Avis cinéma : Brazil

Ah, Brazil. Ce monument figuratif du rétro-futurisme que j’avais détesté il y a quelques années et que j’ai redécouvert avec grand plaisir. Ce n’est pas compliqué de comprendre pourquoi j’ai changé d’opinion ; il faut un cerveau en béton armé pour ne pas s’ennuyer ferme devant. Pourtant, si l’on est ouvert à ses bizarretés, il devient absolument génial.


Brazil est un film américain de Terry Gilliam (un des Monthy Python) sorti en 1985.

Le film dépeint une histoire très orwellienne où le personnage de Jonathan Pryce (Sam Lowry) est malnené par une société administrative en déroute et qui s’ignore. Il ne rentre pas dans le moule, et à partir de là, tout se déroule dans la plus pure tradition des dystopies stressantes et frustrantes. Sa quête va être celle d’une vie normale, dépourvue pour une fois d’une justice qui fait du zèle et de services à la personne qui ont pris des airs de machine infernale où l’invraisemblable tient lieu de carburant.


Brazil : un rétro-futurisme grotesque et brillant géré par le renversement des mœurs

Le titre ne trouvera pas d’explication. La seule théorie est une légende urbaine qu’il faudra prendre avec des pincettes. Mais il n’y a pas que le titre qui restera impénétrable ; ce sera aussi le cas aussi d’à peu près tout ce qui se passe dans le film. Prenez une image au hasard et il y a de bonnes chances pour que vous n’ayez aucune idée de ce que vous êtes en train de voir. Tout est grandiloquent et loufoque, de l’administration aux décors de cette Angleterre devenue folle. Mais pourquoi ? Et surtout : qu’est-ce qui justifie cette caricature ?

Les contreplongées sont utilisées de façon récurrente pour accentuer le grotesque.

À en croire le générique de début, l’histoire se situe « quelque part dans le XXème siècle ». L’histoire est pourtant détachée de son passé, et personne ne semble s’y soucier du futur. Même Lowry, qui poursuit son amourette comme un âne court après la carotte au bout du fil, ne fait pas beaucoup bouger les choses. Non seulement Brazil est une société fermée dans l’espace, mais elle est aussi fermée dans le temps par l’oppression douce qu’elle opère sur la population ; elle emprisonne les rêves et les ambitions jusqu’à figer le monde dans une sorte d’ébahissement. Il est tellement figé, en fait, que Lowry doit poursuivre le même rêve nuit après nuit pour se donner l’impression que quelque chose avance.

L’expression « quelque part dans le XXème siècle » ne semble pas avoir été laissée au hasard puisqu’elle utilise une locution spatiale pour une application temporelle… Et c’est encore sans compter sur la chanson-thème, qui dit : « tomorrow was another day » (« demain était un autre jour »). Comme quoi la distorsion du temps n’est pas une coïncidence. Des détails parmi tant d’autres qui contribuent à faire de Brazil une œuvre aussi fascinante que complète.

Mais puisque le temps n’importe pas, d’où vient cette administration étouffante habitée d’une technologie qu’on croit reconnaître des années 80, mais qui semble s’être coincée en se bardant d’inutile ? Les pièces arborent d’énormes tuyaux dont personne n’a aucune idée de ce qu’ils convoient, tout comme personne ne sait ce qui se cache dans l’esprit du voisin, ou dans la pièce d’à côté. On parle d’ailleurs là d’un excès de confusion qui est suffisamment condensé pour faire croire au spectateur qu’il est schizophrène, et qu’on aurait aimé avoir plus d’indices pour rationnaliser. Ça m’aurait permis de moins pinailler en synthétisant tout ça.

« Comment montrer le technocrate comme un clown », tutoriel en une étape.

Ça fait beaucoup de questions. Et si j’en parle si longuement, c’est que tout a sa place. Voici un début de réponse : la paperasse est une excuse pour ses détractaires de blâmer autrui pour les Erreurs. Les Erreurs sont la hantise de cette société parfaite qui en est pourtant infestée. MAIS la notion de responsabilité est devenue floue dans ce monde où les sentiments sont aseptisés au point qu’une attaque terroriste passe aussi inaperçue qu’un homme littéralement enseveli sous les formulaires. « Combien de terroristes as-tu vu pour de vrai ? », demande Jill Layton à Lowry. La bonne réponse était, et aurait toujours été « zéro », parce que le terrorisme implique la terreur, et cette dernière se démarque dans Brazil par sa brillante absence.

Il y a encore des failles dans ce qu’on a éclairci pour le moment : pourquoi les gens tolèrent-ils leur propre vie ? Comment font-ils pour tolérer la décadence qui les entoure, et qu’ils doivent être leurs propres opérateurs téléphoniques ? Par un système de renversement.

