Propédeutique : ce que c’est, et en quoi c’est utile [autoreblog 1/5]

Ceci est un autoreblog d’un ancien blog. Pour plus d’informations, lisez ceci.

La propédeutique, vous n’en avez peut-être jamais entendu parler. Pourtant, elle nous concerne tous dans l’apprentissage des choses et en particulier des langues. Ce qui est propédeutique va faciliter l’apprentissage. Cela s’applique généralement au savoir propédeutique : ce que vous savez déjà dans un domaine, et qui va vous aider à y élargir vos connaissances, ou bien à accéder à un domaine différent.

Exemples : pouvoir faire du vélo présente une certaine valeur propédeutique pour l’apprentissage de la conduite d’une moto. Si vous avez été l’aîné d’une famille nombreuse, vous avez sûrement des compétences en puériculture. Si vous pouvez lire l’alphabet cyrillique, vous pouvez déchiffrer un peu de l’alphabet grec et vice-versa.

Dans cet article, je vais parler du savoir propédeutique dans les langues, et en explorer deux visions : pourquoi c’est important pour juger de la difficulté d’une langue, et pourquoi l’Espéranto a une grande valeur propédeutique pour l’apprentissage des autres langues… mais pas si grande que ça.


Difficulté absolue et difficulté relative : juger de la complexité d’une langue

« Dis, c’est dur à apprendre, l’allemand ? » Ou le russe, ou l’espagnol ou n’importe quelle autre langue…

Toute personne impliquée dans les langues entend cette question très souvent. Et cette personne, si tant est qu’elle dispose d’un niveau d’intelligence normal, répondra généralement : « ça dépend du point de vue« .

Les langues ont toutes une difficulté dans l’absolu, et quoiqu’elle ne soit pas mesurable, on peut l’approximer.

Objectivement, le mandarin n’est pas très difficile car cette langue n’a pas de déclinaison et sa grammaire est plutôt régulière. D’un autre côté, les langues chinoises* ont un des systèmes d’écriture les plus compliqués au monde (d’aucuns diront que c’est le Japonais mais, à mon avis, les langues chinoises sont pires).

Objectivement, le swahili est en revanche un example de langue compliquée dans l’absolu : au lieu de ce que la plupart des langues européennes appellent des genres (il y en a trois au maximum : masculin, féminin et neutre, seulement deux dans les langues romanes comme le français), le swahili a un quasi-équivalent qu’on appelle des classes nominales ; elles sont au nombre de dix-huit et elles obéissent à un système d’accord complexe.

Attention, je n’ai parlé que de deux aspects de deux langues ; donner une opinion appropriée sur la difficulté d’une langue nécessite de la connaître en profondeur, du moins en théorie. Et cela demande plus que de simplement détourer ses paradigmes comme je viens de le faire.

Vous êtes peut-être en train de vous dire « et les tons dans les langues chinoises, alors ? Ça, c’est compliqué ! » …Et je réponds non. En réalité, les tons sont plutôt faciles, sans parler de l’économie en syllabes qu’ils causent. Si vous les considérez comme difficiles, vous n’avez pas tort, mais il s’agit de difficulté relative. Ils sont difficiles à appréhender pour les Européens car ceux-ci n’ont pas les valeurs propédeutiques pour en avoir une compréhension spontanée**. C’est un tout nouveau concept pour eux et il faut qu’ils prennent le temps de s’y habituer avant d’envisager pouvoir les apprendre. Par exemple, une personne vietnamienne n’aura pas autant de difficulté à apprendre les tons du Mandarin parce qu’il y en a aussi dans sa langue maternelle.

Revenons-en à la question initiale : « est-ce que l’Allemand est difficile à apprendre ?« . Vous dites « ça dépend du point de vue« . Bon début. À ce stade, vous avez deux choix : la réponse facile est la suivante :

Il y a des successions de consonnes assez compliquées, le pluriel est souvent irrégulier et les déclinaisons sont ch—tes, mais à part ça, ce n’est pas super compliqué ; les conjugaisons sont assez simples et on peut souvent coller des mots entre eux pour en former d’autres, ce qui est bien pratique.

