Oui, le français a des déclinaisons

Désolé d’avoir mis si longtemps à publier un nouvel article sur un sujet autre que le cinéma ! Je bossais sur ce gros morceau que je vais d’ailleurs publier sous la forme de deux articles (un aujourd’hui et un demain). J’avais besoin de pas mal de documentation pour être sûr de ne pas dire de bêtises.

On a tendance à considérer que les déclinaisons sont compliquées dans d’autres langues, et qu’on a bien de la chance de ne pas en avoir en français. Ah, vraiment ? En fait, le français utilise bien des déclinaisons… mais on ne l’apprend pas comme ça à l’école. Et surtout, pris dedans, on ne les trouve pas compliquées du tout.

(J’écris par passion de l’écriture et de mes sujets, mais c’est encore mieux d’avoir l’impression d’être utile. Si vous aimez cet article, cliquez sur le bouton « j’aime », laissez un commentaire, voire partagez si vous en avez envie. Sinon, vous pouvez juste lire, c’est bien aussi. Merci beaucoup !)


Définition de la déclinaison

Une déclinaison, c’est une flexion utilisée selon un certain cas grammatical. Une flexion est un changement de forme d’un mot, qui – dans le cas des langues indo-européennes – est généralement marqué par une terminaison.

La définition la plus simple de la déclinaison.

Ainsi, l’accusatif, qui est le cas grammatical du complément d’objet direct (COD), va être marqué par la déclinaison correspondante… dans les langues qui le marquent.

Le français ne marque pas l’accusatif. Ainsi, « la pomme » ne change pas de forme dans « je mange la pomme », où il est COD. Mais en allemand, « der Apfel » devient « ich esse den Apfel ».

En allemand, les déclinaisons sont plus souvent marquées sur les articles que sur les noms, et l’accusatif n’existe qu’avec le genre grammatical masculin. Le russe, qui n’utilise pas d’articles définis ou indéfinis, va au contraire marquer l’accusatif directement sur le nom, et seulement pour les noms féminins. Ainsi, « roza » devient « rozu » dans « ya yem rozu »* (« je mange la/une rose »).

* Je l’ai retranscris en alphabet latin par commodité. Voici les versions originales : роза / я ем розу. Notez également que le marquage de l’accusatif peut s’étendre au masculin s’il est animé (vivant). Oui, le russe fait cette distinction là aussi.

Quand elle n’a pas qu’un rôle grammatical, la déclinaison est très souvent équivalente à une préposition en français. Et si les déclinaisons sont compliquées selon l’imaginaire collectif, c’est qu’elles n’ont pas la même forme, au sein d’un même cas grammatical, selon le genre et le nombre de ce qu’elles marquent, et parfois d’autres paramètres. C’est la différence entre une langue analytique (ou isolante) qui peut appliquer la même forme d’un mot à différents cas, et une langue agglutinante (ou flexionnelle) où de chaque situation (ou presque) dépend une forme différente. Le français est analytique et tend à le devenir encore plus, l’allemand l’est moins, et le russe ou des langues comme le groenlandais, le hongrois ou le finnois sont très agglutinantes.

Plus une langue a de déclinaisons, moins elle utilise de mots. Par exemple, « le jouet du chat », qui demande quatre mots, n’en prend que trois en anglaisthe cat‘s toy ») et deux en russeигрушка кошки (igruchka kochki), et ce grâce à l’emploi du génitif, la cas marquant la possession.

Correspondance des déclinaisons russes avec les prépositions françaises.

Il n’est pas aberrant de dire que les déclinaisons sont plus compliquées que les prépositions, car au moins les prépositions sont régulières (elles sont « monomorphes » : elles n’ont qu’une forme). Les déclinaisons, au contraire, sont polymorphes ; elles dépendent du genre, du nombre et parfois du type de déclinaison que le nom appelle. Il suffirait pourtant que les déclinaisons soient régulières pour rivaliser de simplicité avec le système des prépositions (les langues finno-ougriennes – finnois, estonien et hongrois principalement – ainsi que le basque s’en approchent, puisque les déclinaisons y dépendent – presque – uniquement du nombre).

On les trouve compliquées à apprendre dans une seconde langue… Pourtant on en utilise tous les jours en français sans s’en rendre compte.


Les déclinaisons du français

Où sont-elles ?

En français, on ne marque plus aucune déclinaison sur les noms depuis plusieurs siècles. Même chose pour les adjectifs. Elles sont aujourd’hui dans les pronoms personnels.

D’aucuns diront qu’il s’agit plus précisément de vestiges de déclinaisons, car le français n’est pas basé sur un fonctionnement flexionnel. Néanmoins, elles sont bien là, au chaud et à l’abri dans cette catégorie de petits mots.

