Gravity

Ce ne pouvait être qu’avec curiosité que le spectateur averti attendait Gravity, la nouvelle promesse de pseudo-science-fiction du chouchou mexicain d’Hollywood, j’ai cité Alfonso Cuarón. C’est avec autant de plaisir que j’espère que vous allez me lire, que je vais aujourd’hui détailler pourquoi ce film est à la fois une oeuvre de science-fiction et un simple drame.

Ce qui faisait la particularité du film dès sa promotion, et qui lui a permis d’avoir une forte image dans l’esprit des cinéphiles à la seule évocation de son titre pourtant si simple, c’était son engagement dans une représentation scientifiquement cohérente d’un scénario de fiction. Par fiction, j’entends ici simplement « inventé » et pas forcément possible. Un vrai défi d’écriture quand on pense que c’est une histoire abracadabrante justifiée par des possibilités astronomiques.

Note : cette critique ne contient pas de spoiler grave mais donne une description avancée du film.

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Rigueur scientifique

Ce qui frappe d’entrée dans le film, c’est la façon dont le vide est mis en scène : le silence, la succession du jour et de la nuit, c’est tout à fait ce qu’est l’espace en réalité et tout à fait la représentation contraire de l’espace au cinéma, où les vaisseaux vrombissent invariablement de toute la fureur de leurs réacteurs supraluminiques. Mais on voit ça en science-fiction, et il faut se rappeler que Gravity, quoiqu’il se passe 100% du temps dans l’espace (les trois dernières minutes mises à part), est un simple drame et ne présente aucun futurisme. Le silence et l’omniprésence du noir de la nuit ou de la lumière du jour (exempte de tout nuage, forcément) constituent l’intégralité du paysage, et c’est ce qui captive.

Voilà ce qui se passe quand on en est encore à se battre avec l’ouverture des sachets de bonbons. L’entrée en matière d’un film se fait généralement par un plantage de décor extrêmement difficile à réaliser et qui prend du temps à mettre le spectateur à l’aise, ou alors par la musique. Dans Gravity, on n’a que le vide et le grésillement des conversations radio, et ça suffit pourtant pour qu’on oublie instantanément les friandises.

Bientôt toutefois, l’histoire tourne mal et tout bascule. Et on n’a plus qu’à se raccrocher à ce qu’on comprend, faute de retrouver les repères familiers de la SF : l’espace, c’est l’absence de gravité ; l’absence de gravité, c’est l’inexistence de frottement, ce qui signifie qu’un mouvement ne peut pas s’arrêter. Quand on part en vrille dans l’espace, on n’a plus pour lutter que le contrôle relatif des mini-propulseurs du scaphandre. Encore une réalité terrorisante qui substitue les grotesques mais séduisantes aberrations de la SF à des vérités scientifiques que Cuarón parvient à ne pas rendre ennuyeuses.

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Et histoire de ne pas laisser le spectateur sur sa faim d’action, la musique est douce, peu digne de faire une BO à succès, mais elle met curieusement en valeur toutes les peurs qu’engendre l’espace : le vertige, la claustrophobie, la peur de l’étouffement, du vide…une multitude de phobies génératrices de panique, dont on sait qu’elle nous submergerait si on était à la place des personnages et qui nous atteint quand même à travers l’écran. Une autre chose étrange à propos de la musique : elle se chevauche volontiers avec les conversations, les alertes sonores ou même la musique faisant partie intégrante de l’histoire. Un brin d’audace à l’origine d’une valorisation à contre-courant, assez illogique et pourtant fonctionnelle.

Distraire avec une technologie connue

Une fois Sandra Bullock seule dans l’espace, plus loin de ses semblables que n’importe qui d’autre sur Terre, elle doit supporter seule ses paniques et cette sensation d’isolement (qu’on imagine facilement grâce à l’insistance de la réalisation sur cette angoisse permanente), et utiliser ses maigres connaissances d’astronautique (elle qui n’était là que pour sa compétence dans le matériel à réparer) pour rentrer chez elle. C’est surtout là que le miracle du film se produit : fasciner le spectateur avec une technologie à sa portée, dans le sens où elle ne vient pas du futur. Et là où on attend le rassurement de cette apparente simplicité, on trouve d’autres peurs qui font passer la SF pour un genre qui cherche l’originalité trop loin, et qui surtout la trouve mal. Car Gravity est la preuve qu’il suffit d’étudier la science contemporaine au cinéma pour en être surpris : là, sous nos yeux, Sandra Bullock cherche à comprendre comment faire fonctionner une navette d’aujourd’hui, et son découragement s’articule autour d’une seule très belle scène qui n’a pas besoin d’effets spéciaux ou de technologie futuriste pour être unique : la jauge d’essence la trahit, elle affichait un réservoir à moitié plein alors qu’il est vide.

Tout le travail est fait quand on en arrive là. Pour garder le spectateur en haleine, il suffit de reproduire des scènes différentes avec la même astuce de valorisation par une logique scientifique, voire tout bêtement technique – étant donné qu’une jauge qui se coince n’a rien d’extraordinaire en soi – absolument implacable.

