L’Histoire des déclinaisons des langues romanes

À la suite de mon article sur le fonctionnement des déclinaisons françaises, on jette un coup d’œil à leur histoire.

(J’écris par passion de l’écriture et de mes sujets, mais c’est encore mieux d’avoir l’impression d’être utile. Si vous aimez cet article, cliquez sur le bouton « j’aime », laissez un commentaire, voire partagez si vous en avez envie. Sinon, vous pouvez juste lire, c’est bien aussi. Merci beaucoup !)


Dans les grandes lignes

Les langues romanes (portugais, espagnol, français, italien et roumain pour les principales) ont suivi une évolution standard : la simplification.

Leur ancêtre, le latin, avait sept cas grammaticaux :

  • nominatif (cas du sujet),
  • vocatif (cas de l’interpellation),
  • accusatif (cas du complément d’objet direct),
  • génitif (cas de la possession),
  • datif (cas du complément d’objet indirect),
  • ablatif (cas de la provenance)
  • et locatif (cas de la location).

Ils étaient marqués par des déclinaisons de plusieurs types (première déclinaison, deuxième déclinaison etc. pour ceux qui auraient fait du grec ancien ou du latin). En multipliant les cas (7) par le nombre de types (5) par le nombre de genres (masculin, féminin et neutre) et de nombres (singulier et pluriel), on atteint 210 terminaisons potentielles rien que sur les noms*.

* « Potentielles » car il n’y en a pas autant en réalité ; certaines formes sont communes à plusieurs cas (par exemple, rēgēs est à la fois le nominatif pluriel et le vocatif pluriel de rex). Mais cela exclut aussi les exceptions.

Toutes les langues romanes se sont débarrassées de leurs déclinaisons nominales et adjectivales à l’exception du roumain, qui a conservé l’accusatif, le génitif, le datif et une partie du vocatif. Mais les déclinaisons ayant une utilité communicative, elles ont surtout été remplacées : ainsi qu’on l’a déjà dit, le français (comme le reste des langues romanes occidentales) a adopté un fonctionnement prépositionnel, alors que les prépositions latines déclenchaient encore une déclinaison.

De tergo » = « de derrière ». En latin, la préposition « de » régissait l’ablatif : elle en portait le sens mais déclenchait aussi la déclinaison ablative. Ici en l’occurrence, la déclinaison ablative de « tergum », qui est « tergo ». Malgré ce double emploi, c’est la déclinaison qui convoyait le sens, plutôt que la préposition. Dans toutes les langues romanes (même le roumain), le sens a plus tard été mis sur la préposition, rendant la déclinaison obsolète et conduisant à sa disparition.

Le cas du vocatif est différent : ce n’est pas tant la déclinaison qui a disparu que le cas grammatical tout entier. Il était utilisé sur les noms propres seuls, pour interpeller quelqu’un par exemple. On peut donner l’exemple du grec moderne qui l’emploie encore : Γεώργιος (Geórgios) devient Γεώργιε (Geórgie) quand on appelle le Γεώργιος en question.


En ancien français

Note : on appelle « ancien français » l’ensemble des dialectes de la langue d’oïl parlés entre le VIIIème et le XIVème siècle. Il s’agit géographiquement de la moitié nord de la France, car on parlait la langue d’oc au Sud.

Les déclinaisons n’ont pas disparu des langues romanes en un jour. On parle d’érosion ; une lente confusion des formes, jusqu’à leur disparition, avec beaucoup d’étapes intermédiaires.

En ancien français, les déclinaisons nominales demeurent, sous une forme très simplifiée. Il n’en reste que deux, qu’on appelle le cas sujet et le cas régime. Ce cas régime est un « oblique », ce qui, en grammaire, recouvre tout ce qui ne relève pas du cas nominatif (le cas du sujet). En ancien français, on parle d’oblique car tout c’est ce qui reste de la fusion des déclinaisons nominales du latin.

En résumé : l’oblique, qu’on appelle ici « cas régime », est n’importe quel cas autre que le nominatif, qu’on appelle ici « cas sujet ».

Les formes du cas régime sont amusantes pour un locuteur du français moderne, car elles n’ont plus rien à voir avec des terminaisons ; ce sont des formes complètement différentes du cas sujet, ce qui témoigne de l’évolution de la langue française vers un comportement prépositionnel ; mais au XIVème siècle, le français est encore, en pratique, une langue à déclinaisons.

