Mnémotechnie : dialoguer avec notre mémoire [autoreblog 2/5]

Ceci est un autoreblog d’un ancien blog. Pour plus d’informations, lisez ceci.

Apprendre des langues ne requiert pas beaucoup d’aptitudes mentales. La plupart des gens peuvent y parvenir avec de l’implication et du temps. Par contre, n’importe quel étudiant est forcément sujet à la performance de sa mémoire : la faiblesse de cette capacité n’a pas fini de faire râler, ou sa force d’être jalousée. La mémoire fourre son nez partout : des traits grammaticaux à la phonologie, mais surtout bien sûr dans le vocabulaire.

Remarquez que la mémoire ne se travaille pas comme un muscle (c’est une idée popularisée par les slogans commerciaux de sites que je ne vais pas critiquer, car l’entraînement mémoriel est effectivement bon pour la préservation de la mémoire). Vous ne pouvez rien contre le type de mémoire que vous avez, mais quels que soient les tours qu’elle vous joue, elle est votre alliée. Pour l’utiliser au maximum de son potentiel, vous devez apprendre à la connaître. C’est là qu’intervient la mnémotechnie : une façon de dialoguer avec votre mémoire, de collaborer avec elle pour générer des souvenirs plus forts.

Dans cet article, je vais détailler mes quelques astuces mnémotechniques personnelles. Il y en a sûrement certaines dont vous avez déjà entendu parler.


Les astuces classiques

Schématisation très basique de l’astuce ci-contre. L’ampoule est le souvenir.
  1. Soyez conscient de chaque mot que vous apprenez.

Cela peut paraître assez basique, mais c’est très important. Chaque fois que vous voyez un mot que vous voulez apprendre dans une langue étrangère ou votre langue maternelle, le mémoire s’ouvre pour vous permettre d’y entreposer son souvenir. Mais si vous n’êtes pas tout à fait conscient d’être en train de l’apprendre, ou pire, si vous comprenez le mot sans l’avoir jamais vu, il y a des chances que la mémoire se referme sans que vous ayez pu y mettre le souvenir.

Cela m’a beaucoup posé problème quand j’ai commencé d’apprendre l’espagnol : en tant que locuteur du français, je comprenais la plupart des mots. Et à cause de cela, je ne faisais pas d’effort pour les apprendre ; une fois que j’en avais besoin, j’étais incapable de les retrouver. Pour pallier à cela, il suffit de se dire qu’on apprend un mot, de ne pas le faire sous le coup d’automatismes. Pour le formuler autrement, faites semblant que vous le découvrez.

2. Quand vous apprenez un mot, plusieurs mots ou même une phrase par coeur, répétez-le(s/a) vous plusieurs fois dans la journée.

Autre schématisation très basique.

Cela vous semble peut-être beaucoup à faire, mais il est toujours possible de prendre un peu de temps pour simplement penser. Penser ne prend pas de temps. Si vous commencez de le faire, vous le ferez ensuite sans même vous en rendre compte, dans des moments que vous n’imaginiez pas avoir de libres.

Pourquoi faire ça ? Tout simplement pour s’assurer que les mots finissent dans la mémoire à long terme.

Comme vous le savez sûrement, on dispose d’une mémoire à court terme et d’une mémoire à long terme. La première dure de quelques heures à plusieurs jours ; l’autre peut être définitive. Et quand on dispose d’un cerveau normal, la plupart des mots qu’on apprend terminent… dans la mémoire à court terme. En se les répétant, on s’assure qu’ils migrent vers la mémoire à long terme, celle qui nous garantit l’apprentissage (chemins n° 1 et 2 sur l’image).

Notez que cette astuce est appliquée par les sites webs d’apprentissage des langues comme Duolingo ou Memrise, qui vont vous envoyer de nombreux rappels pour ne pas que les mots dans votre esprit s’échappent.

Note : tous les mots ne vont pas directement dans la mémoire à court terme ! Parfois – rarement -, un mot va finir son chemin directement dans la mémoire à long terme, sans que vous ayez besoin de l’y pousser (chemin n°3 sur l’image). De mes propres constatations, l’astuce numéro 1 augmente les chances que cela se produise, mais cela reste un phénomène aléatoire, rare et mystérieux auquel je n’ai aucune explication scientifique. Exemple de mots que j’ai appris de cette manière : Gelegenheit (allemand, « opportunité »), далеко (russe, « loin »), örümcek (turc, « araignée »).

N’hésitez pas à me joindre si vous avez besoin d’un infographiste.

3. Quand vous avez le sentiment qu’un mot va être dur à apprendre, changez de sens (comme dans « les cinq sens », pas la direction !)

