Mr. Nobody

Mr. Nobody : un film produit par la Pan-Européenne, une société qui porte bien son nom en l’occurrence puisque le film est belgo-franco-germano-canadien. Le réalisateur est belge et l’ambiance est américaine mais pas trop. C’est sorti en 2009 et c’est un long film de deux heures et demi qui va chercher des choses délicates en mode grand spectacle, un peu confus sur les bords mais très pénétrant.

Contexte

Attention, je vais parler ici de l’ambiance derrière les caméras, car elle éclaire la façon dont on peut voir l’œuvre dans sa globalité.

L’équipe est relativement jeune : Jared Leto (le chanteur de Thirty Seconds to Mars qui tient ici le rôle principal) a commencé sa carrière d’acteur en 1992, Sarah Polley en 1985 (à six ans), Diane Kruger en 2001. La société de production est née en 1992 et le réalisateur n’en est là qu’à son quatrième long-métrage, le premier datant de 1991 (il est par contre âgé de 60 ans).

Ces noms commencent à conquérir le monde par la force de l’expérience (difficile de croire que Kruger n’a percé que dans ce millénaire tant sa renommée la précède), mais le film est le produit d’une génération n’ayant rien à voir avec les grands anciens qui peuplent encore notre paysage cinématographique.

Pour établir un parallèle concret, Mr. Nobody tient plus d’un Denis Villeneuve que d’un Ridley Scott. Dans le propos, il ressemble à un Forrest Gump ou à une Étrange Histoire de Benjamin Button (car il raconte l’histoire d’une vie émaillée de souvenirs bons et mauvais ; une vie, quoi), et dans la forme à un Cloud Atlas (car c’est une uchronie, une utopie temporelle, narrée sans linéarité dans le temps).

L’histoire

2092

(Légers spoilers) En 2092, personne ne sait qui est Nemo Nobody, ni d’où il vient. Pas même lui-même. La population est toute entière quasi-immortelle. Sauf lui. Alors que le regard du monde est tourné vers lui et que les médias font décider aux gens s’il doit vivre, un journaliste va tenter de tirer au clair le méli-mélo sénile de la mémoire du vieil homme. (fin)

L’année 2092 est très peu mise en images. On y voit une décadence qu’on pourrait croire inspirée directement de Jodorowsky, un médecin bienveillant, un animateur télé et ledit journaliste. Mais il suffit de cela pour se faire une idée. Le film dure deux heures et demi, et le dosage est parfait dans la représentation succinte de ce monde futuriste, qui n’a de toute manière jamais été l’objet de l’histoire.

On va y voir du bizarre, du choquant, des choses qui vont nous impressionner par leur cruauté au regard de nos critères actuels : la télévision placarde sans pudeur le visage d’un mourant par deux mots brillants et clignotants : « LAST WORDS« , et les gens devant leur écran, par un geste du haut de leur technocratie fainéante, vont faire entendre leur voix : Mr. Nobody doit-il vivre ou mourir ? La société a le pouvoir de choisir et de faire se réaliser l’un ou l’autre. Alors pourquoi s’en priver, pas vrai ?

Vieillesse, souvenirs

Le journaliste, qui apparaît peu mais avec une récurrence appropriée, va incarner les émotions du spectateur quand elles menacent de déborder vers une exaspération assez légitime : l’homme a 118 ans et n’a plus toute sa tête. L’amener à parler sans digressions est assez difficile, sa voix est désagréable, et lorsqu’enfin il nous conte des pans cohérents de son existence, il va être impossible de faire le tri entre ce qu’il a vécu et les regrets que son grand âge efface, ou les espoirs fanés qu’il rend réels en esprit.

Pour être honnête, quoique la sénilité et sa représentation soient réussies par le réalisateur dont c’est apparemment la spécialité de tourner avec onirisme, les éléments de souvenirs vont être en vrac. D’accord, il y a beaucoup à dire et les choses se marchent dessus comme dans une vieille âme troublée, mais on dirait quand même que tous ces détails ont été jetés pêle-mêle. Les interrogations de l’enfance se mélangent aux doutes des adultes, des réflexions philosophiques s’entremêlent à une science visionnaire ; tout est cohérent, mais rien n’est ordonné.

Tout cela est peut-être voulu pour faire croire au spectateur qu’il est à la fois le journaliste irrité par le désordre de la narration, et le vieillard qui l’éructe. Moyennant quoi : bien joué, mais le film ne sait alors pas accentuer les trucs à ne pas rater, ceux dont l’écho va se faire entendre trop discrètement ailleurs dans l’histoire.

Si on est bien accroché, et qu’on suit, il n’y aura jamais de carambolage. Mais cela demande un effort et il est dommage qu’il soit nécessaire : on ne regarde pas un film pour se sentir vieux.

