins qu’elle ne provoque la scission de son objet.

Linguistique et politique

À parler de loi et d’autorité, et étant donné que la langue est un important outil revendicatif d’une société, il est tout naturel d’en arriver à la connexion entre linguistique et politique. De là, il n’y a qu’un pas pour affilier le prescriptivisme au nationalisme ou au fascisme, et le descriptivisme à l’anarchisme. Guère de quoi redorer le blason de ce débat.

Histoire de rééquilibrer un peu le problème, il convient d’abord de rappeler qu’une langue est « pansociale » : elle s’applique à tous les habitants d’un pays où elle est officielle, indifféremment du statut de ses locuteurs. La bourgeoisie a pendant longtemps été le modèle des classes inférieures, car elle reliait les gouvernants à la population, et reflétait aussi le « français à la mode », provoquant une sorte de « capillarité sociale » du langage. Aujourd’hui, c’est paradoxalement l’ensemble des classes les moins avantagées qui sont au pouvoir de leur propre langue, renforçant l’amertume des puristes, qui sont aujourd’hui les représentants les plus proches d’un « gouvernement langagier » incarné par l’Académie.

Cette situation pousse fort naturellement les gouvernements – les vrais – à l’interventionnisme, ne serait-ce que pour préserver l’héritage culturel ou prétendre garder la main sur la langue qui représente le pays et définit largement son prestige (les Français eux-mêmes considèrent la langue comme l’élément de leur culture le plus digne de leur patriotisme, devant le drapeau, l’hymne ou… la tour Eiffel).

C’est là qu’une idée répandue chuchote à l’oreille du peuple que le dirigisme va le priver de ses droits durement acquis sur le langage. Pourtant, dirigisme n’est pas synonyme de purisme, comme en témoignent certaines lois promulguées au cours de l’Histoire pour faire correspondre le standard à l’usage. Citons notamment une loi belgo-néerlandaise officialisant la disparition du genre grammatical féminin de la langue néerlandaise en 1955, ou l’alignement par un décret de 1951 du système numérique norvégien sur celui du suédois.

Convenons à l’inverse que vous ne liriez peut-être pas cet article dans la langue qui est la vôtre si la très prescriptive ordonnance de Villers-Cotterêt n’avait pas défini en 1539 « de prononcer et expedier tous actes en langaige françoys ».

Par ailleurs, la neutralité politique prétendument garantie par le descriptivisme est tout à fait fictive. En matière de langue, du fait que les masses ont la main sur elle, il s’agit en fait de populisme, et de là, l’amalgame est rapide avec une démagogie dont l’utilisateur peut souffrir une dénomination des plus péjoratives.

Sans être dûment nationaliste, le prescriptiviste peut aussi être associé au chauvinisme, surtout s’il se positionne en tant que défenseur du patrimoine. Cette catégorie de conservatistes a particulièrement fait parler d’elle à partir du début des années 1950, quand le vocabulaire anglais a commencé à être intégré au français de manière extensive pour donner naissance au « franglais ». Ils prônaient alors la protection du français contre la « corruption d’outre-mer », tout spécialement dans le domaine lexical : les emprunts.

Force est pourtant de constater que le français n’a pas souffert ni n’a été « corrompu » par les emprunts anglo-américains. Au contraire, il n’en est aujourd’hui que plus expressif, car les emprunts n’ont que rarement remplacé un vocable français, mais ont généralement comblé sa lacune, généralement dans les champs de la technologie, surtout récemment en informatique.

Il faut toutefois séparer un phénomène plus récent, induit par l’évolution des mœurs, que constituent les mouvements prescriptivistes se servant de la politique comme moteur plutôt que l’inverse. Le plus marquant est sûrement la féminisation des noms de métier, qui a relativement bien fonctionné du fait de sa légitimité. La combinaison d’un public sans velléité de s’y opposer et de l’ouverture de la langue au phénomène (puisque le français disposait déjà, la plupart du temps, des formes masculine et féminine d’un nom) a conduit à l’application de la chose à une échelle relativement grande, quoiqu’elle ne soit aucunement liée à la vocation première de la langue, qui, on le rappelle, est la communicativité.

La féminisation des noms de métier s’est heurtée à un écueil social plutôt que linguistique. Scientifiquement, aucune forme comprise n’est reprochable, mais nombreux ont été les puristes à dédaigner les « écrivaines » et autres victimes d’une stigmatisation subjective. Et pour une fois, la masse des locuteurs, confuse à l’égard de ce changement contre-nature (si tant est que cette nature demeure la communicativité), n’a su faire le choix logique.

