Hebdo – 2017, N° 45 (Sleepers, Viridiana…)

Image d’en-tête : Don’t come knocking

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Lundi : Nathalie Granger

(Marguerite Duras, 1972)

« Gérard Depardieu »*

La courte durée du film est une oasis rassurante au milieu du désert effrayant de son inexpressivité. Il est décevant de voir une intellectuelle au niveau de la réalisatrice Marguerite Duras laisser le champ libre à des mots aussi faibles dans des dialogues que la rareté éclaire de cruels projecteurs. De quoi plaindre les rédacteurs de synopsis qui vont se croire confrontés à leur plus profonde crise d’inéloquence devant celle de l’oeuvre. C’est une chose de laisser parler les images mais encore faut-il avoir quelque chose à leur faire dire ou bien elles restent muettes. Un cas d’anthologie.


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Mardi : Sleepers

(Barry Levinson, 1996)

« Dustin Hoffman »*

Ce film se heurte au problème des adaptations d’histoires originales, qui est l’absence de création scénaristique mais aussi les revendications intégrées par l’auteur dans le résultat. Altérées, ignorées ou raffermies par le régisseur, on l’ignore et elles sont de toute manière intempestives dans ce qui est, littéralement, une oeuvre d’art. C’eût été un défaut, mais dans Sleepers, c’est bien plus : un impair. Car l’auteur du livre dont le film est tiré a toujours maintenu que l’histoire s’agissait de sa propre enfance, et tout laisse à penser pourtant que c’est faux, l’auteur s’enfonçant dans l’irréfutable pour se défendre des accusations qui portent sur lui. Comment faire confiance à l’horreur toute simple que le film nous inspire si on ne peut pas y prêter foi ? Et c’est trop tard pour y voir une oeuvre de fiction.

En sus de tout ceci, le ton généralement autobiographique du film, saturé en voix off, est réussi dans ses passages les plus sordides et que c’est précisément dans ces moments-là que le trio gagnant Pitt-De Niro-Hoffman est réuni. Un succès désagréable qui fait passer le résultat tout entier pour n’avoir comme seule finalité que d’être le vecteur de ce propos morbide. Et si le dilemme éthique du prêtre est réussi (où il doit faire le choix entre la justice et la vertu en déterminant si son propre faux témoignage peut être moral), il est tout à fait détestable que les deux vrais truands soient acquittés d’un meurtre par vengeance. Ils sont morts, soi-disant, peu après, ce qui pourrait en théorie rééquilibrer la conscience du spectateur. C’est sans compter qu’il peut se dire : « mais alors, à quoi bon ? ».


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Mercredi : Rien que pour vos yeux

(John Glen, 1981)

« Autour de James Bond »*

Un Bond qui se repose un peu sur les lauriers de la survie après le fiasco de L’Homme au pistolet d’or. Un contrecoup tardif, avec pour conséquence une foule de détails mais du genre ennuyeux. Par exemple : que tous les combats à mains nues – dont le vainqueur ne fait de toute façon jamais de mystère – soient gagnés par un moment d’inattention de l’adversaire ; que l’éclairage soit peu soigné, voire totalement méprisé, quand le projecteur s’appelle « soleil ».

Par contre, l’oeuvre marque un vrai retour aux sources tel que réclamé par le public après Moonraker, et cela se fait sentir sans voiler le modernisme que l’espace entre deux films montre toujours très fort, en particulier dans un scénario en fait peu fourni en-dehors du modèle habituel dont il aurait d’ailleurs pu se passer totalement : une grosse embrouille et Bond qui fait le ménage, une grosse cascade au début, une scène de siège à la fin. En-dehors de ce canevas, donc, il y a peu d’histoire, et l’accent est énormément mis sur les cascades et autres scènes sportives, qui coûteront comme de juste une première mort de cascadeur à la franchise, ce qui ne vaut pas le coup pour une production si mollassonne.


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Jeudi : Don’t come knocking

(Wim Wenders, 2005)

« Wim Wenders »*

Vingt-et-un ans après Paris, Texas, c’est avec un film dans la même veine que Wenders ressurgit. Road trip déboussolé portant fièrement, comme il porterait une médaille, son thème des travers de la célébrité. Hollywood aurait présenté cet antisujet avec autant de faste que s’il ne le voulait pas dénoncer, mais lui le fait d’une manière beaucoup plus simple et terre-à-terre : quand le masque médiatique d’une star tombe, il n’en reste que l’individu, simple comme personne.