Apprendre un mot depuis Internet ou un livre ne sollicite généralement que la mémoire visuelle. Le simple fait de dire le mot à voix haute (de le murmurer voire de l’articuler peut suffire, d’ailleurs, même si on ne parle plus vraiment d’ouïe à ce stade) ou de lire l’extrait audio de votre cours augmente énormément les chances de mémoriser ce mot si compliqué, parce que c’est maintenant la mémoire visuelle et la mémoire auditive qui sont sollicitées. Plus il y a d’attaches, plus c’est efficace.

4. Si vous pensez que votre mémoire visuelle est votre meilleure mémoire, vous pouvez l’utiliser différemment afin de visualiser un mot tel une image.

Dans la conception occidentale de la langue, un mot est une série de petits dessins simplistes qu’on appelle des lettres. Notre éducation nous a enseigné cela, mais c’est loin d’être un usage universel. Dans un syllabaire, les petits dessins représentent des syllabes (japonais, hindi…), et dans un système d’écriture logographique (chinois), ils représentent des mots entiers !

Heureusement, vous n’avez pas besoin de pouvoir lire un système d’écriture syllabaire ou logographique pour visualiser les mots comme des images. Par contre, à vous de trouver la méthode. Personnellement, ce sont les syllabes que je me représente comme des images. Ce n’est pas vraiment explicable, mais l’astuce est de faire croire à votre mémoire que vous essayez de retenir un ensemble, pas une succession de lettres, ce qui va renforcer le rôle de la mémoire visuelle dans le processus d’apprentissage.

Il s’agit de mnémotechnie intuitive ; elle est propre à chacun et je ne peux que vous guider sur des pistes possiblement utiles pour vous. Vous pouvez convertir le mot en un unique logogramme, ou mémoriser les formes du mot, ou même en visualiser le sens.

Aparté : on n’est pas très loin d’une approche synesthète de l’apprentissage ; les personnes avec cette aptitude peuvent voir la couleur des mots (je n’ai pas cette aptitude). Mais si vous parvenez au moins à vous représenter les mots comme je viens de l’expliquer, vous comprendrez que la teneur de cette « visualisation » n’est guère définissable. Personnellement, je dirais que c’est un peu comme faire une mise au point avec le regard, quand on veut comparer un objet lointain d’un autre très proche : une altération légère du regard qu’on jette sur la chose, mais dans l’esprit.


La mnémotechnie pure et dure

Maintenant que j’ai rappelé les astuces les plus communes – qui tiennent plus du bricolage que de la mnémotechnie -, on va entrer dans les astuces tellement propres aux arcanes cérébrales qu’elles font tout drôle sur papier (ou sur écran).

La mnémotechnie basique veut qu’on trouve une idée qui rappelle un mot à la fois phonétiquement et sémantiquement (donc à la fois dans sa sonorité et son sens). Typiquement le prétendu « takatoukité » en japonais qui voudrait dire « déshabille-toi ». Désolé de vous décevoir si vous croyiez aux blagues Carambar, mais c’est bidon.

Mais ces astuces (quand elles sont réelles) demandent des efforts initiaux qui – à mon avis – ne sont pas rentables. Explorons d’autres options.

La coïncidence cocasse…

Les coïncidences comiques sont le paradigme de cette technique : comment oublier que le mot allemand pour « vache » est « Kuh« , une fois qu’on se dit qu’effectivement, les vaches en ont un gros ? Des mots comme ça, qu’on connaît dans une autre langue parce que c’est cocasse, il y en a plein.

…et comment en créer une

Rien ne nous empêche de construire notre propre blague autour d’un mot pour nous aider à le retenir. Même si on est le seul à la voir. Même s’il n’y en a pas ! Au royaume des souvenirs, le sens est roi.

Par exemple, pas plus tard qu’il y a quelques jours, j’ai appris le mot turc pour « dessert » : « tatlı« . À la base, je n’avais pas d’intérêt ni de motivation à apprendre ce mot ; un très mauvais départ pour l’apprentissage. Et puis j’ai trouvé ma propre « astuce cocasse » pour le retenir : « tatlı« … « tâte-le » ! Ça ne veut rien dire, ce n’est pas drôle et c’est même idiot… mais qu’importe. Je le partage pour donner un exemple, toutefois ce genre d’astuce n’est pas destiné à sortir de votre cerveau de toute manière.