Avez-vous déjà réfléchi à ce qu’est « te » dans « je te donne du pain » ? Ce n’est ni plus ni moins qu’un pronom singulier de la deuxième personne… au datif (cas du COI).

Un des plus gros arguments pour la qualification des déclinaisons françaises de « vestiges » est la confusion faite entre différentes formes, alors que les déclinaisons sont justement supposées éviter les confusions. Par exemple, le « te » dont je viens de parler peut être au datif (cas du COI) mais aussi à l’accusatif (cas du COD). C’est ainsi que « je te donne » est ambigu s’il n’y a pas de précision :

  • « Je te donne » avec « te » à l’accusatif signifie « je te donne (à quelqu’un) » ;
  • « Je te donne » avec « te » au datif signifie « je te donne (quelque chose) ».

En latin, l’accusatif et le datif étaient encore distingués, évitant la confusion (ainsi que le permettent les déclinaisons dans n’importe quelle langue à fonctionnement flexionnel) :

  • : « je te donne (à quelqu’un) » ;
  • Tibi : « je te donne (quelque chose) ».

Dans la pratique, les pronoms personnels français ne sont marqués que par l’accusatif et le datif, et leur forme est souvent commune aux deux (comme on vient de le démontrer). Il n’y a qu’une situation qui fasse la différence entre l’accusatif et le datif dans les pronoms personnels : la troisième personne du singulier. En effet, pour reprendre la phrase ci-dessus, on dit « je le donne » à l’accusatif mais « je lui donne » au datif.

Pour l’anecdote, l’accusatif de la troisième personne du singulier est également le seul cas où les pronoms personnels déclinés distinguent le genre : on doit dire « je le donne » pour un objet masculin et « je la donne » pour un objet féminin. Cela rend d’autant plus étrange l’usage de « lui » pour un datif féminin (« je lui donne »), alors que c’est un pronom masculin partout ailleurs.


« en » et « y »

La perle des déclinaisons françaises tient en ces deux petits mots : « en » et « y ». Ils sont multi-usages : indifférents au genre et au nombre, ils sont utilisés dans plusieurs cas.

Notez qu’ici, je ne parle que des pronoms personnels ; « en » peut aussi être une préposition (« aller en bateau », « être en Espagne » etc.) et « y » un adverbe (synonyme d’ « ici » dans « j’y suis » par exemple). Je ne parle pas non plus du « en » partitif comme dans « j’en veux ».

« En » et « y » sont des déclinaisons véritables et répondent aux cas grammaticaux de l’ablatif et du locatif.

  • « J’en viens » : « je viens de là » ;
  • « J’y vais » : « je vais ».

Les seules différences que ces formes présentent avec celles d’une véritable langue flexionnelle marquant l’ablatif et le locatif (le turc par exemple), c’est que cette dernière utilisera des terminaisons sur un pronom indépendant (pas des formes finies), et que ces terminaisons s’appliqueront à n’importe quel nom (pronom ou adjectif facultativement). Dans les exemples suivants en turc, « ora » signifie « là ».

  • « Oraya gidiyorum » : « j’en viens » ;
  • « Oradan geliyorum » : « j’y vais ».

On n’en a pas conscience parce ces mots font partie de notre quotidien de locuteurs du français, mais il sont une vraie difficulté pour les étrangers qui apprennent notre langue.

Même pour nous, les constructions qui les impliquent peuvent être assez bizarres : « en en partant » et « en en voulant » par exemple. Le premier « en » dans les deux phrases est le même : c’est la préposition servant à former le gérondif (« en partant », « en voulant »). Mais le deuxième « en » diffère : dans la première phrase, c’est un pronom ablatif (« en partant de là ») ; dans la deuxième, c’est un pronom partitif (« en voulant de ça »). Allez expliquer ça à un anglophone.


Si on voulait pousser le vice plus loin…

Si on voulait pousser le vice plus loin, on pourrait trouver deux déclinaisons supplémentaires dans les pronoms personnels :

  • le locatif = « à moi » dans « il vient à moi » ;
  • l’ablatif = « de moi » dans « ça vient de moi ».

Normalement, ces formes devraient être considérées comme des mots sans lien entre eux, mais il y a une subtilité : elles n’utilisent pas le pronom de base (on ne dit pas « à je » ou « de je ») mais un pronom tonique (moi/toi/lui/elle/soi/nous/vous/eux/elles). Résultat : on a un cas grammatical (locatif et ablatif) occasionnant un changement de forme d’un mot ; en d’autres termes, une déclinaison.

On va encore plus loin ? L’article « du », qui n’est que la contraction de « de le », pourrait être considéré comme un article défini génitif !


Comme je le disais en intro, il y a une suite à cet article qui porte sur l’histoire des déclinaisons en français et dans les autres langues romanes. Merci de votre lecture !

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