Notions de phonétique : inventaire, distinctivité et allophones (vulgarisation) [autoreblog 5/5]

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Aujourd’hui, petites notions linguistiques à décortiquer : l’inventaire phonétique des langues, leur distinctivité et leur allophonie. Si vous n’en avez jamais entendu parler, pas d’inquiétude : c’est tout à fait normal. Mais ce sont des phénomènes intéressants dont on peut être content d’avoir des notions. Je vais donc essayer d’en transmettre le maximum ici.


La base : l’inventaire phonétique

La prononciation d’une langue, c’est avant tout un inventaire phonétique : une liste des sons dont une langue dispose. Ils sont hérités de l’évolution depuis un ancêtre généralement plus riche qui s’est épuré.

L’inventaire phonétique varie en taille en fonction de la langue : le français compte 21 consonnes et 16 voyelles. C’est un inventaire de taille moyenne, quoique très riche en voyelles. L’anglais a 24 consonnes et 12 voyelles.

* Notez que je ne parle ici que des standards des langues précitées. Les dialectes peuvent faire varier ces nombres.

On notera que l’érosion du nombre de consonnes ne fonctionne pas toujours, car l’évolution a parfois voulu faire la distinction entre deux consonnes qui n’en étaient qu’une à l’origine. C’est ainsi que le français a une consonne de plus que le latin, et l’anglais trois de plus que le proto-germanique (les ancêtres respectifs de ces langues).

Il existe des inventaires tout à fait étonnants : le nuxalk compte par exemple 28 consonnes et 3 voyelles. Mais les inventaires phonétiques les plus étonnants sont caucasiens : l’adyguéen, par exemple, dispose d’un maximum de 66 consonnes (cela varie dialectalement) et de seulement 2 voyelles ! Le record est détenu par une langue caucasienne morte depuis 1992, l’oubykh, qui comptait apparemment 84 consonnes et 2 voyelles (des doutes subsistent car la langue a été étudiée sur le tard alors qu’un seul locuteur était encore vivant).

L’ensemble des consonnes oubykhes. Les diacritiques représentent des altérations des sons de base : l’éjectivité, la labialisation, la glottalisation et la palatalisation.

Je parlerai des voyelles oubykhes en conclusion.


La distinctivité

Pour s’assurer qu’un son est nécessaire pour la bonne compréhension d’une langue, il faut s’assurer qu’il est distinctif (ou phonémique, ce qui est synonyme).

Un son distinctif, c’est un son dont la langue a besoin. Pour prouver qu’un son est distinctif, la linguistique fait appel aux paires minimales, qui sont une paire de mots différenciés par un seul trait phonétique. Wikipédia donne l’exemple des mots « sapin » et « lapin« , qui ne sont différenciés que par une consonne, prouvant que les sons /s/ et /l/ sont distinctifs l’un de l’autre en français.

Ces exemples peuvent paraître évidents, mais ce sont des preuves nécessaires pour démontrer qu’un son fait partie de l’inventaire phonétique d’une langue. La distinctivité est mutuelle : l’utilisation distinctive d’un son est prouvée par rapport à un autre, d’où l’utilisation de paires minimales qui prouvent en même temps que deux sons sont distinctifs l’un de l’autre.

Dans une paire minimale, il y a une différence phonétique mais surtout une distinction de sens : « sapin » et « lapin » ne veulent absolument pas dire la même chose. Ce que prouve une paire minimale, c’est que les sons différents qui y sont utilisés, peu importe la ténuité de leurs nuances, sont utilisés pour distinguer des sens différents. Ils distinguent, ils sont donc… distinctifs. Formulé autrement : deux sons sont distinctifs quand leur nuance phonétique peut différencier le sens.

Avec toutes les consonnes distinctives dont l’oubykh disposait (et dont disposent encore d’autres langues caucasiennes comme l’adyguéen), on peut potentiellement faire 84 mots dans une consonne CV (consonne+voyelle) ou V est une seule et même voyelle : /ʑa/, /ʑʷa/, /ʐa/ etc.

Quand deux sons fusionnent, ils cessent d’être distinctifs : ainsi, la différenciation que font les dialectes canadiens entre le son /a/ de la lettre <a> et le son /ɑ/ de la lettre <â> est un exemple de distinctivité que le français métropolitain a perdue (d’ailleurs, le son français métropolitain de la lettre <a> est généralement entre les deux, noté [] pour être précis). Même chose pour le son /ɛ̃/ (du digraphe <in> par exemple) et le son /œ̃/ (du digraphe <un>), qui ont fusionné dans la plupart des dialectes métropolitains. Ils ne sont plus distinctifs l’un de l’autre.


Les allophones

Je récapitule : une langue dispose d’un inventaire phonétique de consonnes et de voyelles qui est constitué de ses sons distinctifs. Ces derniers sont les sons qui permettent de différencier plusieurs sens.