Maintenant, pourquoi l’association de « tatlı » avec l’expression « tâte-le » fige-t-elle le souvenir dans ma mémoire ? Les deux sont sans rapport, même dans ma propre tête. Et la réponse est simple : retenir les choses, c’est le job de la mémoire. La mnémotechnie n’est que « l’art d’aider la mémoire par des méthodes spéciales » (Wiktionnaire). Aider. Plus un souvenir a d’attaches, plus vous avez des chances de le retenir. Et comme la mémoire n’est jamais pleine, cela ne demande pas plus de ressources d’apprendre à la fois le mot et son astuce mnémotechnique (d’autant que celle-ci s’effacera si vous pratiquez suffisamment la langue ; vous saurez alors trouver le mot spontanément comme ceux de votre langue maternelle).


Pour aller encore plus loin

Pour aller plus loin que les théories que je viens d’exposer, il va vous falloir trouver vos propres astuces mnémotechniques. Je vais me contenter d’exemplifier avec quelques-unes des miennes.

  • ατύχημα (atíkhima /a.ˈti.çi.ma/ ; grec, « accident« ) : atíkhima… atterrit mal. Rappelez-vous que peu importe la complexité apparente que l’astuce revêt ; elle fonctionnera du moment qu’elle est claire dans votre esprit ;
  • sevmek (/sev.mec/ ; turc, « aimer« ) : severy est le pseudo d’un ami sur Internet. On aime ses amis. Pour le -mek, il s’agit de la terminaison normale des verbes en turc. La racine me sufftit donc ;
  • portakal (/por.tɑ.kaɫ/ ; turc, « orange » (le fruit)) : un mot que, pour une raison qui bien entendu m’échappe, j’ai eu beaucoup de mal à mémoriser. Bizarrement, il m’est resté quand j’ai retenu le mot « porter » avec. Rien d’autre. Mais cela a suffit à ma mémoire, alors tant mieux ;
  • Schüssel (/ˈʃʏsl̩/ ; allemand, « plat, grand bol« ) : ici, je m’aide d’un autre mot que je connais très bien : Schlüssel, qui signifie « clé ». Les deux sont liés dans mon esprit, ce qui est pratique… à part en ce qui concerne le genre. Je continue d’oublier que Schüssel est féminin et que Schlüssel est masculin.
  • зелёный (zelënyj /zʲɪˈlʲɵnɨj/ ; russe, « vert« ) : ici, je dois remercier un utilisateur de Memrise qui a ajouté un « Mem » (un dessin mnémotechnique) d’une idiotie rare. Je m’en suis moqué mais pourtant il m’a permis de retenir le mot : « what is green ? The lawn, yeah ? » (« qu’est-ce qui est vert ? La pelouse, ouais ? »). Phonétiquement, ces trois mots anglais se rapprochent du mot russe… et ça m’a suffit.

Et puis aussi :

  • Ne considérez jamais qu’apprendre telle chose est prématuré.

Une astuce que je ferais bien d’appliquer moi-même d’abord, mais bon, ça ne m’enlève pas le droit de vous en parler.

Quand on débute dans une langue, on se dit qu’on n’a pas besoin d’apprendre des mots ou des traits grammaticaux rares. Mais si vous voulez parler la langue, il vous faudra bien les apprendre à un moment donné. Alors n’écartez pas les infos qui vous tombent sous la main d’elles-mêmes. Pas besoin non plus de les retenir de force ; le simple fait de ne pas les écarter les rendra familières au moment où vous en aurez vraiment besoin.

  • N’oubliez pas que ce qui fait peur expliqué est toujours beaucoup plus limpide quand c’est concret.

Ne vous laissez pas effrayer par les définitions pédagogiques qui vont vous enseigner les choses. Rappelez-vous que quand on sait une chose, elle paraît beaucoup plus simple qu’au moment où on n’en savait rien. Percez le sens des phrases, cherchez des exemples, créez-en, exercez-vous… et ça paraîtra déjà plus simple.

Un exemple ? « En français, les adjectifs possessifs de la troisième personne du singulier prennent leur forme masculine quand ils sont devant un nom féminin commençant par une voyelle ». Pas très clair, n’est-ce pas ? Pourtant je viens seulement d’expliquer qu’on dit « son éponge » et pas « sa éponge ».

Si vous aviez compris la phrase, admettez tout de même que c’est plus clair sous forme d’exemple. Maintenant, dites-vous que les gens qui ont la gentillesse d’écrire de longues phrases explicatives n’ont guère d’autre choix.


L’image d’en-tête de cet article est une métaphore de tout ce que j’explique. Les souvenirs sont volatils comme des ballons d’hélium, et la mémoire seule ne parvient pas toujours à les attacher. Il faut l’y aider en tendant des ficelles mnémotechniques, et libre à vous de les multiplier ! Il y a toujours moyen d’attacher un souvenir. Toujours.

Merci de votre lecture !

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