Hebdo – 2017, N° 48 (Tuer n’est pas jouer, Le dernier survivant…)

Image d’en-tête : Sphere

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Lundi : Les Gaspards

(Pierre Tchernia, 1974)

« Gérard Depardieu »*

Le cinéma français a toujours eu pour habitude de figurer des personnages plus bêtes que de nature, sans contrepartie : on rit d’eux, et c’est là le cœur comique inébranlable et apparemment intrinsèque du septième art hexagonal. Dans Les Gaspards, on va pouvoir admirer deux dimensions additionnelles : une philosophe, une autre littéraire. Elles vont compenser ce comique simpliste, justement, éloignant le résultat du danger archétypal et vieillissant du vaudeville.

À l’aube de la carrière de chanteuse de Chantal Goya, et à la veille de la découverte par la France du grand acteur qu’est Gérard Depardieu, cette deuxième création de Pierre Tchernia laisse à penser qu’elle a déterminé bien des chemins. Elle détermine, en tout cas, celui de son propre succès : dans un contexte d’époque – le réaménagement de Paris qui bat son plein en 1974 -, des gens se sont réfugiés dans les sous-sols de la ville, qui sont à la fois son dernier havre paisible et un endroit menacé de ne plus l’être. Ces gens sont des gaspards – des rats, en argot – et ils sont sous la houlette d’un autre : Gaspard de Montfermeil, un noble utopiste qui, à l’instar de son ennemi le Ministre des Travaux publics, n’a pas peur de mettre la main à la pâte – ou tout du moins de descendre dans les catacombes et autres égoûts.

Actualité, utopie, histoire de Paris illustrée par une littérature souvent citée… Le film paraît long mais pas à cause de l’ennui ; plutôt parce qu’il est touffu et qu’il nous est aujourd’hui bien difficile d’en absorber l’humour direct (pas de situation !) et le propos tout à la fois.


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Mardi : Sphere

(Barry Levinson, 1998)

« Dustin Hoffman »*

Un des premiers films de SF de Hoffman à moins de compter Alerte (Wolfgang Petersen, 1995). Une tentative de blockbuster qui va se retrouver bloquée aux starting blocks : accueil plus que frileux, échec critique tout comme au box office… Un raté qu’Hoffman reconnaît et attribue à un manque de fignolage. Et clairement, la machinerie tousse.

Déjà, l’inspiration prise au film Abyss est beaucoup trop sensible : le thème général est bien sûr le même, mais le traitement aussi : le couple mal en point, la folie des profondeurs, les pépins… Il est évident que Levinson n’a essayé à aucun moment de renouveler le travail de James Cameron. En plus de cela, les personnages sont inégalement présentés, ce qui demande pas mal d’immersion volontaire de la part du spectateur. Ensuite, tous sont supposés être des scientifiques, mais en fait de science, on parle de connaissances si basiques qu’elles feraient pâlir un navet du genre. Autant pour ces génies qui exhibent leurs multiples doctorats…

Tout ça attire dangereusement l’œuvre vers le précipice, et elle reste tout au bord pendant un long moment. Il n’y a aucun mérite à ça car on s’inquiète pendant longtemps que le résultat soit mauvais. Mais le film est long, et les deux derniers tiers corrigent plutôt bien cette erreur de lancement.

Un film de SF certes peu ambitieux, handicapé par le regard froid de la MGM qui y voyait une redite d’un mauvais souvenir nommé Waterworld, mais assez régulier une fois qu’il a trouvé son tempo. Haletant par tous les côtés à la fois, il laisse peu de détails scénaristiques au hasard, ce qui charge l’efficacité de la fin comme un de ces canons à plasma que les Américains affectionnent. Quand il tire, il fait mouche, et nous donne envie d’excuser bien des choses. Et puis c’est un film humble, qui laisse beaucoup de place à l’improvisation comme à l’habitude du réalisateur, ce qui lui donne de la fraîcheur.


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Mercredi : Tuer n’est pas jouer

(John Glen, 1987)

« Autour de James Bond »*

L’arrivée de Timothy Dalton dans le rôle de James Bond s’est faite avec un grand boum. Non : en fait, plein. La règle du jeu, c’était « tout ce qui est en feu explose ». Une décennie et demi après s’être vu offrir le rôle, Dalton peut enfin prendre la place de ses trois illustres prédécesseurs pour le temps de deux films, entre la vieillesse de Moore et la disponibilité de Brosnan.