Déroulé

(Évitez le troisième paragraphe pour éviter les spoilers) 

Bref, le journaliste et nous-même sommes condamnés à suivre l’esprit du vieil homme dans sa douce sénescence, condamnés à voir deux versions de chaque scène : la vraie, et celle qu’il fantasme. Par regret ou par espoir, impossible de le savoir. Mais si les détails sont en vrac, c’est peut-être bien parce que tous les efforts ont été mis sur une mission bien plus délicate : faire un double de chaque évènement sans que le spectateur se sente pris pour un idiot ou lésé. Et, diantre, ils y parviennent.

Si on veut persister dans la comparaison avec (par exemple) Forrest Gump, on va ressentir un immense vide : on ne ressent absolument pas le grand âge de Nemo Nobody. On le voit à neuf ans, à quinze, à trente et à cent-dix-huit, mais entre ces périodes ponctuelles, les trous sont gigantesques. Ce sera la faute du spectateur de faire une telle comparaison (même s’il y a droit car le genre est vraiment le même) mais il s’agit aussi objectivement de ce qu’on peut appeler un défaut. On a le sentiment que les détails en vrac (oui, encore eux…) pourraient être remplacés par un peu plus de consistence du Temps.

D’autant plus que le Temps n’est pas qu’une dimension de l’Univers : dans l’histoire, il s’agit d’une dimension scénaristique aux implications dantesques et à la résonance éminemment scientifique (tout du moins dans les théories qu’il propose – c’est un film de SF, ne l’oublions pas). En 2092, l’expansion de l’Univers prendra fin, et sa contraction commencera, emportant avec elle toutes les dimensions… Y compris les dimensions temporelles. Le temps va alors repartir en arrière. Ce qui est magnifique dans cette proposition, c’est la façon dont elle est conclue : peu importe si Mr. Nobody doit mourir, il n’en est pas moins immortel que ses quasi-concitoyens.

Propos

Vous l’aurez compris, les thèmes sont multiples. Mais le propos, c’est quoi ? Là aussi, que le tout soit désordonné ne nous aide pas. Le propos dépend de la scène, et il n’y en a pas vraiment de synthèse. Peut-être parce que le personnage ne sait pas synthétiser l’amour ? Il l’aura vécu maintes fois, intensément, toujours déçu mais pour des raisons différentes, ce qui constitue déjà l’essence d’un film très dur, à ne pas aborder avec légèreté ni dans un jour de déprime (comme Forre-… non, je l’ai trop cité déjà).

Cela rend aussi les rôles très durs, ce qui nous enjôlera presque jusqu’à excuser les acteurs pour leur timidité occasionnelle, ou pour leur manque de personnalité. Presque. Dans sa jeunesse, le personnage de Mr. Nobody lui-même est très passif ; il n’est pas insensible et froid comme le personnage de Diane Kruger le croit, mais il est effectivement distant et mou. A-t-il vraiment le droit de vieillir si mal ?

Forme

Finalement, tout le fond est assez abstrait. La forme ne l’est parfois pas moins puisque ce sont des souvenirs voire des rêves, mais les images sont des choses concrètes.

Les gros plans sont un tic de langage encombrant du régisseur, mais ce n’est pas très grave quand le sens de l’esthétique est si présent. Chaque image semble être née d’une réflexion différente, comme si les cadrages déjà utilisés étaient consignés dans un carnet bien gardé pour éviter les répétitions.

On ressort du visionnage convaincu d’avoir manqué une multitude de pacotilles graphiques. D’autre part, il ne faut pas perdre de vue que la plupart des séquences sont dédoublées par l’esprit décati de Nemo. Dans le film, cela se traduit par deux scènes quasiment identiques à chaque fois, et l’illusion d’une non-monotonie est aussi bien entretenue par un perfectionnisme évident que par la minutiosité des acteurs.

D’une manière plus générale, la nationalité multiple du film se fait vraiment sentir. Peut-être pas au point de faire dire à n’importe quel spectateur que ce n’est pas un film américain, mais en connaissance de cause, ce n’est pas justev une impression. C’est un film à l’américaine, mais pas américain. On ne reconnaît aucun schéma, aucun stéréotype, bref c’est un vent de fraîcheur qui ne nous prive pas de la magnifique langue anglaise.

Il ne reste à peu près qu’à parler de la musique. Bien choisie quand elle l’est, elle se perd la plupart du temps dans des variations de peu de sens. On sent comme une hésitation entre un style de musique orchestral pour accompagner avec simplicité des évènements simples, et une sélection de chansons connues pour nous embarquer à la fois dans l’histoire et dans la musique (comme dans Fo-… pardon).

Bref…

Pas tout à fait parfait dans la forme, Mr. Nobody fait clairement sentir la force de ses origines internationales. Il renouvelle le genre de la saga personnelle, ne pouvant empêcher d’y creuser des trous et d’être un peu désordonné parfois, mais ouvrant la porte à des interrogations originales excellemment mises en images. Pas une perte de temps.

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