Ayant hérité de la tradition latine, l’ancien français sépare ses déclinaisons en trois types qui dépendent surtout du genre. Le genre neutre n’existe plus en ancien français mais un troisième type existe toutefois (type 1 = masculin ; type 2 = féminin ; type 3 = mixte). Au sein de ces types, on distingue deux sous-types (normal et hybride) sauf dans le troisième qui en distingue quatre.

(Désolé pour la taille de la police dans ce tableau, vous pouvez le trouver dans une version plus étendue sur Wikipédia à cette adresse).

Type 1 (féminin) Type II (masculin) Type III (mixte)
normal hybride normal hybride masc. en -eor masc. en -on fém. en -ain irréguliers masc. et fém.
sg. sujet la dame la citez li murs li pere li chantere li lerre la none li cuens la suer
régime la dame la cité le mur le pere le chanteor le larron la nonain le conte la seror
pl. sujet les dames les citez li mur li pere li chanteor li larron les nones li conte les serors
régime les dames les citez les murs les peres les chanteors les larrons les nonains les contes les serors
Note : Les noms de type I et II étaient de beaucoup les plus nombreux.

Ainsi, « dame », qui est le mot en ancien français pour « dame », se comporte exactement de la même manière qu’à nos jours. Il ne change pas de forme en COD : « il anbrace la dame », à l’inverse du mot « suer » (« sœur »), qui change de forme au COD : « il anbrace la seror ».

Quoique le cas sujet et le cas régime aient complètement disparu de tous les dialectes du français au XVème siècle, ils ont contribué au lexique du français moderne. Généralement, la langue a conservé la forme du cas régime, plus courante. Mais il existe des exceptions : « sœur », « fils », « prêtre » et « ancêtre » ont par exemple pour origine un mot du cas sujet. Parfois, le français contemporain a gardé un mot de chaque origine pour des sens (souvent) différents, d’où les doublets « gars / garçon », « copain / compagnon », « sire / seigneur », « pute / putain » ou encore « pâtre / pasteur ». On peut donc dire que le français tire une partie de sa richesse lexicale de sa grammaire.


Dans toutes les langues romanes

Dès le latin

On observe le phénomène d’ « érosion » dès l’époque où les différents dialectes du latin n’avaient pas encore de nom.

En latin classique (avant le IIème siècle), il y a cinq types de déclinaisons, c’est-à-dire cinq façons différentes d’appliquer les déclinaisons selon les mots.

En latin vulgaire (entre le IIème et le Vème siècle, la charnière entre le latin et les langues romanes), il n’y a plus que trois types de déclinaisons.

De plus, et ce dès le IIème siècle, les prépositions commencent de ne plus déclencher les déclinaisons.

  • « Ad patri » : en latin classique, il fallait utiliser la préposition et la déclinaison correspondante (ici, le datif) ;
  • « Ad patrem » ou « patri » : en latin vulgaire, on pouvait utiliser la préposition suivi du nom au nominatif ou le nom décliné seul.

Cette possibilité nouvelle marque le début de l’usage très étendu des prépositions dans les langues romanes occidentales aujourd’hui.

Au tout début du Vème siècle, le latin vulgaire n’a plus que deux déclinaisons décomposés en trois types (comme on vient de le dire). On peut exemplifier avec le tableau suivant.

  Type 1 Type 2 Type 3
Singulier Nominatif capra mūrus panis
Oblique mūru pane
Pluriel Nominatif capre / capras mūri panes
Oblique capras mūros
Les mots « chèvre », « mur » et « pain » en latin vulgaire.

C’est de ce matériau que vont jaillir, à partir du VIème siècle, les langues romanes telles qu’on les connaît aujourd’hui. Étudions maintenant ce qu’elles font avec, chacune de leur côté.

Dans chacune des langues romanes

Le français est la langue romane qui a gardé les déclinaisons le plus longtemps après le roumain, qui les garde encore aujourd’hui. Commençons par expliquer cette conservation.

