Hebdo – 2017, N° 40 (Les Diamants sont éternels, Staying Alive…)

Image d’en-tête : Le Cri du Cormoran le soir au-dessus des jonques

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Lundi : Le Cri du Cormoran le soir au-dessus des jonques

(Michel Audiard, 1970)

« Nouvelle thématique ! => Gérard Depardieu »*

Pour un des rares films qu’il ait réalisés, Audiard sort le cinéma français de l’étouffant carcan de ses propres préjugés, profitant comme d’un tremplin de la libération offerte par 1968. Dans la médiocrité, par contre. A l’effort minimal de post-synchronisation s’oppose un humour polyvalent qui se gâche parfois en vulgarité quand ce n’est pas du premier degré navrant, et le réalisateur-dialoguiste pallie à son inexpérience en créant des plans courts quit ont tôt fait de donner naissance à des faux raccords. En fait de dialoguiste, il est en réalité plutôt le compositeur d’un hymne à la liberté d’expression avec des airs de chanson paillarde.

C’est une curiosité que nous offre Audiard, homme talentueux quand il ne fait pas front à plusieurs tâches à la fois, et qui a posteriori jettera à peu près le même regard que nous sur ses créations. Presque cinquante ans après, c’est une oeuvre qu’on contemplera avec une bienveillance amusée, admirateur malgré soi du premier rôle de Depardieu, au milieu des grands déjà.


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Mardi : Family Business

(Sidney Lumet, 1989)

« Dustin Hoffman »*

Quand Hoffman repasse derrière la caméra avec son Oscar de Rain Man sous le bras, c’est pour donner vie à un personnage de loin plus modeste au coeur d’une histoire transgénérationnelle. Quoique les différences d’âge aient été exagérées entre personnages et acteurs, les trois grands (Sean Connery, Hoffman et Matthew Broderick) assurent très bien leur poste où chacun est le père du suivant.

Au prix du perfectionnisme parfois ennuyeux de Sidney Lumet aux commandes, dont c’est une habitude de répéter sans tourner pendant trois semaines en pré-production, le film est bien construit autour du passage de flambeau de père en fils, et des responsabilités qui vont avec. On explore leurs déboires d’une manière fluide dans l’espace, comme si le spectateur occupait vraiment de la place entre la caméra et les personnages, ce qui donne une impression immanquable de proximité avec eux.

Les personnalités ne sont pas affinées comme elles auraient pu l’être, ce qui est dommage car c’était vraiment un aspect vital. Résultat, Connery éclipse Hoffman qui éclipse Broderick : c’est mal équilibré. Un résultat donc mitigé pour une représentation toutefois digne de son idée.


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Mercredi : Les diamants sont éternels 

(Guy Hamilton, 1971)

« Autour de James Bond »*

Après le tempêtueux passage de George Lazenby dans la peau de Bond, Connery revient sur un pont d’or, par ailleurs une des raisons pour lesquelles il ne reviendra pas jouer dans la série – mis à part pour le controversé Jamais plus jamais en 1983. Il va nous réintroduire dans la série à une époque où elle s’était faite oublier, peinant à renouer avec ses gadgets mais sans pudeur encore sur les démonstrations technologiques expérimentales : motos des sables, sous-marins de poche…

Et dans une volonté d’amadouer les Américains après le flop d’Au service secret de sa majesté, on n’oublie pas la référence impossible à rater sur la falsification du premier pas sur la Lune : les protagonistes arpentent allègrement un faux plateau qui en représente le supposé tournage. Pour la première fois dans la série, la « Bond girl » est Américaine. Sans oublier la déjà flambante et flamboyante Las Vegas qui sert de décor à des courses-poursuites pas mal bidouillées. Le tout non sans un esprit revanchard des Britanniques qui viennent ajouter avec bon goût le grain de sel de leur autodérision, sain contrepoids qui fait passer la pilule d’une post-synchronisation et d’effets spéciaux indécrottables de médiocrité.


