Le dilemme de l’espéranto

L’espéranto, comme vous le savez peut-être, est une langue créée à l’origine par Ludwig Lejzer Zamenhof en 1887 pour être une langue internationale et neutre. J’en suis locuteur (à un niveau B1) et je suis confronté à un dilemme : j’en suis adepte mais je le trouve imparfait. Pourtant, vouloir le changer, c’est s’en faire l’ennemi. Pourquoi ?

Genèse

L’espéranto voit le jour en 1887, quand Zamenhof en présente des bases solides puisqu’elles supportent déjà tout un édifice utilisable. Sa naissance est dans la traîne du volapük, autre tentative de langue internationale – la première, en fait -, qui existe depuis 1880.

Quand Zamenhof a créé l’espéranto, c’était pour avoir vécu la persécution antisémite. Il le proposait comme une bannière sans couleur politique sous laquelle les peuples pourraient se rallier en toute égalité. Et s’il l’a créé en s’inspirant de langues naturelles, c’était fait avec une véritable vocation de neutralité qui transparaissait vraiment dans les premiers brouillons de l’idiome : le vocabulaire empruntait le strict nécessaire aux langues naturelles, pour ensuite construire des mots sur la base de ces seules racines, et la grammaire sacrifiait une bonne part de son accessibilité à la logique.

C’est ainsi qu’on peut aphorismer en disant « quand l’espéranto n’est pas facile, c’est qu’il est logique« . La logique le rend accessible, par conséquent facile ; c’est bouclé, c’est clair, c’est précis.


La dérive

Zamenhof était assez laxiste, ou tout du moins très ouvert aux suggestions. C’était une position pragmatique, compte tenu du fait que l’échec du volapük était justement dû à la rigidité de son créateur (Johann Martin Schleyer), qui désirait garder tout contrôle sur sa création. Mais l’espéranto a très vite été victime de son succès : certains détracteurs éclairés mettaient très justement le doigt sur l’embarras créé par les lettres accentuées (<ĝ>, <ĉ> etc.), et Zamenhof était prêt à y remédier. En fait, son projet initial ne les incluait même pas. Elles sont restées pourtant.

D’un autre côté, l’ouverture d’esprit de l’homme a laissé le champ libre aux réformateurs. D’une part, beaucoup de racines obscures ont été remplacées par des mots issus des langues romanes, plus « claires », à cause du goût amer laissé par les mots volapük qui étaient comme sortis de nulle part, et la part logique de certains aspects grammaticaux a cédé sa place à des adaptations jugées plus abordables des langues naturelles.

D’autre part, un drame s’est produit : l’ido. L’ido, c’est une adaptation de l’espéranto, un schisme qu’on peut dédaigner mais qui a effectivement coupé les internationalistes en deux.


Aujourd’hui

Le problème de l’espéranto aujourd’hui est qu’il n’est ni international, ni neutre : il est beaucoup trop basé sur les langues romanes pour prétendre être facile d’apprentissage pour quiconque. Toutefois, il est possible que sans cette tendance, la langue n’aie jamais marché.

En effet, il est toujours plus confortable de pouvoir comprendre un mot espéranto sans le parler du tout… au détriment de ceux dont la langue maternelle ne donne aucune indication sur sa signification. Par exemple « pano » pour « pain » : un locuteur de langue romane (pain, pãopan, panepâine) le comprend sans avoir à le connaître au préalable et peut même le deviner*. Mais un locuteur de l’anglais (« bread« ) ou du russe (« хлеб« , « xleb« ) peut n’avoir aucune idée de ce qu’il signifie. À l’origine, l’espéranto s’adressait à l’Europe ; il ne s’adresse aujourd’hui vraiment qu’au monde latin.

* Je m’amuse souvent à deviner ce que peut être le mot espéranto pour telle ou telle chose… et je me trompe rarement.

On parle parfois d’Espérantie pour parler de l’ensemble des pays comptant des espérantophones. Cette carte montre les pays comptant des associations d’espérantistes. Comme quoi la prédominance des langues romanes a du bon, et n’empêche pas des locuteurs de langues non romanes d’être enthousiastes !

Demain ?

Pour rendre l’espéranto plus neutre et plus international, il faudrait y intégrer plus de concepts germaniques et slaves. De la sorte, on aurait une langue internationale et neutre aux dimensions de trois familles de langues majoritaires dans le monde : romane (à peu près 950 millions de locuteurs), germanique (515 millions) et slave (315 millions). Avec ce mélange, on pense à tous les Européens sauf aux Grecs, aux Albanais, aux Finnois, Hongrois, Estoniens, Lituaniens et Lettons ; on oublie donc 53 millions d’habitants sur les 742 millions que compte le continent (7%)*, ce qui est déjà un très bon compromis, sans compter que les locuteurs de langues indo-européennes ne se restreignent bien sûr pas à la seule Europe.