  • En roumain, la conservation des déclinaisons n’a rien de mystérieux ou d’étonnant ; la langue a simplement été tenue éloignée de ses cousines romanes, ce qui l’a empêchée de suivre le même développement. De plus, elle est entourée par les langues slaves et le hongrois, dont la grammaire est fondée sur les déclinaisons ; leur influence n’a donc pas conduit à leur disparition en roumain, quoiqu’elles se soient simplifiées aussi depuis le latin.
  • En français, la survie des déclinaisons jusqu’au XIVème siècle est un peu plus technique. Elle s’explique par le contact avec les langues germaniques, qui ont énormément influencé la prononciation du français. Ces transformations phonétiques rapides ont conduit à l’effondrement brutal des différents types de déclinaisons, mais pas des déclinaisons en elles-mêmes. Il s’agissait seulement de transformations dans la prononciation, pas dans la grammaire. Le fonctionnement grammatical est resté le même, et la disparition des subtilités a rendu la simple distinction du cas sujet et du cas régime plus régulière et beaucoup plus durable.

  • En espagnol, les déclinaisons ont entièrement disparu très tôt. Au VIIème siècle, la morphologie du nom était déjà celle qu’on connaît aujourd’hui. Ce tableau vaut aussi pour le portugais, qui ne s’est séparé de l’espagnol qu’au XIVème siècle.
Singulier cabra muro pan(e)
Pluriel cabras muros panes
Les mots « chèvre », « mur » et « pain » en proto-espagnol.
  • L’italien a quant à lui gardé une trace de l’oblique, mais beaucoup moins longtemps que le français puisqu’il est déjà pratiquement invisible au VIIème siècle, et par conséquent voué à disparaître en quelques décennies.
Type 1 Type 2 Type 3
Singulier Nominatif capra muro pani
Oblique pane
Pluriel Nominatif capre muri pani
Oblique muro
Les mots « chèvre », « mur » et « pain » en proto-italien.

 


Pour référence, voici ce que faisait le vieux français de ces mots au VIIème siècle (et ce qu’il a continué à faire jusqu’au XIVème siècle).

Type 1 Type 2
Singulier Nominatif chevre murs pains
Oblique mur pain
Pluriel Nominatif chevres mur pain
Oblique murs pains
Les mots « chèvre », « mur » et « pain » en vieux français.

Ainsi qu’on l’aura compris, l’évolution des pronoms personnels n’a pas été la même que celle des noms. Les pronoms, beaucoup plus souvent utilisés sous leurs formes fléchies que les noms, étaient utilisés en parallèle avec les déclinaisons nominales. L’utilité qu’il y a à énoncer des actions précises rien qu’avec ces petits mots ne pouvait pas conduire à leur suppression, et leur caractère généralement monosyllabique rendait difficile le glissement vers une construction « préposition + pronom » comme pour les noms. Ils sont le vestige logique d’un fonctionnement aujourd’hui obsolète des langues romanes occidentales.


Et voilà, la boucle est bouclée. Si vous n’avez pas lu mon premier article sur les déclinaisons du français, il est ici →Oui, le français a des déclinaisons. Et merci mille fois de votre lecture ! J’espère que je vous aurai été utile !

10 commentaires

  1. On remarque en français la persistance du cas sujet dans quelques prénoms, comme Charles, Gilles, Yves. Et l’opposition sujet/oblique dans les mots pute/putain et gars/garçon.
    En passant, le locatif n’est pas le cas de la destination (ça, c’est l’accusatif), mais du lieu sans mouvement.

    J'aime

    • J’avais cité les doublets. Merci pour le correctif (le locatif est en effet le lieu sans mouvement), mais la destination serait plutôt l’allatif. Dans quel cas y voyais-tu l’accusatif ?

      J'aime

      • Il n’y avait pas d’allatif en latin. Mais on utilisait l’accusatif pour la direction.
        Je vais à Rome: eo Roman.
        J’entre dans la maison: Intro domum.

        J'aime

      • L’étendue des déclinaisons s’étend certes à des usages divers selon les langues, potentiellement au-delà du seul cas grammatical, mais l’usage latin ne doit pas faire loi. L’accusatif n’est pas, de manière générale, la déclinaison du mouvement, mais simplement celle du complément d’objet direct.

        J'aime

      • Étant donné que les langues romanes ne l’utilisent plus… non. Et quand bien même, en l’absence d’un modèle, c’est faux aussi. Laissons à César ce qui appartenait à César.

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s