Comme toute dystopie orwellienne, Brazil n’a pas de méchant. Juste des gens aveuglés par une stupidité qu’ils maquillent avec une joie propagandiste, perdant les notions d’amour et d’amitié (ça les fait vaguement tiquer par moments), qui obéissent aux ordres les uns des autres sans se rendre compte que le serpent se mord la queue. Ils n’ont pas conscience d’arriver au même objectif que le Parti dans le roman d’Orwell « 1984 » (à une année près de la sortie de Brazil…) : le figement d’un gouvernement. Sauf qu’Orwell expliquait cet exploit par le pragmatisme et que le monde de Gilliam y arrive au contraire avec des œillères format XXL (renversement N°1).

C’est comme si l’Homme n’avait pas regressé technologiquement mais intellectuellement, conservant les machines par simple habitude. Ce qui a résulté en leur émancipation. Un symptôme de ça ? Leur animalisation. Gilliam se sert de la facilité qu’a le cerveau pour déceler des visages dans les formes pour en mettre partout ; chaque mètre cube de l’inconnu retenu entre deux murs est rempli d’un amas de tuyaux qui rappellent immanquablement des viscères, et la société imbue d’elle-même a tôt fait de rejeter la faute sur elles, les machines.

Si le méchant est la société tout entière et qu’elle est gérée par des machines, alors les Hommes qui s’y soumettent sont des robots (renversement N°2) ; il suffit pour cela d’observer la secrétaire qui retranscrit distraitement les mots d’un torturé, sans donner l’impression de s’être rendu compte que quelque chose a mal tourné puisqu’elle continue de retranscrire : « poum, kaboum, ahhhh ! ».

Tout commence à s’éclaircir.

Drôle d’ordinateur…

Les Hommes qui se retrouvent dans le siège du pouvoir – ils sont remarquablement peu nombreux – s’avèrent du même coup incompétents, mais qu’importe ? L’ouvrier compétent peut aborder son chef sans avoir à considérer l’étiquette, et il peut remplir ses tâches. La classe ouvrière est au pouvoir (renversement N°3).

Les machines sont la nouvelle classe ignorée parce qu’elles sont animalisées, tandis que les animaux sont chosifiés. Ici, le film prend toute sa dimension jodorowskyesque ; on éprouve du dégoût pour l’ensemble de la société qu’on a sous les yeux, parce qu’on ne supporte pas de voir les machines tenir ce rôle humain sans l’être (si vous vous attendiez à voir abordé le concept de l’intelligence artificielle, vous vous êtes trompé de film) ni que tout soit corrompu de la sorte. Brazil nous montre des concepts inconcevables qui nous marquent comme nous marqueraient des mœurs propres à d’autres cultures qu’il est impossible pour nous de faire correspondre à un moule supportable.

La chirurgie esthétique est probablement l’aspect le plus jodorowskyen du film, dépeignant toute l’horreur futile d’une société devenue folle.

Et pour finir, les véritables terroristes, ceux qui opèrent dans l’ombre et inquiètent, ceux qui doivent faire preuve de violence pour arriver à leurs fins… sont les gens vraiment utiles, comme l’ingénieur incarné par Robert de Niro (renversement N°4).

Peut-être vous demandez-vous pourquoi je passe tellement de temps à analyser Brazil subjectivement plutôt que de vous parler d’où le film est génial ou médiocre ? Mais le fait est que c’est parce que le film demande cette analyse qu’il est brillant. Et tout n’est pas seulement question de forme, car la critique que fait Gilliam du monde est claire et applicable en 1985 comme elle l’est encore aujourd’hui : plus que tout, Brazil est la perpétuation de la société de consommation, où le caddie est quasiment un animal de compagnie et où les enfants, au cœur d’un Noël marginalisé à la dimension de quelques guirlandes entourées autour de la grisaille mécanique, demandent au père Noël une carte bancaire. Ajoutez à cela que la musique angélique s’efface peu à peu pour céder la place à la violence d’accords disgrâcieux, et il n’y a plus qu’un pas pour déduire qu’il s’agit là de la façon dont Gilliam voit l’Homme qui s’éloigne du Paradis en s’enfonçant dans l’Enfer de ses propres créations.

Attention, ce n’est pas non plus un film sans défauts : le personnage central est somme toute assez convenu. Il aurait pu être joué par le premier anonyme venu et ressemble beaucoup au faire-valoir d’écrivains comme Lovecraft. Il y a un soupçon de surjeu qui déborde de la marmite pourtant tolérante de la grandiloquence. Jill, qui est le fantasme féminin de Lowry, est une fille facile sous des airs de cabocharde et son personnage fera long feu (sans référence à ce qui lui arrive dans l’histoire). La mission que Lowry se donne un peu avant la fin est digne d’un scénario de super héros bas de gamme.

Mais au global, la perfection, par nature inatteignable, n’est pas très loin pour Brazil, qui nous plonge suffisamment dans son univers pour qu’on se laisse abuser par la fin. Et surtout il nous laisse avec cette question magnifique sur les bras : la société de Brazil est-elle vraiment si peu souhaitable ? Il y a un peu d’amour du vide dans ce monde sans responsabilité ni autre antagonisme que la conscience collective, ce monde après tout joyeux…

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