Mais je ne suis pas là pour parler de la réponse facile. La véritable réponse, que vous devez fournir en tant qu’être humain responsable et sensible au savoir, est celle-ci :

Ça dépend du point de vue, mais pour un natif de langue française, il y a certaines choses qui posent problème au début. Prononcer correctement demandera pas mal de pratique. Il y a un troisième genre, le neutre, les pluriels ont de nombreuses formes, et les déclinaisons demandent beaucoup d’entraînement à maîtriser. Les conjugaisons sont simples mais elles diffèrent énormément du français, donc il faut les exercer longtemps aussi avant de les connaître spontanément. Par contre, connaître l’anglais aide beaucoup à apprendre l’allemand. Pas mal de mots sont communs et on retrouve de nombreux traits grammaticaux similaires ; les conjugaisons marchent quasiment de la même façon par exemple.

Propédeutique.

Ce célèbre mot allemand (qui est le nom quasi-autodérisoire d’une loi) a les apparences d’un mot compliqué ; pourtant, c’est juste un mot composé. Avec des espaces, ça serait simplement une phrase faite de noms.

La complexité relative d’une langue – celle qui dépend de la propédeutique, donc – peut être largement schématisée par les familles de langues. Si vous comprenez spontanénent la plus grande partie d’un texte écrit en espagnol, en portugais ou en italien, c’est parce que ces langues appartiennent à la même famille que le français : les langues romanes. En connaître une est une très bonne clé propédeutique vers les autres ; pour cette raison, ces trois langues sont parmi les plus simples à apprendre pour un francophone***. Le roumain compte car c’est aussi une langue romane, mais ce n’est pas un aussi bon exemple car la langue a évolué depuis le Latin dans une direction très différente des autres langues de cette famille, la rendant plus complexe pour un francophone.

Oui, elles sont partout…

La propédeutique peut traverser la barrière des familles : connaître le français est par exemple la meilleure clé propédeutique parmi les langues romanes pour apprendre l’anglais, car cette dernière lui a emprunté énormément de vocabulaire. La propédeutique dans la connaissance d’une langue peut s’étaler dans tout le spectre d’une super-famille****). On sera surpris par exemple que le mot en Persan (la langue officielle iranienne) pour « fille » soit extrêmement proche du mot anglais : « dokhtar » (دختر) /doxˈtʰæɾ/, « daughter » /ˈdɔ.təɹ/.

La plupart des gens ne réalisent pas combien la langue maternelle d’une personne influence son esprit. Et pour cette raison, ils ne font pas la différence entre la difficulté absolue et la difficulté relative d’une langue, se reposant sur des acquis qu’ils considèrent – pas forcément consciemment, je peux en témoigner – comme universaux. S’il vous plaît, faites la différence. Après des années de plongée autodidactique dans le monde de la linguistique, je me découvre encore parfois cette tare. Faites le premier pas pour vous en débarrasser : soyez-en conscient.

Quelques notes et puis je passerai à la deuxième section de l’article.


* Je parle de langues chinoises car il n’existe pas une langue chinoise ; il existe le mandarin, le cantonais, le wu, etc… Et encore, celles-ci sont des groupes de dialectes parfois légèrement dissemblables les uns par rapport aux autres. Par ailleurs, il existe d’autres langues en Chine que celles de la famille sino-tibétaine, mais je les ai exclues de ma démonstration, toutes n’étant pas tonales.

** En réalité, il existe une poignée de langues d’Europe qui utilisent des tons : le Lituanien et le Letton ont font un usage extensif, mais on peut aussi compter le Slovène, le Serbo-croate et même le Suédois et le Norvégien dans une certaine mesure. Mais les tons des langues européennes préparent bien mal à l’usage primordial que les langues asiatiques peuvent en faire.

*** Si on y combine la complexité absolue, on découvrira par ailleurs que c’est l’italien la plus facile de toute.

**** Une super-famille est un groupe de familles. La super-famille indo-européenne est la plus importante : elle compte entre autres les langues romanes, germaniques et slaves.


La valeur propédeutique de l’Espéranto

Quand j’ai découvert le terme « propédeutique » pour la première fois, c’était dans un article défendant combien l’Espéranto l’était.