* On peut même étendre le concept en excluant de ces 53 millions les locuteurs du grec, de l’albanais, du lituanien et du letton qui sont des langues indo-européennes, ce qui signifie qu’elles sont au moins un peu apparentées aux langues slavo-germano-romanes ; on descend alors à 19 millions de personnes (2,5% de la population européenne).


Le dilemme

Changer l’espéranto pour le rendre plus conforme à sa vocation serait commettre la même erreur que les adeptes de l’ido : on ne peut pas atteindre l’idéal espérantiste à moins de se mettre tous d’accord sur la façon de faire. Or tous les espérantistes ne seraient pas d’accord de faire ces changements ; on assisterait à un nouveau schisme, retardant encore l’avènement de la langue internationale voulu par eux.

C’est pourquoi l’espéranto, avec tout le bien que j’en pense, est imparfait. Et quoique cela me fasse mal au cœur de le dire, je ne crois pas qu’il puisse être un jour une langue au moins paneuropéenne. Il faudrait avoir le courage de le changer pour le mieux, dusse-t-on perdre la plupart de ses adeptes. Et même si on arrivait à en faire un parfait compromis romano-germano-slave (ce qui est impossible, mais admettons), il y aurait toujours des gens comme moi pour publier des billets pessimistes. Et le premier argument de ceux-là est connu d’avance : dans la mesure où le compromis serait réussi , il serait facile à apprendre de manière égale pour 1,63 milliard de locuteurs romano-germano-slaves… mais pas autant qu’il l’est aujourd’hui pour 800 millions de personnes, les locuteurs romans.

Les créateurs de l’ido (ou plutôt les adaptateurs) ont eu de bonnes idées. Mais sans compter qu’ils sont responsables d’un schisme anti-zamenhofien dans l’âme, ils avaient pour but avoué de relatiniser l’espéranto. Au temps pour les valeurs internationalistes… Alors moi, dans mon coin, je vais me contenter d’apprendre l’espéranto par vague intérêt et en hommage à des valeurs géniales qui ont manqué leur but.


Cet article m’a en partie été inspiré par une excellente série de cinq vidéos sur l’espéranto réalisée par Romain Filstroff alias Linguisticae. Je vous mets le lien vers la première ci-dessous. Son travail est extrêmement bien documenté et monté !

13 commentaires

  1. Bien sûr que l’espéranto est imparfait. Mais si on mettait dans une stade tous ceux qui veulent l’améliorer, on n’attendrait jamais le moindre accord.

    Ceci dit, il existe d’autres projets de LAI, allant dans toutes les directions, vers la naturalité latine (occidental, interlingua), plus internationale (lingwa de planeta), vers moins de régularité (sambahsa-mundialect) ou vers une neutralité absolue (kotava). Faites votre choix et passez à la caisse.

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    • C’est bien mon propos !

      Merci d’avoir attiré mon attention sur quelques unes des autres LAI existantes, je dois avouer que je n’en connaissais qu’une. Je me documenterai donc.

      Cordialement,
      Ywan

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  2. De mon côté, même si j’adore le génie de la langue espéranto et la bonne humeur de ses locuteurs, dès qu’un projet de réforme commencera à avoir deux ou trois locuteurs régulier, je m’y investirai.

    Qu’il s’agisse du Mondai Grafemoi, de la Opa Lingvo, ou du Mondlango… Je défends particulièrement l’idée de la non fixité de la Opa Lingvo, avec un sondage tous les deux ans, pour choisir parmi les solutions proposées par ses locuteurs (hypothétiques pour le moment). Je ne supporte pas de continuer à proposer une langue avec des diacritiques et une disymétrie entre le masculin et le féminin, entre autre.

    Enfin, je crois que la recherche en langue auxiliaire est forcément en grande partie empirique, et qu’il est donc important de faire vivre deux ou trois autres projets en plus de l’Ido et de l’interlingua, dont on a fait le tour. Je suggère l’angos, le fasile21, l’elefen, l’arwelo, le kah, le gloss et le pandunia isolant.

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  3. Vous devriez apprendre l’Uropi, qui correspond à vos critères d’équilibre entre les groupes roman, germanique et slave, et qui inclut même le grec, l’albanais, le lituanien et le letton… en se basant sur les racines indo-européennes communes, tout simplement ! 😀

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    • Dois-je comprendre que vous en êtes le créateur ?

