Idiolecte (1/2) : définition et place (vulgarisation) [autoreblog 3/5]

Ceci est un autoreblog d’un ancien blog. Pour plus d’informations, lisez ceci.

Vous connaissez sans doute à peu près la différence entre une langue et un dialecte. Mais aviez-vous entendu parler de l’idiolecte ? C’est le nom qu’on donne à la façon particulière qu’a un individu de parler sa langue.

Et oui, on est loin de tous employer notre langue maternelle de la même manière. Tics de langage, mots mal employés, particularités phonétiques… Tous ces traits existent dans le langage de chaque personne prise individuellement, et c’est d’ailleurs de cet individualisme que sont dérivés des dialectes entiers et a fortiori toutes les langues.

Nature de l’idiolecte

Représentation (bien entendue non proportionnelle) d’un idiolecte en rapport du standard d’une langue.

Détailler les particularités d’un idiolecte, c’est chercher la petite bête. C’est aller très loin dans des domaines de précision que le locuteur lambda ne risque pas de soupçonner. J’ai beau avoir baigné dans les langues pendant des années, je n’ai pas fait exception puisque j’ai été surpris de mon idiolecte du français quand je l’ai analysé dans le détail.

Par ailleurs, un idiolecte est entièrement relatif, et le repère utilisé est ce qu’on appelle le standard : la nature figée d’une langue telle qu’on s’est mis d’accord pour la décider. Personne n’est un vrai locuteur du standard, car la probabilité pour qu’un idiolecte y corresponde est extrêmement basse.

Si on avait tous la même façon de parler, l’humain n’aurait qu’une langue. C’est bien sûr complètement hypothétique car il est impossible de transmettre sa manière de parler à quelqu’un dans le moindre détail, même si on s’y appliquait. Et c’est des idiolectes que dérivent les dialectes, dont dérivent les langues. Avec des locuteurs et du temps, la dérive devient énorme, d’où la diversité des langues humaines.

L’idiolecte est donc à une extrémité du graphique ci-contre. Prenons-le maintenant par l’autre bout.

Définition de la langue

  • Le standard

Le français est une langue. Bon, jusque là, c’est facile. Mais une langue n’est pas une ; dispersée, utilisée dans diverses cultures par diverses personnes de tous horizons, la langue est ce qu’on en fait, et elle n’a pas de forme définie. Une langue est un patatoïde en mouvement constant. Et c’est pour ça qu’on a déterminé un standard. On dit de la Terre qu’elle est ronde, ce qui est vrai, mais si on voulait rechigner, on aurait le droit de dire qu’elle est en forme de patate. Même chose pour la langue : elle est relativement uniforme en apparence mais si on y regarde de près, sa surface est très irrégulière.

En ce qui concerne la langue française, le standard est le français métropolitain (donc de France, ce qui est logique). Il ne s’agit pas d’un dialecte dominant mais d’un compromis qu’on a choisi pour être représentatif de l’ensemble. Il est généralement constitué de ses traits les plus courants, mais une langue ne se résume jamais à son standard, et certains dialectent en divergent complètement.

  • Les dialectes

Les dialectes souffrent de deux énormes idées reçues.

Les langues locales françaises. Pas des dialectes !

Idée reçue N°1 : les langues locales ne sont pas des dialectes.

Picard, catalan, breton, normand… Elles sont connues comme des dialectes dans un but revendicatif, mais cela n’a aucune valeur scientifique. D’un point de vue linguistique, il est d’ailleurs très réducteur de les appeler des dialectes, car une langue a toujours scientifiquement plus de poids qu’un dialecte. La dénomination politique du « dialecte » est donc une litote : on met en avant la « faiblesse » sociale d’une langue pour la dénoncer. C’est joli, maiiiis… c’est surtout faux.

(D’ailleurs, il est à noter le breton est une langue celte, et que le basque est un isolat : ces deux langues n’ont absolument rien à voir avec le français.)

Mettons le dialecte politique de côté. 

Un dialecte est en fait une « sous-langue« , ce qui sonne très réducteur aussi, je vous l’accorde. Pourtant, c’est pour la seule raison qu’un dialecte se rattache toujours à une langue. Les manières de parler le français dans n’importe quelle région française (Midi, Corse, Nord, etc.) ou le monde francophone en général (Québec, Ontario, Algérie, Niger, etc.) sont les véritables dialectes du point de vue scientifique. Et on peut les décomposer jusqu’à de très petits groupes de locuteurs.

Concrètement, les dialectes sont en réalité les légères variantes d’un standard qui sont héritées des langues locales. Ils font partie de la langue, mais pas du standard. En fait, les dialectes français sont ce qui reste des « patois », et qui, selon une constatation familiale (je ne l’utilise donc pas comme argument), perd presque 50% de son importance par génération depuis trois générations.

(Pour citer les faits, il existait des locuteurs natifs dudit « patois » local dans la génération de mon grand-père, qui étaient en quelque sorte bilingues patois/français standard. Ces gens-là ont quasiment tous disparu dans la génération de mon père. Ce dernier reconnaît à peu près la moitié des mots locaux, tandis que j’en reconnais moi-même moins du quart.)

(Entre parenthèses, les dialectes obéissent aussi au concept de continuum : de l’Espagne à l’Italie, il existe un continuum de dialectes romans. Plus deux dialectes sont proches géographiquement, plus ils se ressemblent dans les faits.)

Idée reçue N°2 : une langue n’est jamais homogène, encore moins que vous pensez le savoir.