Comme à chaque nouveau film de la franchise, une rupture s’opère. Le résultat est des plus énergiques, quoi que cela n’ait pas percé dans le style des combats. Moins british dans l’âme quoique l’acteur le soit toujours, The Living Daylights est probablement le premier Bond à ne pas rappeler la série telle qu’elle était à ses débuts, sauf dans l’affiche. L’action est à tous les coins de rue, ce qui détourne le regard du spectateur du scénario un peu « tête dans le guidon » mais réduit aussi objectivement la niaiserie ambiante. Avant tout ça, 007 était un Don Juan blagueur avec un pistolet et des responsabilités d’ordre international. Merci à Timothy d’avoir introduit son interprétation plus froide et crédible.

Bon, par contre la langue afghane n’existe pas. Des petits accès de flemmardise comme celui-ci (faire jouer d’un violoncelle troué en concert en est une autre, oublier des scènes cruciales pour la cohérence encore une autre), il y en a plein, c’est un peu le propre de John Glen et ça donne à ses créations une texture un peu cheap. Mais l’appréciation globale est bonne.



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Jeudi : Les Égarés

(Francesco Maselli, 1955)

« Langue italienne »*

Un film de guerre italien de 1955. Une œuvre exutoire des traumatismes de la guerre parmi tant d’autres, que rien ne démarque du flot constant de ses semblables pendant cette décennie. Elle est d’ailleurs passée inaperçue, pourtant il faut bien être objectif : elle répondait à un besoin d’époque d’exorciser les horreurs encore trop proches dans les mémoires. L’intérêt de ces films s’est perdu dans le temps.

C’est un premier film pour Francesco Maselli qui va droit à l’essentiel, si bien que les aspects artistiques autres que l’exagérément théâtral sont peu montrés : amour, peines physiques ou morales de la guerre, ce sont autant de facettes négligées qui n’ont pas non plus le temps de leur côté puisque le tout dure soixante-quinze petites minutes. Seule la présence d’un Mocky encore inconnu est notable.



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Samedi : Jeanne et le garçon formidable 

(Olivier Ducastel, Jacques Martineau, 1998)

« Film musical »*

Une comédie musicale héritée de la tradition de Jacques Demy, dont le fils Mathieu tient d’ailleurs ici un des rôles principaux. Elle bénéficie d’une réalisation qui donne un poli brillant aux démonstrations corporelles – pour parler de la danse comme du reste du langage corporel, fût-il suggestif – et qui quoiqu’un peu fade sait tirer sa révérence quand la pétulance de Virginie Ledoyen arrive pour prendre toute la place. Un regard très français mais qui sait regarder dans toutes les directions avec une grande ouverture d’esprit.

Petits bémols : encore que les scènes semblent rentrer au millimètre dans une boîte d’une heure et demi, leurs élément constitutifs en paraissent avoir été disposés sans trop de soin. Mais rarement. Un ou deux personnages vont par exemple sembler injustement figuratifs, celui de Podalydès y compris. On croirait qu’on ne leur permet pas même d’être à la hauteur de magnifier le duo.

De plus, on croirait que la gestion de la musique manque de choix, car il est difficile de dire quel public elle est censée toucher : les fans de Demy père, les romantiques, ceux qui aiment juste les comédies musicales…

Mais pour finir sur une bonne note que le film au final mérite, il couvre un côté rarement aussi bien représenté au cinéma qui est l’amour sororel. C’est aussi une œuvre qui prend très bien le contrepied du comique de situation en en posant les bases sans jamais le dénouer avec la niaiserie habituelle du Vaudeville, préférant jouer des intrigues assez engagées sur l’homosexualité. Un petit film toujours ou mignon ou propre, mais pas toujours les deux en même temps.


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Dimanche : Le dernier survivant

(Geoff Murphy, 1986)

« Hors-thématique »*

Légers spoilers – S’il vous plaît, ignorez le déséspérant titre français. The quiet Earth, donc, est une transposition en images d’un fantasme. Car qui ne rêve pas d’être la seule personne sur Terre pour y faire ce qu’il veut ? Mise en scène avec la délicatesse sans artifice de la SF dans les années 1980 – que visiblement la Nouvelle-Zélande partageait avec les USA -, cette histoire a vraiment trouvé son chemin vers l’accomplissement. Boudé par le festival d’Avoriaz et la majorité du public, le film est une première du genre pour le pays qui ne s’est pas gêné pour lui mettre dans les bras le plus de récompenses possibles. Il s’agit donc d’un succès dans sa terre natale dont le sort a voulu qu’il devienne très néo-zélando-centré.

Un tournage minutieux, ne laissant pas trace de la vie réelle qui continue autour des caméras – quoique quelques voitures au loin aient dupé le réalisateur parfois -, conduit à un résultat psychologique à souhait qui voit juste en matière de vérité humaine. Sans ambition ni humilité, le film assume ce qu’il est et en cela, il est dosé à la perfection. En conséquence, il ne déçoit pas, même dans les passages audacieux où il ne se contente plus de représenter le comportement erratique et instinctif des protagonistes. Bien vu !



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