Les questions soulevées longtemps au sein même du monde féministe l’ont séparé en deux écoles : l’une applique le féminin partout où il est valable, avec dédain pour le besoin réel, et l’autre le refuse catégoriquement (et c’est là qu’on ressent l’écho de la tendance simplificative de l’évolution d’une langue). Il faut espérer que la revendication saura trouver sa place entre un public politophobe et une politique bousculée par les incertitudes. Le dernier mot ne reviendra ni à l’un ni à l’autre, mais à la langue, qui devra décider si sa complexification se justifie sur ce point.

Le mot a aussi du pouvoir quand il s’agit de revendication économique. Il est amusant de se rappeler que le mot « ordinateur » n’est pas apparu avant que la France ne commence à produire beaucoup desdits, avant quoi on les désignait par les mots « calculateur » ou même « computeur ». Les trois sont ultimement d’origine latine.

Il est peut-être trop tôt pour prouver à ces puristes d’après-guerre, les franglophobes, que les emprunts faits à cette époque n’ont eu aucune conséquence néfaste. Néanmoins les premiers emprunts à l’anglais datent de bien avant (le XVIIe siècle marque le début des grandes vagues d’emprunts), et font désormais partie intégrante de notre vocabulaire sans qu’on n’en sache rien, et surtout sans que l’idée nous vienne de s’élever contre eux (exemple F).

Exemple F : « paquebot » dérive de l’anglais « packet boat », qui désignait à l’origine un bateau postal. Le mot « redingote » vient quand à lui de « riding coat » désignant une veste d’équitation.

En revanche, il existe un exemple parfait de langue ayant subi une très forte influence étrangère sur son vocabulaire sans en avoir souffert. Il s’agit de nulle autre que l’anglais. Cette langue germanique a vu une immense partie de son vocabulaire remplacé par des vocables à base romane à partir de la conquête anglo-normande en 1066. À ce jour, le latin et le français sont responsables, à eux deux, du lexique anglais standard à une hauteur de 58 % (29 % chacun). Or l’anglais, comme on le sait, est la langue internationale, et elle demeure intimement liée à diverses cultures. Et c’est précisément par l’assimilation de vocabulaire étranger que l’anglais s’est gagné ce rôle. Alors regrettons la disparition de l’anglais entièrement germanique d’avant le XIe siècle si l’on veut, mais reconnaissons que son « impureté » a eu un débouché optimal.

Note : comme on l’a dit ci-avant, 58 % du vocabulaire anglais est d’origine romane, où il s’agissait effectivement, contrairement à ce qui avait été évoqué ci-avant, d’un remplacement pur et simple des racines germaniques par leur équivalent d’origine latine. La différence avec un remplacement lexical issu d’une influence étrangère tient au fait que le lexique anglais actuel résulte, non pas d’emprunts ponctuels, mais de la normativisation progressive des dialectes jusqu’à l’anglais contemporain, y compris l’anglo-normand, où les vocables latinisants étaient déjà constitutifs de l’idiome.

A contrario, la Gaule dont les Français revendiquaient la descendance – là aussi, juste après-guerre – n’a donné, par le gaulois, qu’environ cent cinquante mots à notre langue (exemple G). Autant pour l’identité culturelle.

Exemple G : les mots gaulois qu’on retrouve dans la langue française appartiennent tous originellement au domaine rural ou agricole : blaireau, alouette, talus, bouleau, chêne, béret, charrue, charpente, ruche, tonneau…

Le danger des extrêmes

Effectivement, la diabolisation du prescriptivisme est facile et peut-être que cet article y participe bien malencontreusement. Alors, pour aller un peu plus dans le sens du prescriptivisme, illustrons combien les extrêmes sont toujours dangereux.

Le descriptivisme extrême, cela peut être le langage SMS – qui est socialement institué –, surtout quand il est entre les mains de personnes qui négligent leurs rudiments orthographiques et grammaticaux. Des distinctions prépondérantes y sont supprimées en masse. Résultat : le langage SMS, sans être mal, peut provoquer le mal, car ses adeptes ne vont pas voir l’intérêt d’écrire mieux à partir du moment où ils sont compris… pourtant la compréhension est mise à mal.

Prenons l’exemple de la confusion du futur et du conditionnel dans l’orthographe : « je prendrai l’autobus » contre « je prendrais l’autobus ». Dans ce cas précis, beaucoup de gens écrivent -ais en voulant utiliser le futur ; la différence entre les deux phrases est pourtant énorme. Nous en reparlerons dans un prochain chapitre.