Jamais d’espoir, toujours des problèmes

Une fois que l’alchimie de la captivation a fonctionné, il suffit qu’elle se retrouve dans le courant de l’histoire, et c’est un tour de passe-passe que Cuarón réussit encore haut-la-main. Il fait ici le choix d’un scénario haletant, qui ne laisse pas de place aux réjouissances, où l’espoir ne luit que par éclats brefs, tant les problèmes apparemment insolubles se succèdent rapidement. C’est un concept répété mais non répétitif, car il aura fallu autant de trouvailles scénaristiques pour remplir un film d’une heure et demi de ces continuels obstacles dont seul l’espace est l’origine. On croirait qu’après ça, le simple champ notionnel de la survie dans l’espace est épuisé. Et pourtant, l’intérêt de cette lutte contre le vide interstellaire est linéaire dans son intérêt, ne laisse transparaître aucune faiblesse.

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C’est aussi là l’occasion de critiquer négativement l’inflexibilité d’un tel thème, stressant au premier visionnage, dans lequel on aimerait que la lumière de l’espoir brille d’une magnitude bien supérieur. Certes, c’est là qu’intervient la fin, qui apparaît comme une libération fondamentale, d’une part pour le personnage qui revient d’un Enfer où jamais Orphée n’a mis les pieds, et d’autre part pour le spectateur qui, le sachet de bonbons oublié à ses pieds, a dû souffrir ce scénario oppressant.

Des plans riches, sans couleurs et sans paysages

Souvent, le paysage, le second plan, ou tout autre annexe graphique permet de constituer la matière d’un film, de faire passer le temps lors des passages ennuyeux en s’accompagnant d’une musique adéquate. Gravity, non content de se passer d’une BO digne de ce nom, s’est interdit tout seul l’option des paysages. C’est donc un travail titanesque à chaque instant de trouver comment mettre en scène un cockpit (quotient de richesse graphique très très très faible) et…l’espace (quotient de richesse graphique, inexistant), alors que le spectateur peut facilement en venir à s’exclamer ô combien le film s’est enfermé dans un univers graphique simpliste. Mais c’est cette même simplicité à l’écran qui a donné du fil à retordre à la caméra.

This film image released by Warner Bros. Pictures shows a scene from "Gravity." (AP Photo/Warner Bros. Pictures)

La logique des plans repose sur l’idée de présenter directement au spectateur ce qu’il ne s’attend pas à voir à l’image : comme on en a déjà parlé, c’est souvent un chaos horriblement silencieux qui remplit ce rôle. Mais c’est aussi vrai pour ce à quoi le spectateur ne pense pas : l’espace est un domaine majoritairement russo-américain et bien que leur collaboration force l’apprentissage réciproque de leurs langue (je parle ici de ce qui se passe en réalité, mais je me permets de rappeler une énième fois que Gravity est la vérité), on ne pense pas que pour un non-astronaute comme Sandra Bullock, il faille se contenter de l’alphabet cyrillique (et chinois, dans le film) pour comprendre l’usage de chaque bouton. Ces petites lettres étranges sont, avec d’autres détails techniques qu’il faut souvent avoir l’œil pour voir (par exemple le niveau d’oxygène), autant de choses sans importance qui remplissent finalement les moments où le spectateur aurait pu se rappeler de ses sucreries, sans pourtant l’ostentation que ces vétilles pourraient facilement acquérir dans un scénario si ouvert.

Deux acteurs

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Ah, oui, et puis Gravity a trois acteurs en tout et pour tout. Dont un qu’on voit 10 secondes, et un autre à peine le quart du film. Difficile d’exprimer combien c’est impressionnant de voir une seule actrice porter tout le poids d’un film sur ses épaules, surtout un personnage qui n’est pas à l’aise en milieu spatial. C’est pourquoi je ne m’attarderai pas sur ce chapitre où l’éloquence me fera défaut, mais je ne pouvais pas non plus ignorer cet aspect majeur de l’oeuvre sans manquer de respect à la difficulté du tournage pour ces deux « stars » !

 

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Difficile de le dire depuis l’année 2016, mais Gravity pourrait marquer l’ouverture d’un genre, peut-être la convergence des genres classiques de la comédie et du drame et des genres modernes comme la science-fiction. Mieux encore, simplement la volonté de rendre la science-fiction cohérente scientifiquement. Ce film se justifie en tout cas admirablement au vu des lois de la physique ou même du bon sens (le son dans l’espace) alors qu’il s’est enfermé dans un genre où les ressources graphiques sont extrêmement limitées. Sans option musicale non plus, il parvient à captiver aux moyens de bagatelles comme les différences alphabétiques au sein des nations conquérantes de l’espace, et s’inscrivant dans la compréhension de la technologie d’aujourd’hui et non pas celle du futur. Le tout mis en valeur par seulement deux acteurs qui se doivent de ne pas en gâcher une miette en supportant un tournage techniquement rude. Une saga spatiale sans répit, un catalyseur d’angoisse rationnelle qui prouve que la distraction peut venir du génie du réalisateur plus que du genre qu’il a choisi.

Une réflexion sur “Gravity

  1. Pingback: Hebdo – semaine 1, 2016 | Cinémanonyme

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