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Jeudi : Dommage que tu sois une canaille

(Alessandro Blasetti, 1955)

« Langue italienne »*

Des comédies comme celle-ci naissaient dans une intersection historiquement unique : entre la guerre et Fellini. Mais celle-ci en particulier se retrouve aussi entre un deSica déjà au-delà de son apogée et une Sophia Loren seulement défaite depuis deux ans des noms d’emprunts qui empêchaient son talent de la faire décoller. Des films comme ça peuvent presque faire croire que le baby-boom italien date d’avant la guerre ; en 1955 déjà, on parle des jeunes avec dédain comme « le produit de la guerre ». Un terreau précocement fertile à un jeu d’acteurs super naturel dont les dialogues, quoique foisonnants et tous azimuts, sont sublimes pour qui a la vivacité d’esprit nécessaire pour les suivre. Mais à toute précocité son immaturité, en l’occurrence le scénario qui saute trop vite d’une situation à l’autre pour finalement tout laisser tomber en guise de fin.


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Vendredi : Staying Alive

(Sylvester Stallone, 1983)

« Film musical »*

Quand Stallone donne suite à Saturday Night Fever six ans après, il est apparemment encore englué dans sa réputation de Rocky et ne parvient pas à faire reconnaître son talent quand il l’utilise dans la lignée des « films disco », s’attachant à rendre l’harmonie de la danse, où la sueur de l’effort est ce qu’on a le droit de montrer de moins propre. Pas moyen pour lui de démontrer aux critiques que sa caméra brutale la sait aussi saisir.

Par mauvaise foi, on l’accuse surtout de sortir de ses propres chemins balisés : c’est le seul de ses films où il ne joue pas (d’accord, il fait un caméo) et c’est la seule des suites qu’il a faites à partir d’un film qui ne soit pas de lui. Bien sûr, il ne faut pas le voir en comparaison de Saturday Night Fever, sans doute imbattable dans son genre ; que ceci en soit la suite peut très bien passer inaperçu. L’oeuvre évolue à peu près en-dehors des clichés, voguant au gré des ellipses et au gré de la musique, et une heure et demi est une bonne durée. Pas la meilleure suite, mais loin d’être la pire.




 

Hebdo – 2017, N°39 (Rain Man, Au service secret de sa majesté…)

Image d’en-tête : Rain Man

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Lundi : L’année sainte 

(Jean Girault, 1976)

« Jean Gabin »*

Voilà, c’est le dernier film de Gabin, qui lui permet de finir sa carrière dans la tradition de ses rôles de caïds qui ont le plus marqué. C’est un bon scénario pour chapeauter la carrière de l’acteur, qui mourra six mois après la sortie du film. Un scénario plutôt moral, comme le démontre avant tout la fin, dont l’humour laisse de plus en plus pressentir le style français des années 1980.

Bien que son rôle dans L’année sainte corresponde à ce qu’il a le plus fait, cet aspect un peu visionnaire – quoique également dirigé par l’ancienne génération avec Jean Girault aux manettes, qui lui survivra six ans – complète aussi sa carrière dans le sens il a toujours incarné les préoccupations françaises – d’où sa baisse en popularité juste après la guerre, où il reflétait combien le pays boudait le cinéma.

Côté dialogues, il y a Jacques Vilfrid, lui aussi plus qu’expérimenté, dont on ne pourra s’empêcher de remarquer les quelques lignes flottantes au milieu du reste, comme des bouche-trous sans trous.


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Mardi : Rain Man 

(Barry Levinson, 1988)

« Dustin Hofman »*

Rain Man ou le succès sorti de nulle part, moulé dans un matériau cent fois torturé. Les deux stars elles-mêmes doutaient de son potentiel, au point que Hoffman a presque quitté le projet après deux semaines de tournage, déçu de sa propre performance. Comme quoi l’artiste ne peut jamais être sûr de la qualité de son travail. Il a même fallu plus d’une semaine pour que les spectateurs se convainquent d’aller le voir, le haussant tardivement à la première place du box-office temporaire, puis de l’année 1988.

Comme à son habitude, Hoffman est un réalisateur officieux, puisque malgré ses hésitations initiales, c’est à lui qu’on doit son personnage d’autiste savant. Sans son opinion et ses improvisations, Raymond Babbit (le personnage en question) aurait été tout autre. L’acteur aurait même dû tourner le rôle du frère s’il n’en avait pas décidé autrement.