À l’inverse, l’Histoire nous donne un magnifique exemple de prescriptivisme extrême, qu’il nous faut aller chercher en Grèce à partir du XVIIIe siècle. À cette époque-là, les élites intellectuelles grecques considéraient que la langue devait être purifiée de simplifications de mauvais aloi et d’emprunts abusifs aux langues étrangères – alors qu’en réalité, les emprunts sont le symptôme d’une langue qui évolue avec son temps. Il faut savoir que le grec est le dernier survivant de la famille des langues helléniques – ce qui forgea une forte identité linguistique – et que la culture grecque était alors menacée par l’hégémonie ottomane.

Le résultat de cette crainte pour l’identité culturelle hellénique a été la séparation de la langue grecque en deux dialectes si différents l’un de l’autre qu’ils sont considérés comme des langues à part : la katharévoussa καθαρεύουσσα ») est devenue celle du droit, de l’administration, de l’enseignement et de la religion, et le démotique δημοτική ») la langue du peuple. La katharévoussa a été créée en quelques années par un mouvement puriste mené par Adamántios Koraïs ; les fondements en sont posés en 1796, et elle devient langue officielle en 1833.

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1. Adamántios Koraïs /2. Kostis Palamas /3. Jean Psichari / 4. Georgios Rallis

La promptitude et l’ampleur de cette réforme ont conduit les linguistes à la considérer non comme une langue naturelle, mais comme une langue construite, au même titre que l’espéranto. Et ce d’autant que malgré son statut de langue officielle, elle ne sera jamais la langue populaire. La coexistence des deux grecs est un cas de « diglossie », produit d’une scission prescriptiviste, et qui est à l’origine de la « Question Linguistique Grecque » et de ses deux siècles de controverses politiques et religieuses. Toutefois, le démotique, après un demi-siècle de disgrâce, redevient une langue littéraire dans la décennie 1880 grâce aux efforts des hommes de lettre Jean Psichari et Kostis Palamas notamment.

Il faut attendre 1976 (alors que la démocratie est de nouveau en place depuis une année) pour que le ministre de l’Éducation Georgios Rallis remplace la katharévoussa par le démotique en tant que langue officielle, précédant de six ans une réforme descriptiviste de l’orthographe abolissant l’écriture du grec polytonique, parsemé de diacritiques, dont les trois quarts sont alors supprimés.

À quoi ressemblait cette katharévoussa, au juste ? Pour répondre à cette question, rappelons qu’il s’agissait d’une langue artificielle.

Le « vrai grec », naturel et populaire, a toujours été, et est toujours le démotique. La katharévoussa a été formée en remplaçant les emprunts par des archaïsmes, et en réintégrant des aspects grammaticaux anciens, quoiqu’elle ne se soit jamais prétendue affiliée au grec ancien. Elle conservait aussi une vieille forme du datif, de nombreux participes et temps verbaux désuets, une phonologie à mi-chemin entre le démotique et le grec ancien, et une syntaxe complexe et très régulée.

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La katharévoussa existe encore dans des milieux très conservateurs, notamment le domaine ecclésiastique, mais elle est interdite dans les documents officiels, et l’utiliser au quotidien ne se fait guère que dans un but humoristique au risque de se voir moqué.

Un cas de réforme descriptiviste : la réforme orthographique grecque de 1982

Comme on l’a dit, le grec a subi une réforme orthographique en 1982. Une coïncidence intéressante : malmené par un monopole prescriptiviste pendant exactement deux cent ans, il s’en sort avec une réforme de l’école opposée, quand bien même une « réforme » se prétend la plupart du temps d’un esprit puriste.

La réforme en question était descriptiviste dans le sens où elle n’a fait que retirer de l’écriture officielle du grec des éléments depuis longtemps obsolètes, qui n’avaient de sens que deux mille ans auparavant, lorsque le grec utilisait encore un accent de hauteur et pas encore un simple accent tonique. Elle avait pour but d’éviter une orthographe étymologique, c’est-à-dire une orthographe inutilement chargée de reliques.

C’est ainsi que des caractères tels que , , ou , malgré leur charme graphique et la poésie du nom de leurs diacritiques ( arbore un « esprit rude » et un « esprit doux »), n’existent plus aujourd’hui dans la langue grecque, qui n’utilise plus que l’accent tonique comme sur ά (figurant sur tous les mots de plus d’une syllabe), et plus rarement la diérèse, ou tréma, comme sur ΐ. Dans l’illustration ci-dessus, on note l’orthographe pré-réforme.