Le fait est que la propédeutique est symétrique quand il s’agit de langues préexistantes, brassées par des millénaires d’évolution et d’échanges. Quand un Français apprend l’anglais, il amasse autant de valeurs propédeutiques qu’un Anglais apprenant le français parce que les débouchés sont énormes des deux côtés : portugais, espagnol, italien et roumain d’un côté, et néerlandais, norvégien, suédois, danois et islandais de l’autre*.

Apprendre l’Espéranto confère certes des connaissances propédeutiques, mais de manière asymétrique. L’Espéranto se veut une langue neutre mais 70% de son vocabulaire vient du latin et de ses descendants (tiens, la même proportion que l’anglais), 20% des langues germaniques et 10% seulement d’autres langues comme la famille slave ou le grec. En outre, sa grammaire est plus que largement inspirée des langues romanes (si cela se mesurait, je suis confiant qu’on dépasserait de loin la barre des 70%)**.

Ainsi, un Anglais (ou n’importe quel locuteur dont la langue maternelle ne soit ni le portugais, ni l’espagnol, ni le français ni le roumain) apprenant l’Espéranto bénéficie énormément de la propédeutique espérantophone, car cela lui ouvre grand la porte des langues romanes. Mais un locuteur des langues précitées ? Lui, il n’y gagne rien. Ou si peu…

Et encore, je ne parle que du vocabulaire jusqu’à présent. Parce que le vocabulaire est un impondérable dans une langue : pour pouvoir transmettre un maximum de notions, on ne peut pas faire sans plusieurs milliers de racines nominales. L’Espéranto en a réduit le nombre au maximum (moins de dix mille apparemment, mais les chiffres sont timides sur Google – si cela vous semble énorme, dites-vous qu’une langue comme le français en compte des centaines de milliers). Réduire encore plus le nombre de racines (à cent vingt comme avec l’utopique Toki Pona par exemple) condamne la langue à être minimaliste et à ne pas pouvoir exprimer une proportion convenable de ce qu’une langue naturelle peut exprimer normalement. Avec un nombre de racines intermédiaire – mettons deux mille -, on pourrait y parvenir mais les ambiguïtés seraient encore énormes.

Parce que, ainsi que je le disais, la grammaire est plus que largement inspirée des langues romanes. Un locuteur d’une de ces langues peut la maîtriser en théorie en un seul jour, et cela lui apporte très peu de valeurs propédeutiques. Mais la grammaire est presque aussi simple pour un natif de langue anglaise par exemple, car l’Espéranto a poussé si loin sa simplicité absolue qu’une telle personne peut en saisir les concepts aisément sans avoir à parler une langue romane. En conséquence : valeur propédeutique quasi-nulle pour elle.

Un mot sur la prononciation : là aussi, elle est trop simple pour vraiment aider. Un Français va y découvrir le son /ɾ/ qui est présent dans toutes les autres grandes langues romanes, à moins qu’il soit fainéant et utilise le /ʁ/ de sa langue maternelle.

Concrètement et en guise de conclusion : l’Espéranto confère moins de valeurs propédeutiques que n’importe quelle autre langue préexistante. Là où il en donne le plus, c’est à un locuteur d’une langue non-romane au niveau du vocabulaire ; pour une telle personne, l’Espéranto est effectivement une très bonne clé vers le Français et l’Italien en particulier. Les gens qui vantent les valeurs propédeutiques de l’Espéranto ont par contre une bonne raison de le faire : elles sont très rentables au regard de ce qu’on doit apprendre en échange. Mais encore une fois, beaucoup moins pour les locuteurs de langues romanes.


* Je ne compte que les langues « nationales » mais on peut tout aussi bien compter le romanche ou le sicilien du côté roman que le féroïen du côté germanique, entre (beaucoup d’) autres.

** Il est amusant de constater l’asymétrie de l’Espéranto d’une toute autre manière que celle que j’énonce ci-dessus : il n’y a personne dont l’Espéranto soit la seule langue maternelle. Oui, il y a des espérantophones natifs, mais ils sont toujours au moins bilingues. En conséquence, les locuteurs de cette langue auxiliaire sont des gens qui y sont entrés, mais très peu qui y sont dès leur naissance – a fortiori, encore moins en sortent. Une langue à sens unique ! Espérons qu’elle n’est pas sans issue…


Vwalà, j’espère que vous aurez pu apprendre des choses ou tout du moins que vous avez apprécié mon analyse de la chose ! 🙂

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