La raison superficielle pour laquelle ce film est légendaire, c’est la performance de Hoffman. Mais plus que cela, c’est sans doute la répartition des tâches au sein de la régie : Levinson réalisateur technique, Hoffman réalisateur méthodique du détail, Cruise réalisateur de l’antagonisme, Hans Zimmer réalisateur de l’ambiance (déjà, même pour sa première collaboration avec Hollywood).

On n’en voudra pas à Levinson d’avoir pris le temps de faire Good Morning Vietnam avant d’accepter le script de Rain Man, parce que les deux sont excellents. La maturation laborieuse et très lente du projet a débouché sur une histoire de la communication entièrement empathique qui peut relier deux personnes et que l’autisme peut clairement mettre en évidence, dont il n’y a à regretter que l’égoïsme très fort et réaliste dont fait preuve le personnage de Cruise, fatiguant quand cela dure deux heures.

Mais le résultat tape de toute manière au bon endroit dans des proportions qui dépassent le seul repère du public : quatre Oscars, deux Golden Globes et des tas de nominations, un score mérité pour cette grande collaboration de grands noms.


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Mercredi : Au service secret de sa majesté

(Peter R. Hunt, 1969)

« Autour de James Bond »*

La seule interprétation de Bond par George Lazenby, qu’il a immortalisée par sa turbulence, reflet par la même de ses qualités. Sa durée (cent trente minutes) nous en dit déjà long sur l’ambition du réalisateur, qui se met parfaitement dans la lignée de ses prédécesseurs tout en restant à l’avant-garde technique, d’une manière toutefois qui trahit le progressisme artistique. Les gagdets sont mis de côté – non sans une délicate apparition du très culte Desmond Llewelyn qui les fournit à Bond dans dix-huit de ses films – et cèdent leur place à des activités diverses et impressionnantes : ski, bobsleigh, course automobile, entre autres scènes physiques et d’action.

Pour la mise en oeuvre de ce contenu épique, Peter R. Hunt a fait avec le tout-venant, ce qui va avec beaucoup d’avantages… et beaucoup d’inconvénients. C’est sans doute le film de Bond où l’acteur principal joue le moins son propre rôle, tant il est doublé par des sportifs et des cascadeurs. Mais l’illusion est convaincante.

Le montage est de type mosaïque : les scènes sont composées d’une multitude de prises de vue qui durent parfois moins d’une demi-seconde. Très fatigant à la longue, quoique très bien réglé. Mais là aussi, l’innovation et la réussite ne vont pas sans leur corollaire : attendez-vous à un film tellement truffé de faux raccords qu’il pourrait servir de démonstration à ceux qui ne les remarquent d’ordinaire pas.



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Vendredi : The Million Dollar Hotel

(Wim Wenders, 2000)

« Wim Wenders »*

Après avoir discrètement collaboré avec U2 pour la musique de ses films, Wenders a décidé de donner à Bono beaucoup plus de liberté dans la création cinématographique. Résultat : The Million Dollar Hotel, sa coécriture et sa bande originale parfaite – mais on n’en attendait pas moins, forcément. L’histoire toutefois est entièrement wenderesque ; à croirait qu’à vouloir ouvrir la porte à d’autres, il s’en est lui-même ouvert plusieurs. Il est d’ailleurs allé un peu loin, faisant du film une oeuvre trop personnelle pour le style vaguement tous publics auquel il nous avait habitué les années d’avant. C’est de là que vient la réputation très mauvaise du film, mais cela aurait pu être tellement pire qu’il est difficile de justifier totalement la huée qu’il a connue, ou d’expliquer le désaveu par Mel Gibson de sa performance pourtant honorable au regard de l’environnement artistique déjà encombré avec lequel in a dû composer. Il est exagéré de dénigrer Wenders pour avoir fait de l’art un peu trop pur ; on a vu bien pire. Il faut simplement convenir qu’allier l’art au désagréable n’est pas la meilleure recette.




Entre Avatar et ses suites

Le tournage d’Avatar 2 a démarré en Nouvelle-Zélande le 25 septembre, quasiment huit ans après la sortie du film original. J’ai pensé qu’à cette occasion, je pourrais retracer vite fait l’histoire de cet embryon de saga, dont on espère (ou dont on peut regretter) qu’elle devienne une série presque aussi emblématique que Star Wars.