L’écriture du grec est d’ailleurs encore légèrement étymologique, puisqu’elle utilise les lettres omicron et oméga (ο et ω) ainsi qu’iota et eta (ι et η) pour les mêmes sons. Cela s’explique par la fusion de ces deux couples de voyelles dans l’évolution phonétique du grec.

Grec ancien Grec moderne
Lettre ο ω ι η ο ω ι η
Son /oː/ /ɔː/ /iː/ /ɛː/ /ɔ/ /i/

Ainsi, on pourrait supprimer au moins deux lettres en grec moderne… au prix d’un peu de sa richesse. Pour le moment, la langue les conserve, mais une réforme dans ce sens serait, là aussi, descriptiviste. À noter toutefois que cela peut rencontrer un problème auquel le français moderne est encore plus confronté : rendre phonétique l’écriture d’une langue paraît logique, mais cela voudrait dire sacrifier le « -s » marquant le pluriel des noms et le « -nt » marquant le pluriel des verbes, parmi une multitude d’autres concessions. Obsolètes phonétiquement (surtout avec la disparition progressive du phénomène de la liaison), on ne peut les supprimer sans estropier le français écrit.

Puisqu’il y a de bonnes choses dans le prescriptivisme comme dans le descriptivisme, et que les deux peuvent s’avérer dangereux à forte dose, il peut être difficile de se faire une opinion, et surtout de choisir à quelle école on appartient. Le chapitre suivant tente d’aider à faire ce choix.

Pourquoi être descriptiviste ?

Car c’est le parti de la communication et de la compréhension. Dans un registre plus prosaïque, de la « non-prise de tête » aussi. Le simple fait de se déclarer descriptiviste peut tirer de l’embarras, car cette vision des choses autorise son adepte à ignorer le doute dans une certaine mesure (en effet, le prescriptiviste ne peut guère mettre sa vision en pratique sans trier les contradictions chez celle de ses compagnons d’opinion).

En notre époque technocratique, les nouveaux mots se diffusent rapidement, et la majorité de la population les absorbe très vite, toutes classes d’âges confondues ou presque. Quoiqu’il soit respectable de ne pas vouloir les utiliser, il peut être fâcheux de nier qu’ils existent, voire seulement de l’ignorer. Si tout ce qui est compris est juste, et puisque tout peut devenir juste très vite avec Internet, on a tôt fait de s’auto-catégoriser prescriptiviste si on tient à faire partie de la minorité traditionaliste. Pourtant, tous les traditionalistes ne sont pas prescriptivistes ; ils peuvent simplement être des personnes âgées ou technophobes qui n’ont pas les moyens de suivre le rythme imposé à la langue, et qu’on ne peut blâmer pour cela.

Spoiler, liker, putaclic, vlog… Vous ne comprenez pas ces mots ? Avec un peu de chance, c’est parce que vous n’en avez pas besoin, ou du moins que vous n’en avez pas eu besoin jusqu’ici. Vous les comprenez ? Alors c’est qu’ils sont français. Mieux que ça : ce sont parfois des mots latins, et pas forcément parce que l’étymologie nous indique que « spoiler » vient du latin « spoliāre » qui a transité par l’anglais avant de nous revenir (en faisant un cousin de « spolier »), comme une grande partie des emprunts d’après-guerre à l’anglais. Rappelons-nous que les langues romanes sont le latin, qu’on a appelé différemment après un certain temps d’évolution. Techniquement, on peut même dire que ce que le français emprunte à l’anglais (lexicalement ou morphologiquement, avec la popularisation du préfixe « self- » pour n’en citer qu’un exemple) est une simple « activation » de certains champs communicatifs.

Conclusion : défendez le descriptivisme aux conditions suivantes :

  1. qu’il ne constitue pas une atteinte gratuite à l’intégrité d’une langue hors d’un contexte artistique ou humoristique (éviter le verlan ou quelconque autre caricature du langage) ;
  2. que la chose exprimée demeure immédiatement compréhensible par l’interlocuteur ;
  3. que la chose exprimée ne perde rien de son inambiguïté fondamentale, dans la mesure où la langue l’en a pourvue ;
  4. à propos des emprunts aux langues étrangères, considérez-les utiles et sains à moins que le français ne dispose d’un mot de sens tout à fait équivalent et tout aussi populaire. « Spoiler » peut être un bon emprunt, car le français n’a pas d’équivalent parfait. En revanche, « biopic » est plus discutable, car il est presque aussi efficace de parler de « film biographique ». Évidemment, la frontière de tolérance, ici, est subjective.