Les allophones sont les variantes de ces sons quand l’environnement les influence. L’environnement, c’est simplement les sons qu’il y a autour.

L’exemple le plus simple en français est le son /n/ de la lettre <n> qui devient le son [ŋ] devant les sons /g/ ou /k/, dans « camping » par exemple. Il est possible de prononcer /ng/ ou /nk/ mais ces couples de consonnes obligent à changer de point d’articulation en cours de route, /n/ étant alvéolaire et /k,g/ vélaires. Utiliser l’équivalent vélaire de /n/ (le son /ŋ/, donc) évite l’effort de faire ce glissement. On prononce ainsi [kɑ̃piŋɡ] en français.

La transformation du /n/ (son distinctif) en [ŋ] (allophone) devant les sons /g/ et /k/ (environnement) est extrêmement courante dans toutes les langues du monde ; c’est un des allophones les plus répandus.

Quand on dit qu’un allophone est une variante d’un son, il faut donc entendre que le son change complètement, au point qu’il n’est généralement plus marqué avec le même signe phonétique. Et la raison pour laquelle il a changé, ce sont les sons qui l’entourent. Un allophone est une réalisation pratique d’un phonème théorique.

Notez que la notation théorique de la prononciation d’une langue (sans allophonie et autres phénomènes concomitants) est la phonologie. À partir du moment où l’on la marque pratiquement, c’est de la phonétique. Le savoir populaire tend à appliquer le terme « phonétique » à ces deux méthodes à la fois, renforcé dans sa conviction par les dictionnaires grand public qui l’utilisent aussi abusivement.

La conscience des allophones ; les allophones dans les accents dialectaux

On peut avoir conscience des allophones qu’on utilise, ou non.

Un exemple magnifique et très répandu en français est le son /c/ (occlusif palatal) que beaucoup de gens utilisent à la place de /k/ (occlusif vélaire) devant la lettre <i>. La consonne vélaire en question est le son standard qu’on produit avec la lettre <k>, mais il devient un son complètement différent selon son environnement.

On a ici la transformation du /k/ (son distinctif) en [c] (allophone) devant le son /i/ (environnement).

Dans ce cas précis, personne n’a conscience de l’allophonie (on croit alors – et moi le premier – produire le son /k/ devant la lettre comme devant n’importe quelle autre voyelle). Pourtant, dans certaines langues comme l’albanais, la différence entre les sons /k/ et /c/ est distinctive !

À l’inverse, un allophone très conscientisé est la raison pour laquelle l’accent du Midi est si connu et moqué : l’utilisation du son /ŋ/ à la fin des mots au détriment de la nasalisation. Par exemple « pain », normalement prononcé /pɛ̃/, qui devient /pɛŋ/ pour les locuteurs du Sud*.

* Notez que cet allophone est un peu plus complexe : le son /n/ est d’abord démuettisé, puis transformé, et la nasalisation de la voyelle précédente retirée. Mais je ne pouvais l’ignorer tant c’est un bon exemple.

Les allophones dans les accents étrangers

Il y a deux causes principales au fait que l’on a un accent dans une langue étrangère.

On a un accent lorsque :

  • on est incapable de reproduire un son étranger ;
  • le locuteur applique les réalisations allophoniques de sa langue maternelle.

Pour illustrer le premier cas : quand un locuteur français de l’anglais emploie le son /ʁ/ (le « R français ») au lieu de /ɹ/ (le « R anglais »), ou qu’un coréanophone va prononcer /ɯ/ à la place du /œ/ français parce que c’est l’équivalent le plus proche qu’il puisse trouver dans sa langue natale (malgré l’éloignement de ces deux sons du point de vue phonétique).

Pour illustrer le deuxième cas : le mot « camping », par exemple, qui est entré dans la langue française avec la prononciation /kɑ̃piŋɡ/, peut être réalisé en anglais par un locuteur francophone des manières suivantes : /kɑ̃piŋɡ/ (aussi), /kampiŋɡ/, /kɑ̃mpɪŋɡ/, etc.

Pour information, la prononciation anglaise correcte est /kæmpɪŋ/, ce qui est sans compter sur la prononciation dialectale ou idiolectale. J’ai beau me considérer bilingue, je le prononce moi-même /kɛmpɪŋ/…

Le phénomène d’allophonie explique aussi ce détail très étrange : pour les locuteurs de l’anglais, il est très difficile de différencier les sons français /y/ (lettre <u> comme dans « lu« ) et /u/ (digraphe <ou> comme dans « pou« ). Pour eux, ces sons sont  » two different ‘u’s  » : deux « ou » différents. Cela tient au fait que /y/ et /u/ ne sont pas distinctifs l’un de l’autre en anglais. Selon les dialectes, les locuteurs peuvent remplacer le son /u/ par un [y], ou n’importe quel son à mi-chemin entre les deux comme [ʉ] ; en anglais, tous les sons dans le spectre [y~ʉ~u] sont des variantes de /u/. Ce dernier peut donc connaître une variation allophonique très importante. Alors, lorsqu’un anglophone apprend que /u/ et /y/ sont deux sons différents et distinctifs en français, cela lui fait bizarre car il les a peut-être considérés comme deux variantes du même son jusqu’ici.