Si on en croit la date de sortie annoncée du deuxième opus (décembre 2020), on peut d’ores et déjà le compter dans la course des films les plus attendus de la décennie. Mais onze ans, c’est long, et les fans auront aussi appris à redouter cette suite ; quand on a le DVD ou le fichier .avi depuis si longtemps dans sa cinémathèque, il a pris la poussière. On a pu s’en lasser. Si ce n’est pas le cas, alors on le considère avec nostalgie et on n’a pas envie qu’une perpétuation commerciale l’abîme.

Ceux qui se reconnaissent ici ont plus d’une raison d’avoir peur : il est déjà connu que deux personnages laissés pour morts dans le premier film (ceux de Sigourney Weaver et de Stephen Lang) figureront dans les suites.

Il est encore trop tôt pour dire de l’oeuvre qu’elle a vieilli, mais à la vitesse où va l’évolution technologique et au regard du budget qu’on va allouer à Cameron, il n’est pas dit qu’on pense la même chose d’ici trois ans. Et l’intéressé a bien confirmé vouloir tirer le maximum des avancées techniques. C’est d’ailleurs avec avec des scènes en motion capture que le tournage a été inauguré.

Depuis notre année 2017, il est légitime de porter un regard accusateur sur ces potentielles onze années d’attente. Cameron n’a réalisé que douze films en tout, on attend de lui encore de nombreux succès, d’autant que sa compétence est grande : réalisateur, scénariste, producteur, monteur, explorateur, il sait tout faire.

A l’origine, le « 2 » devait sortir en 2014, puis il a été retardé trois fois. Pourtant, Cameron ne nous a rien donné à nous mettre sous la dent en attendant. On a supposé que l’épisode 7 de Star Wars (justement) lui faisait de l’ombre en 2015, mais il faut surtout ne pas perdre de vue le chantier colossal que les films représentent : pensé pour la première fois en 1994, le premier a nécessité quatre années et demi de travail effectif. A partir d’hier, Cameron se lance dans la réalisation simultanée des quatre suites d’Avatar. On verra bien le résultat, mais cela annonce dans tous les cas beaucoup, beaucoup de pain sur la planche. Alors il ne faut pas trop lui en vouloir d’avoir pris de l’élan. D’ailleurs, c’est l’épisode 8 de la saga précitée qui va peut-être le concurrencer à ce moment-là.

Notons également que Cameron est un expert dès qu’il s’agit de satisfaire le public ; quand on apprend qu’il va ressusciter des personnages, il est en théorie plus justifié de s’en étonner que de s’en défier. Par association d’idées, cela me rappelle la résurrection d’Ellen Ripley dans Alien, la résurrection (de Jean-Pierre Jeunet), un des retours à la vie les plus cohérents dans la catégorie poids lourds, onze ans après que Cameron ait réalisé le retour (1986).

Je vais conclure cet épitomé par une remarque positive : aux USA, les suites s’appeleront The Avatar Sequels, avec un sous-titre par épisode. C’est extrêmement bien joué pour séduire les nostalgiques, qui devraient normalement être rassuré par ce détail sur l’intégrité du film original. Si les suites perdent en puissance (ce qui, dans une certaine mesure, est obligatoire quand on en prévoit un si grand nombre), on pourra toujours se dire « ce n’est pas grave, c’était une série dérivée ». Quitte à désavouer la franchise, faisons-le sur son aspect commercial !

Bref, comme on dit en Na’vi : Tsari ngaru etrìpa syayvi* !

La première photo du tournage d’Avatar ; elle représente certains des plus jeunes acteurs. Les suites vont apparemment s’orienter beaucoup sur les enfants de Jake et Neytiri, ce qui va aussi dans le sens d’un décalage important par rapport au scénario d’origine.

* « Bonne chance ». Apprenez le Na’vi : https://learnnavi.org/

Hebdo – 2017, N° 38 (Jappeloup, Charlie’s Country…)

 

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Lundi : Jappeloup

(Christian Duguay, 2013)

Ceci est une adaptation libre du roman narrant la vie de Pierre Durand, équitateur dont le film est du coup le biopic. C’est assez indirect mais pas plus mal car cela nous délie de trop de fidélité à l’histoire. Plus besoin de relativiser, on peut oublier pendant un moment que l’histoire est toute tracée, promise à aucun rebondissement qui n’ait été biaisé voire causé par les faits réels.