Pourquoi être prescriptiviste ?

Car c’est le parti de la préservation, de la richesse et de la beauté. L’évolution d’une langue la dépouille naturellement de ce qu’on admire chez des maîtres de l’écriture. Pourtant, elle est tout autant outil de communication qu’outil artistique, et il est légitime de défendre l’un comme l’autre.

Conclusion : défendez le prescriptivisme aux conditions suivantes :

  1. qu’il ne serve pas de fondement à une autorité sur une langue, à moins qu’elle ne soit utilisée pour entérinement de son évolution naturelle ou pour la doter d’outils utiles aux masses ;
  2. qu’il ne serve pas à l’instrumentalisation sociale d’une langue ;
  3. qu’il ne justifie pas une préservation scientifiquement chimérique des aspects d’une langue ;
  4. qu’il ne serve pas au prosélytisme d’une esthétique personnelle.

Il est vrai que la science – la linguistique – est un facteur important dans l’adhésion à l’un ou l’autre concept, mais il faut savoir reconnaître la responsabilité que le prescriptivisme s’impose, et la beauté que peut revêtir le purisme. On peut aborder la langue avec un esprit puriste, mais pas la linguistique.

Le mot de l’auteur

Si vous avez senti comme une critique du prescriptivisme dans cet article, voici de quoi vous détromper : il y a aussi des aspects de sa propre langue où l’on peut défendre des positions prescriptivistes.

En tant qu’amateur d’écriture, on peut parfois exhiber sa connaissance de quelque règle obscure, par exemple si l’on vous dit que le verbe « pallier » est transitif direct (on ne dit pas « pallier à ») ou que « souci » ne prend pas de S au singulier. Cela n’a d’autre utilité véritable que de se faire apprécier par d’autres puristes mais il y a un certain mérite à s’en encombrer.

La prescription est aussi une grande amie du poète, car elle lui offre la beauté de ses carcans. Les alexandrins, par exemple, ajoutent à l’harmonie sonore et lexicale la contrainte de la métrique et de la césure.

Un dialogue prescriptif peut aussi être étonnant de précision et d’inambiguïté. En anglais, on peut par exemple différencier les tournures suivantes.

  • « When I cried » : « quand je pleurais », ou « quand j’ai pleuré » ;
  • « Whenever I cried » : « à chaque fois que je pleurais »

Un dialogue descriptif peut utiliser la première tournure pour les deux phrases, mais le sens ne sera forcément aussi clair sans le contexte.

Le descriptivisme présente aussi l’inconvénient de pouvoir dédouaner des emplois objectivement mauvais, dans le sens où l’ambiguïté qui s’ensuit est énorme et facilement évitable (exemples H et I).

Exemple H : la confusion orthographique de « sa » et « ça » est difficilement tolérable, la première orthographe étant préférée par les utilisateurs d’appareil mobile dans tous les cas car elle est prétendument plus rapide à écrire.

Exemple I : en anglais, la confusion orthographique de « their » (« leur ») et « they’re » (« ils sont ») est problématique, tout comme celle de « then » (« alors », « à ce moment-là ») avec « than » (« que » comparatif).

Dans les cas précités, l’erreur présente un risque important de se faire mal comprendre, pourtant on peut aisément l’éviter.

C’est ainsi qu’il y a parfois des situations causées par l’évolution d’une langue – telles que le descriptivisme ne peut les critiquer – qu’il est légitime de déplorer. Une des meilleures illustrations de ce phénomène en français est la confusion du futur avec le conditionnel (exemple J).

Notons au préalable que dans la plupart des dialectes du Sud de la France, notamment, les deux sons constitutifs de cette distinction sont confondus phonétiquement partout : le son /e/ dans « prendrai » et le son /ɛ/ dans « prendrais » ou « prendrait » y sont indiscernables l’un de l’autre, ce qui donne aux locuteurs méridionaux l’excuse dialectale. Toutefois, cette non distinction phonétique se propage, et beaucoup de locuteurs les confondent aujourd’hui à l’écrit, orthographiant l’un pour l’autre (généralement le conditionnel pour le futur).

Exemple J : prenons les phrases « j’aurai ma paye aujourd’hui » (futur) et « j’aurais ma paye aujourd’hui » (conditionnel).