Il se passe un peu la même chose dans l’autre sens quand un francophone apprend que les sons anglais /θ/ (digraphe <th> comme dans « thing« ) et /s/ sont différents. La plupart des gens savent la différence, mais beaucoup d’entre eux prononcent malgré tout le /θ/ comme un /s/.

Exemple concret et concluant : les voyelles oubykhes

Vous aviez remarqué que je n’ai pas parlé des voyelles oubykhes ? Maintenant que je vous ai rempli la tête de théorie, je vais pouvoir m’en servir pour exemplifier le tout.

La langue oubykhe avait tellement basé son inventaire phonétique sur les consonnes qu’elle a tout naturellement délaissé les voyelles. Comme je l’ai dit, elle avait 84 consonnes et 2 voyelles distinctives. Les voyelles oubykhes étaient le /a/ et le /ə/ (représentée en français par la lettre <e> comme dans « le« ). Mais ces deux voyelles ont chacune deux allophones qui les transforment radicalement !

  • /a/ après une consonne labialisée (par exemple //) devient [o:] (/o/ comme dans « beau« , long) ;
  • /a/ après une consonne palatalisée (par exemple //) devient [e:] (/e/ comme dans « bébé« , long) ;
  • /ə/ après une consonne labialisée (par exemple //) devient [u:] (/u/ comme dans « loup », long) ;
  • /ə/ après une consonne palatalisée (par exemple //) devient [i:] (/i/ comme dans « lit », long) ;

Comme vous pouvez le voir, la non-distinction généralisée des voyelles en oubykh autorisait (et autorise encore, dans le cas d’autres langues caucasiennes vivantes) des variations allophoniques énormes, à tel point qu’un non-initié entend six voyelles (/a ə o: e: u: i:/) tandis que seulement deux d’entre elles sont distinctes, donc utilisées pour effectuer des distinctions de sens. Un locuteur de l’oubykh pouvait donc ne pas avoir conscience de la différence entre /ə/ et /u/ par exemple, malgré la nuance énorme qui les sépare dans un esprit francophone (et a fortiori européen).

Notez que // ressemble à /kw/ comme dans « quoi », et // à /kj/ comme dans « quiet ». La différence, c’est que // et // sont un seul son chacun, tandis que /kw/ et /kj/ sont constitués de deux sons à la suite.


C’est à peu près tout ce qu’il y avait à dire. Si vous voulez que j’approfondisse, faites-le moi savoir en commentaire.

J’aimerais conclure par un dernier paragraphe, une sorte de disclaimer technique de celui sur la distinctivité. Trop technique sans doute pour la plupart de mes lecteurs, mais je ne pouvais pas écrire ce que j’ai écrit sans ajouter les détails suivants. Je vous souhaite donc une bonne fin de lecture et je vous en remercie !


Distinctivité relative

Il convient de préciser que la distinctivité est relative. Voici pourquoi.

Une langue n’est jamais conforme à son standard : elle varie de manière dialectale et idiolectale*. Les sons standards peuvent dévier de leur nature initiale. Ainsi, il n’est pas aberrant de considérer un locuteur x du français qui réaliserait le son /χ/ à la place du son /ʁ/. Mais dans ce cas, ce ne serait pas un allophone, parce que le son /χ/ resterait distinctif par rapport aux autres consonnes. Et si les autres consonnes déviaient aussi ? Aucune importance, la distinctivité resterait la même entre tous ces sons.

* Je rappelle que l’idiolecte est la façon de parler spécifique à un individu.

Le dialecte ou l’idiolecte de certaines personnes varie énormément par rapport au standard. Pour prendre les voyelles de mon propre idiolecte du français, je distingue [ə̟̃] et [ɐ̃] là où le standard de la langue française distingue /ɛ̃/ et /ɑ̃/. Les variations n’ont pas d’importance car il est facile d’établir des correspondances entre les sons de mon idiolecte et ceux du standard, et leur distinctivité est inchangée.

En d’autres termes, la notation précise de mon idiolecte n’est utile que pour satisfaire une curiosité ésotérique ; aucun non spécialiste ne serait capable d’expliquer la différence entre /ə̟̃/ et /ɛ̃/ (il va sans dire que cela demande de l’oreille et que j’ai moi-même pris le temps d’analyser la position de ma langue pour retranscrire ces sons).

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