Il nous reste le suspense et un fort réalisme malgré l’aspect biopic, avec Guillaume Canet qui monte lui-même les chevaux-acteurs, fort d’une pratique ancienne rénovée par six semaines d’entraînement intensif avant le tournage. L’oeuvre est donc conçue par des passionnés – le réalisateur Christian Duguay en est aussi – mais avec une délicatesse qui permet à tout le monde, pendant deux heures, de s’intéresser aux chevaux. Le flux temporel est un peu bousculé et donne clairement l’impression de lister des moments-clés, mais c’est un impondérable du genre. La musique est très bonne et présente, de sorte que tout est réuni pour nous distraire, même si on n’aime pas l’équitation.


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Mardi : Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran

(François Dupeyron, 2003)

Avec ce film, Omar Sharif revient de sa semi-retraite d’acteur induite, apparemment, par un certain blasement de sa carrière. Le script l’a convaincu de revenir à l’écran, et le résultat nous montre clairement pourquoi : l’acteur égyptien y incarne un vieil épicier qui va devenir mentor, puis père adoptif d’un gamin des rues. C’est un peu sordide dit comme ça, et on se figure qu’on est en Algérie contemporaine. Pourtant, c’est le Paris des années 1960, reconstitué à travers le crible d’un quartier arabe qui sent bon le présentisme en dépit de la misère, nous montrant tantôt la sérénité et la simplicité de cette vie, tantôt la façon dont le monde vient bousculer cette communauté en autarcie quasi-parfaite – pourquoi cela donnerait-il l’impression de se passer en Afrique du Nord sinon ?

C’est un film « tranche de vie » qui pourtant ne se coince pas bêtement dans sa conception coutumière brutale de la vie : « voyez ce qu’elle est ». Non. Les choses sont ce qu’elles sont, d’accord, mais ce n’est pas une raison pour y réagir dans le même ton. Tout peut s’aborder avec un sourire. Le vieux est un homme heureux, un père parfait et un épicier philosophe, fier de pouvoir transmettre le réconfort que lui procure sa religion. Le jeune acteur qui lui donne la réplique, quoique obligé par la loi française, en tant que mineur, de travailler des demi-journées pendant les vacances, n’est pas en reste pour montrer qu’il peut autant être un adulte que n’importe qui.

Tout est simple : l’amour, la mort, le voyage, le vol… Indéniablement, le film est un drame, mais on n’en ressort pas attristé et vidé de sa foi en l’humain comme de la plupart des drames français. C’est même tout le contraire. Et si on trouve cela naïf de faire une création positive en parlant de toutes ces choses difficiles à vivre, on ne peut guère l’utiliser comme argument sans se faire dire que c’est juste la façon dont l’Islam voit les choses, et encore ! le film ne nous montre que la manière dont ses pratiquants abordent ces sujets précis, ces grands thèmes. Cela a la particularité d’ériger l’oeuvre en monument de verre qu’on a peur de briser, nous simple spectateur qui s’incruste à l’improviste dans le quotidien des protagonistes, alors qu’elle ne fait que nous inviter à partager la pureté, ou encore une fois la simplicité de ces moments qu’elle évoque. Parce que, on a tendance à l’oublier, elle est toujours le meilleur moyen de conserver la beauté des choses, vraiment fragile elle.


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Mercredi : Wrong

(Quentin Dupieux, 2012)

Wrong, c’est un Français – Quentin Dupieux – qui exporte sa philosophie de vie aux USA : « il n’y a rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir ». Qu’on soit d’accord ou non avec cette phrase, elle résume tout à fait le film. Et c’est le passe-partout miraculeux qui l’excuse de tout. Oui, juste cette petite phrase. De quoi mettre dans l’embarras le critique dont c’est justement le boulot de réfléchir à l’art. Pour exprimer un avis objectif sur cette oeuvre, mieux vaut en fait y être insensible, parce que cela permet de dire que le film ne fait que cultiver le n’importe quoi, ce qui, à la base, est vrai. Alors mettons l’aspect artistique de côté : le mystère et l’incompréhensible restent des facettes digne d’intérêt de toute façon. Mais voilà : il se trouve que l’entièreté du film est tirée de cette forme d’art irréfléchi. Dupieux, qui est aussi musicien, fait lui-même la bande originale (en collaboration) et prend même le risque de filmer avec une caméra prototype. Alors, pour conclure, voici une remarque tout à fait subjective : l’histoire est fascinante, le gars derrière la caméra connaît son affaire, mais le mode « brut de décoffrage » a tendance à laisser un peu la beauté absolue dans la poussière.