La première phrase exprime une certitude, tandis que la deuxième peut exprimer un doute (à quelqu’un qui dit « j’aurais ma paye aujourd’hui », on peut lui rétorquer « si quoi ? ») ou un regret (selon le contexte, la phrase peut sous-entendre « j’aurais ma paye aujourd’hui… si j’avais un travail »). Le conditionnel porte bien son nom ; il implique une condition, un « si ».

Ici, il est toujours possible d’adopter un point de vue descriptiviste : si la langue évolue dans ce sens, c’est que c’est une bonne chose ; une langue ne perd jamais naturellement de son expressivité et de son absence d’ambiguïté de façon critique. Le linguiste ne s’affolera nullement.

Mais la situation pousse au prescriptivisme parce que le sens convoyé dans une des deux phrases est quasiment opposé à celui convoyé par l’autre, et le contexte ne rendra pas forcément la chose plus claire. C’est donc une ambiguïté des plus importantes, évitable qui plus est. Bien entendu, cela ne justifie pas l’utilisation du prescriptivisme à grande échelle, ni ne légitimise un descriptivisme mal mis en pratique, mais ce genre de phénomènes est susceptible de se situer au-delà de la limite de tolérance de bien des gens soucieux, tout simplement, d’être compris.

Dans la même catégorie de « fautes », il y a des exemples d’évolution langagière qui n’entament la langue en rien autrement que de manière esthétique. Par exemple, le changement observé depuis quelques décennies dans les règles de l’accord du participe dans une subordonnée. « La leçon qu’il a apprise » est standard, mais la formulation « la leçon qu’il a appris » devient de plus en plus courante à l’oral. Même chose pour « l’aide dont j’ai besoin », qui est standard mais se voit supplanté par « l’aide que j’ai besoin ». Ces changements peuvent choquer mais il ne représentent pas un danger. Le vrai danger, c‘est que le français écrit et le français parlé continuent de diverger, à cause de la rigidité du premier et de la souplesse du second, comme c’est la tendance depuis une ou deux décennies. Alors la France connaîtrait le sort de la Grèce détaillé plus haut : une diglossie motivée par le prescriptivisme.

Conclusion

Prescriptivisme et descriptivisme se valent du moment qu’ils ne sortent pas de leur application théorique. En pratique, les deux visions – qui sont schématiquement séparées par le même fossé qu’entre le fascisme et l’anarchisme – dépendent du milieu qui les emploie ; l’art sans prescriptivisme est possible mais sera moins riche et moins valorisant, et la linguistique sans descriptivisme est une aberration scientifique.

Le prescriptivisme a mauvaise réputation, et ce n’est pas cet article qui le dément. Aussi enrichissant et respectable soit-il, il nous fait toujours penser, par association d’idées, à des académiciens renfrognés et conservateurs qui nous imposent une façon d’utiliser la langue, et par la même, possiblement, une façon de penser (si l’on en croit l’hypothèse Sapir-Whorf selon laquelle ce qu’on perçoit dépend directement de la façon dont notre langue nous le fait percevoir). On peut tout aussi facilement les comparer aux utopistes autoritaires auteurs de la katharévoussa grecque.

Ainsi que l’illustre la comparaison ci-dessus, les deux visions mènent un combat politique au sein d’un outil communicatif, revendicatif et artistique. Une langue est multi-usage, et c’est pour cette raison qu’elle ne sera jamais invulnérable à l’esprit individuel.

Le prescriptivisme souffre peut-être d’une image injuste, mais peut-être l’esprit populaire devine-t-il l’inefficacité scientifique de la chose. Les langues romanes n’ont jamais cessé d’être le latin.

Comme l’a dit un sage anonyme, « si tu me reprends, c’est que tu me comprends », alors essayons de garder pour nous les sursauts que nous réserve la manière de parler de certaines personnes, car ils pourraient bien faire partie d’un standard défendu par des puristes futurs. Regrettons le vieil anglais si l’on veut, parce qu’il fut un temps où il était effectivement pur et vierge de l’influence latine ; regrettons-le parce que c’est une opinion purement esthétique et contemplative, mais que son évolution nous rappelle qu’une langue ne souffre jamais de son évolution, et que celle-ci ne s’arrête jamais. Contemplons la langue et parlons-la simplement.


Bibliographie et sitographie

Les auteurs ont le plaisir de vous assurer que toutes les sources ont été parcourues, et non pas jetées sur le tas pour les seules promesses de leur titre.

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