Quand on vous dit « chinois », vous tiquez sûrement et vous vous dites : « non, il y a le mandarin, le cantonais etc. » et vous avez raison. Mais vous n’allez pas assez loin : le mandarin et le cantonais, entre autres « langues » chinoises, sont elles-mêmes des groupes de dialectes, qu’on pourrait encore décomposer en plusieurs plus petits groupes avant d’arriver à l’idiolecte des locuteurs.

Il se trouve que le français est une langue relativement homogène, et la notion de dialecte ne vient pas trop nous embêter. Le fait est que les linguistes débatent encore sans résultat de la nature réelle du dialecte. La limite est parfois fine entre le dialecte et le standard : le dari est-il un dialecte du persan, ou bien les différences sont-elles trop faibles pour le considérer ainsi ? Est-ce que la fermeture de la Corée du Nord a déjà conduit à faire du nord-coréen et du sud-coréen deux dialectes séparés ? Même chez les spécialistes, les avis divergent.

Conclusion du paragraphe : les dialectes sont une vraie m***e. D’une part, il faut faire la distinction entre le dialecte revendicatif, qui désigne dans un but politique ce que la linguistique considère comme une langue à part entière (carte ci-dessus) et le dialecte scientifique, dont la frontière qu’il partage avec le standard d’une langue est toujours très controversée. Le dialecte scientifique est hérité du standard d’une langue mais il est influencé par les langues locales environnantes ou par son histoire (le franco-ontarien est par exemple un dialecte très archaïque du français).

Et dans tout ça, l’idiolecte.

  • L’idiolecte

La nature de l’idiolecte est fascinante : il est vérité. Il suffit de se pencher sur la manière particulière dont une personne utilise les sons ou les mots pour découvrir un Graal de détails factuels. La linguistique, c’est beaucoup de théorisation et de supputations. Beaucoup de recherche et de doutes. De pouvoir se rappeler qu’il existe des faits, même si le temps passé nous oblige parfois à juste les deviner, est un havre rassurant pour le chercheur ou le passionné.

Le rôle de l’idiolecte est fondamental. Il est l’atome dans l’organisme langagier. Si nous ne parlons pas tous une langue unique, si notre langage change constamment et qu’on peut le ressentir à l’échelle générationnelle, c’est à cause de l’idiolecte.

Story-time : un jour, un locuteur d’une langue disparue a mal employé un mot. Inconsciemment. Il ne s’en est jamais rendu compte et a continué de le faire. Et puis ses proches ont commencé de faire pareil. Tous l’ont enseigné à leurs enfants, toujours sans savoir que ça venait d’une erreur. Et déjà elle n’en était plus une : la langue de ces gens a évolué en adoptant la particularité d’un idiolecte, et peut-être qu’elle est devenue un tout nouveau dialecte. Un jour, si le dialecte devient majoritaire, il pourra être un standard. Sans doute que la particularité aura de nouveau évolué d’ici là, si elle ne s’est pas scindée, ni n’a fusionné, et surtout si elle a encore sa place au milieu de toutes les autres évolutions ; elle a pu disparaître s’il n’y en avait plus le besoin.

Jolie histoire, non ? Ce n’est pas un conte de fées. Ce genre de choses se produit en permanence. Un exemple ? Depuis plusieurs décennies, en français, le son /œ̃/ représenté par le digraphe est en voie de disparition. Chez de plus en plus de locuteurs, il fusionne avec le son /ɛ̃/ représenté par les digraphes ou . L’idiolecte de mon père a conservé le /œ̃/* mais pas celui de ma mère, et c’est d’elle que j’ai hérité le mien.

* Il est intéressant de constater que sous l’influence de son dialecte, mon père réalise en fait ce son comme un /ø̃/. Toutefois, cela ne change rien à mon argumentation qui porte sur le fait qu’il distingue /œ̃~ø̃/ de /ɛ̃/, ce que ma mère et moi ne faisons pas.

Les variations idiolectiques sont régies par deux grands critères : la tendance de toute langue à se débarrasser de ce dont elle n’a pas besoin (simplification), et l’évolution du dialecte dominant (celui qui pèse le plus sur le standard). Ces deux raisons se combinent dans l’exemple que je viens de donner : d’une part, le français n’a qu’un besoin très limité de faire la distinction entre /œ̃/ et /ɛ̃/ (cela peut créer des confusions mineures, par exemple entre « brun » et « brin », mais le contexte règle tout problème), et d’autre part, le dialecte d’où cette évolution nous vient est… le parisien. Un dialecte qui compte énormément de locuteurs, sans compter que c’est de Paris qu’émanent la plupart des grands médias ; le moyen parfait de diffuser un dialecte.

À l’origine, la majorité des dialectes distinguaient les deux sons. C’est pourquoi le son /œ̃/ fait encore partie du standard de la langue française dans la plupart des conceptions. Mais d’ici quelques autres décennies, il aura probablement disparu complètement.

(Notez que le français au Canada – qui est entièrement indépendant des médias français – conserve le son /œ̃/ et ne donne aucun indice de sa disparition prochaine. Le français canadien est décidément très conservateur.)


Comme d’habitude, j’espère que vous aurez apprécié mon analyse. 🙂 Vous l’aurez remarqué, ceci est le billet numéro 1 sur 2 : dans le deuxième, je détaillerai mon propre idiolecte phonétique et j’expliquerai en quoi ça m’avance de le savoir.

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