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Jeudi : Trop loin pour toi 

(Nanette Burstein, 2010)

C’est une comédie romantique qui en 2008 était dans les cartons des meilleurs scénarios pas encore réalisés. Alors ils l’en ont sorti. En fait de romantisme, c’est moitié ça et moitié du sexe. Ils se sont autorisés une flexibilité qui, au gré des cent minutes de l’histoire, aura fait rire à peu près tout le monde, mais ça reste vulgaire dans tous les sens du terme. On se sort de cette mouise aux deux tiers de l’oeuvre : c’est le tournant. Et c’est seulement pour replonger dans une vie de couple qui est cette fois bousculée par la famille – ou comment ne pas faire preuve d’originalité. Et avant la toute fin, il faut encore traverser un no man’s land de l’émotion où le couple se laisse martyriser par les aléas. Pour une guimauve à la gloire de l’amour, les héros manquent cruellement de combativité. Dommage car l’ambiance est assez fraîche et lumineuse ; le seul aspect du film qui soit dans le ton, en fait.


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Vendredi : Charlie’s country

(Rolf de Heer, 2014)

Il ne viendrait à l’idée de personne de qualifier ce film avant tout de documentaire. Pourtant la façon dont il a été réalisé et l’enseignement qu’on peut en tirer en sont symptomatiques. Ce ne sont pas les seuls indices à nous mettre sur la piste : il y a le thème aussi, celui des Aborigènes que la prohibition anglo-australienne oppresse. L’application des lois occidentales est incompréhensible pour eux, et pour cela on dit d’eux qu’ils sont idiots. C’est toujours la même histoire d’une modernité post-coloniale, où contre toutes attentes l’oeuvre a l’audace de placer le personnage principal (un Aborigène, pareil que l’acteur, d’ailleurs) comme le fautif et pas comme la victime (ou tout du moins pas totalement). Désabusé, il refuse d’abord la science médicale des Blancs, puis s’isole dans la légalité ambiguë de la ville de Darwin où il était hospitalisé. Il finit par enfreindre la loi une bonne fois et il est condamné à plusieurs mois de prison. C’est la facette purement créative du film, qui se défait de ses messages sous-jacents pour nous laisser juger par nous-mêmes : certes les anglo-australiens sont à l’origine des envahisseurs, mais jusqu’à quel point est-il légitime pour les locaux de refuser leur législation ? C’est parfait… jusqu’à ce que le personnage de David Gulpilil se résolve à prendre une décision qui sonne comme morale à nos sens occidentaux ; c’est là trop s’éloigner du documentaire.


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Samedi : New York Melody 

(John Carney, 2014)

Une comédie musicale à tous les sens propres des termes, sans les embarras que peuvent apporter le souci d’un quotidien diabolisé. En contrepartie, bien sûr que tout ce qui est inhérent au monde du disque est idéalisé, mais on ne pourrait en blâmer le film que s’il ne parvenait pas à maintenir l’impression d’un rêve sans fin. Or il y parvient. Il ne faut pas s’attendre au réalisme comique de Les Commitments de David Lynch ou à l’émotion d’August Rush de Kirsten Sheridan dans le même style, mais l’histoire fait preuve de consistance dans la satisfaction qu’elle procure, d’autant qu’elle s’adresse à un éventail on ne peut plus large de cinéphiles et mélomanes, avec le chanteur de Maroon V Adam Levine qui y tient un rôle d’avant-plan sans bavures.