      Quoiqu’il en soit, ce projet est fascinant ! Si seulement l’espéranto avait fonctionné sur ce principe… Quant à l’apprendre, je ne sais pas, mais je me documenterai dessus de manière approfondie ! J’hésite à vous souhaiter bonne chance dans la popularisation de l’idiome, car la compétition ne fait pas les affaires de l’internationalisme… Mais je suis ravi de voir que l’idée que j’exprime vaguement dans mon article a déjà été exploitée !

      Cordialement,
      Ywan

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  4. L’uropi est effectivement un très bon compromis entre langues germaniques, slaves et romanes, tout en ayant une prononciation très simple et une grammaire facile d’accès.

    Il ne prétend pas révolutionner le monde des LAI mais est une langue crédible pour ceux qui ne sont pas satisfaits de l’espéranto.

    Evidemment, il y a également la LFN, la lingwa de planeta ou le sambahsa qui sont également intéressants, mais l’uropi vaut le coup d’oeil 🙂

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  5. « Quoiqu’il en soit, ce projet est fascinant ! Si seulement l’espéranto avait fonctionné sur ce principe… Quant à l’apprendre, je ne sais pas, mais je me documenterai dessus de manière approfondie ! J’hésite à vous souhaiter bonne chance dans la popularisation de l’idiome, car la compétition ne fait pas les affaires de l’internationalisme… Mais je suis ravi de voir que l’idée que j’exprime vaguement dans mon article a déjà été exploitée ! » (Ywan Cooper)

    Tout à fait fascinant en effet. Et je suis persuadé que se documenter sur l’Uropi, c’est déjà l’apprendre, d’ailleurs tout aussi facilement, sinon plus que d’autres langues auxiliaires internationales. J’en parle par expérience, ayant pratiqué l’espéranto, à un bon niveau pendant plus de trente ans, pour finir par adopter l’Uropi, après quelque tergiversations, notamment autour de l’ido, qui, ceci dit en passant, ne fut pas à proprement parlé un « schisme », sauf peut-être pour les Espérantistes (* voir plus bas).

    Je pense en effet que la compétition ne fait les affaires de l’idée même d’une ‘langue auxiliaire commune’ (je préfère ce terme à langue internationale, ambigu et peu précis), mais dans ce domaine il faut voir la pluralité des choix et des propositions plutôt comme une « concurrence » enrichissante permettant à ces langues auxiliaires, construites, de se développer et d’évoluer. Car il s’agit bien de langues, qui, pour être et rester vivantes, doivent pouvoir évoluer avec leur temps, sinon elles meurent.

    L’Uropi est, à mon sens, une des seules langues « artificielles », je dirais plutôt « langue de synthèse », qui ait une Histoire, commune et partagée avec un bon nombre de langues naturelles. C’est une langue à la fois très ancienne et très moderne (racines indo-européennes anciennes et communes, revisitées à la lumière de l’évolution des langues modernes). Chaque mot prononcé ou écrit nous relie au reste de l’humanité, toujours en quête de sa propre expression, à travers le langage et les langues.

    (*) L’ido était, et est l’espéranto réformé voulu par la Délégation pour l’Adoption d’une Langue Auxiliaire Internationale en 1907, où l’espéranto était en « compétition » (déjà !) face à l’idiom neutral, et ne l’a remporté qu’à la condition d’apporter quelques modifications à l’espéranto original, largement inspirées par les propres réformes qu’avait souhaitées et déjà préparées Zamenhof, acceptées d’abord par les espérantistes, qui se sont rétractés ensuite, quand l’idiom neutral fut écarté.

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  6. Je voudrais revenir sur cette idée de compromis « romano-germano-slave »: des statistiques récentes sur l’Uropi, portant sur des phrases de la conversation courante, et tenant compte de la fréquence d’utilisation des mots, donnent 31% de termes romans, 29% de termes germaniques, 20% de termes slaves… mais les autres L. indo-européennes n’en sont pas exclues pour autant: grec 6%, racines I-E communes à TOUS les groupes de langues : 7%… (+ balte, albanais, hindi, etc.)

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  7. J’atterris sur votre blog tout à fait par hasard, d’un lien sur un forum consacré aux langues construites, dont l’espéranto n’est que la plus connue de celles ayant l’ambition d’offrir une alternative « neutre » au tout anglais actuel. À s’y intéresser quelque peu, on découvre que c’est un domaine passionnant de diversité, d’expériences linguistiques souvent très originales, quand bien même les guerres de chapelle y font rage.

    Et si je me permets de citer à mon tour le kotava, indépendamment de son postulat de neutralité « absolue », c’est surtout par la direction très intellectuelle et littéraire qu’il semble suivre depuis une ou deux décennies. Pour preuve, les nombreuses traductions de grandes oeuvres littéraires qu’on y trouve, par exemple au travers de cette collection: https://www.scribd.com/lists/4413436/Kotavaxak-dem-Suterot

    Cordialement.

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