Don’t come knocking laisse le spectateur prendre le train en marche. Car tant qu’à faire un film du type « tranche de vie », autant lui donner l’impression que c’est aussi une tranche de film. Le casting ressemble à un congrès d’outsiders, ces gens dont on est convaincu de les avoir déjà vus sans pouvoir mettre le doigt sur l’occasion voire le nom. Et quand le nom ne porte pas à confusion – du genre de Jessica Lange -, la griffe Wenders va se charger d’effacer la poussière d’étoile pour n’en garder que le coeur en feu. Le personnage joué par Sam Shephard est justement une étoile déchue, que la presse a toujours fait passer pour une star sans pourtant se gêner à parler de ses excès empirant. En injectant des sentiments dans son oeuvre, Wenders ne fait en fait qu’attirer notre attention sur ce qui nous entoure, n’usant aucun artifice, sur le paysage émotionnel que les humains se construisent les uns pour les autres.

L’attachement aux personnages ou les indices potentiels sur la suite de l’histoire – ces espèces de micro-teasers intégrés qu’on a le réflexe de chercher – sont des moyens d’expression visiblement jugés piètres par le maestro, et c’est tout à son honneur. Le spectateur doit donner du sien pour apprécier le résultat, mais c’est loin d’être cher payé quand l’art, comme à l’habitude du régisseur, est hissé à de si hauts sommets par son expertise de l’image comme de ce qu’elle contient. Par contre, une ou deux scènes rotatives en moins l’auraient encore plus approché de la perfection.



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Samedi : Les Folies Ziegfeld

(réalisateurs divers, 1941)

« Film musical »*

D’ordinaire, les Américains font de grandes et longues comédies musicales avec une paire de têtes d’affiche, un crescendo de luxure graphique et un bouquet final au programme. Avec cette version des folies Ziegfeld – thème qu’ils ont toujours aimé revisité -, ils ont voulu changer tout cela, séparant la comédie de la musique et ne lésinant pas sur les noms apparaissant au fil des sketches : Garland, Skelton, Kelly, Astaire etc. Fait curieux si on pense à toutes les façons dont les Américains manipulent le succès commercial, c’est l’un des deux seuls films où ces deux derniers dansent ensemble.

Mais le résultat n’est pas tout à fait concluant : taillés dans presque trois heures de pellicule, les sketches sont rarement d’une réussite éclatante et l’humour des passages comiques est difficile à remettre à son époque tant il est potache.

En revanche l’oeuvre a ses perles. En voici deux : la figuration de feu Ziegfeld dans un paradis simple, construit de souvenirs et où le bonheur est la seule finalité, suivie de l’introduction en personnages filmés-animés à la manière de l’animation tchécoslovaque. Un cabaret distrayant dont il ne faut pas trop regarder les dents.


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Dimanche : Viridiana

(Luis Buñuel, 1961)

« Langue espagnole »*

Buñuel avait beaucoup tapé sur l’Église du temps où il réalisait des films mexicains. Alors histoire sans doute de ressurgir avec douceur dans son Espagne natale où il n’avait pas tourné depuis 1936, il a choisi non pas de la présenter sous des airs de perpétrateur mais de victime. Mais comme il n’a pas mis son sens critique de côté, il a quand même été censuré. On y reviendra.

Le personnage de Viridiana est montré telle une sainte, mais pas du genre du père Nazario dans Nazarín (1959) qui, lui, inspirait le respect et faisait entendre sa vertu tel un messie sans tolérer d’insoumission. Viridiana n’est pas pour plaire aux féministes : c’est une femme qui, quoique altruiste, éprise de justice et de piété, ne saura pas dépasser sa condition ou se faire respecter. Ses efforts sont ceux de la religion, ce qui établit un parallèle flagrant entre la faiblesse des deux. Elle sera successivement victime de chantage, d’iniquité, d’irrespect, d’incompréhension et même menacée de viol. Victimiser la religion aurait pu ravir le Vatican. Mais c’était également sous-entendre que ses efforts seront toujours punis et jamais n’auront le moindre espoir de faire du monde un havre de bonté et de paix. Sans compter que les coupables de l’histoire sont les pauvres, les ouailles, qui se rebiffent sans état d’âme contre leur bienfaiteurs, avec un paroxysme sous la forme d’une cène orgiaque et décadente.

Pour le spectateur dans l’absolu, c’est une réflexion qui s’ouvre : que se produit-il si l’image d’Épinal n’est pas une illusion, si piété et altruisme sont effectivement corrélés ? Voilà une vision réaliste intéressante, qui malheureusement a gâché le retour de Buñuel dans sa terre d’origine. Et c’est ainsi que le film a été initialement banni en Espagne et que Buñuel s’est fait un ennemi du Vatican. Une réaction si forte que la Palme d’Or a été attribuée au film in extremis, à la suite d’un visionnage qui suivait la remise du prix, déjà attribué.



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