 

Hebdo – 2017, N° 37 (Brigadoon, On ne vit que deux fois…)

Image d’en-tête : Les Feux du Music Hall

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Lundi : Verdict

(André Cayatte, 1974)

« Jean Gabin »*

Passant de la place d’un brillant accusé à celle non moins prisée d’un juge, Gabin va ici  interpréter un puissant où il va s’agir pour lui de concilier devoir et honneur dans une situation de chantage. La richesse filmique s’y exprime sans frein, puisque ce sont des procédés complètement opposés à ceux de L’Affaire Dominici qui vont être mis en oeuvre : avec l’avancée du procès, le spectateur suit évènements qui y sont liés de façon linéaire, tout en étant tenu au courant de ses causes en parallèle, avec des scènes qui suivent à part leur propre ligne temporelle. La méthode est remarquable en ce qu’elle ne répond pas aux critères du flash-back : c’est bel et bien une histoire imbriquée dans une autre. Et cela confirme en quelque sorte que cacher totalement des éléments importants n’est objectivement pas une bonne chose, car Verdict est un véritable plaisir à suivre. Quand on croit venir la fin, il y a encore un, non, deux coups fataux portés pour la gloire du scénario captivant.


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Mardi : Tootsie

(Sydney Pollack, 1982)

« Dustin Hoffman »*

Onze années avant Madame Doubtfire, c’est Dustin Hoffman qui jouait la carte du travestissement, donnant une nouvelle dimension à son talent. D’ailleurs, l’idée de jouer avec une femme lui est venue pendant le tournage de Kramer contre Kramer où il campait un père – un surhomme, quoi. Tout comme pour Robin Williams dans le susdit, son personnage est lui-même un acteur, ce qui autorise ce coeur controversé à une intrigue hilarante et permet la mise en abyme avec ce que les acteurs ont connu pour de vrai.

Pourtant le film a été tourné comme un drame, au point que jamais un fou rire n’a interrompu le tournage. L’oeuvre est victime de cette volonté dramaturgique, quoiqu’elle se soit transformée en comédie de façon naturelle et sans heurt ; elle en hérite un défaut horrible qui s’appelle le Vaudeville, le comique de situation le plus prévisible et ennuyeux qui soit. Heureusement, ce n’était pas un fait exprès et ça ne va du coup pas trop loin.

Le film au global est fantastique, ce qui vient avant tout de son équipe (non, l’équipe ne fait jamais tout) : Sydney Pollack y a une responsabilité bien plus grande que de seulement signer la création de son nom : il fut certes réalisateur mais aussi producteur et, sur l’insistance de Hoffman, acteur. Jessica Lange leur doit un Oscar et Geena Davis un timide mais prometteur début de carrière.


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Mercredi : On ne vit que deux fois

(Lewis Gilbert, 1967)

« James Bond »*

Il est à croire que faire un James Bond à la fin des années 1960 ne consistait pas qu’à surprendre le public mais avant tout l’équipe elle-même. Les cascadeurs sont encore plus sollicités dans cet épisode, dans l’excès, mais cela, on leur pardonne. Les hélicoptères de poche et autres joyeusetés peuplent agréablement de technologie cette image d’ensemble trop vague pour vraiment concilier conquête spatiale et Guerre froide. Le film se fait par contre un parfait reflet de l’actualité lorsqu’il s’agit de choisir un gros gadget d’époque, devenant de fait un miroir des passions enfantines en 1967.

Mais sans surprise, à vouloir trop en faire, l’oeuvre plonge directement dans la médiocrité et la platitude, ne se cachant même plus de ses faux raccords et complètement à la ramasse en matière de perfectionnisme en général. Ça part dans tous les sens, les acteurs ne suivent pas… Bref, rien pour nous faire supporter le surplus de fidélité à des livres qui n’ont par nature pas à se soucier du réalisme graphique.


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Jeudi : Les Feux du Music Hall

(Federico Fellini, Alberto Lattuada, 1951)

« Langue italienne »*

Le premier film de Fellini était en couleurs. Bon, il a été tourné en noir et blanc, mais les deux réalisateurs ont tellement fait bouillonner leur créativité qu’il s’est coloré de lui-même en émotions. C’est un film de visages, où s’expose d’abord la face si reconnaissable du vieil enfant italien en la personne de Peppino del Filippo. En fait, cette oeuvre est une exposition des différents types de beauté : la sagesse discrète de Giulietta Masina est comparée à celle, extérieure et fruste, de Carla del Poggio, ainsi qu’à la charmante laideur d’actrices secondaires. Quoiqu’elles n’ont rien de secondaire, justement : elles ont toutes en commun la beauté universelle de l’art, le tout mijoté dans un ensemble qui n’est pas beau, qui montre avec candeur la faiblesse de tous (merci chers Italiens d’avoir cette simplicité). Le film tient plus de la tranche de vie que du scénario original, mais disons qu’on l’a bien beurrée et que ça fait sa réussite.


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Vendredi : Daywatch

(Timur Bekmambetov, 2006)

« Langue russe »*

Les Russes ont ce gros avantage de ne pas se soumettre au modèle américain ; on en a déjà parlé, c’est de là que vient la force du premier opus et c’est ce qui en a justifié les détracteurs, blablabla. Mais la conséquence qui s’en fait sentir avec Daywatch, c’est combien le pragmatisme peut s’exprimer même dans l’art, à partir du moment où ce n’est pas l’argent qui est dans le cockpit. Ou qu’au moins il a un copilote. Le résultat, c’est que voici une suite cinématographique plus réussie que le film original !

La violence est utilisée à propos, presque jusqu’à nous faire dire qu’ils l’ont mise de côté si on ne fait pas attention (cela tient simplement au fait qu’elle n’est plus le moyen mais la finalité). La débauche d’effets spéciaux n’est plus une débâcle, elle a beau recouvrir tout le film indifféremment de Nightwatch, c’est juste ce qu’il faut pour emballer le scénario dans un peu de rêve. Les débordements sont tassés, réduits par touches à l’état de clins d’oeil qui, s’ils nous font soupirer une fois en éveillant les mauvais souvenirs de Nightwatch, se font vite oublier.

A l’inverse, si la médiocrité d’un antécédent est dure à cacher, ils y sont parvenus malgré eux en l’entreposant dans un contexte de post-production désastreux : mélange d’ouvrages originaux, renommage en dernière minute (en dernier mois, d’accord) et surtout la tombée aux oubliettes du troisième opus. En 2018 peut-être, me souffle IMDb.


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Samedi : Brigadoon

(Vincente Minnelli, 1954)

« Film musical »*

Quand un film répond aussi bien que Brigadoon aux critères d’un genre précis – en l’occurrence celui des comédies musicales romantiques -, son objectif est de sortir du lot, d’où les campagnes publicitaires promettant monts et merveilles indifféremment pour toutes les productions similaires. Mais cette oeuvre sort effectivement du lot. Pas du moule, puisque le style cher aux Américains est inchangé, mais sur plusieurs aspects qui sont loin d’être des détails.

C’est donc un film musical romantique, basé sur la danse depuis la décision de prendre Gene Kelly pour le premier rôle – un certain Howard Keel devait le tenir à l’origine et le scénario revêtir simplement l’aspect musical. Le résultat déjà riche, quoique pas exceptionnel, a été rehaussé de deux choses rares à Hollywood : la mise au premier plan de ce petit coin du monde anglophone appelé Écosse – sous son aspect naturel et traditionnel, en plus – et la large adoption des valeurs d’un sous-genre : le conte. C’est comme un léger drap onirique disposé avec douceur sur l’histoire. La fine couche d’or qui plaque un matériau déjà noble.

Star et réalisateur voulaient tous deux tourner en Écosse, hélas la MGM a vu mieux dans leur intérêt que tout soit fait en studio. Qu’à cela ne tienne, se sont-ils dit ; ils ont alors débarqué avec des décors qui encore aujourd’hui nous mettent le doute : 600 pieds de long, 60 de haut (183×19 mètres). Multipliez l’un par l’autre, ajoutez un zéro et vous en avez le prix en dollars. Mais les oiseaux sont des bien meilleurs appréciateurs de leur réalisme que les chiffres : il est notable et authentique que certains d’entre eux les ont trouvés tellement à leur goût qu’ils ont pénétré les studios pour y loger !

Bref, un succès qui ne nous prédispose même pas à ce que la conclusion soit une critique de la société urbaine new-yorkaise ; a fortiori du quotidien occidental tout entier, ce qui nous laisse sur la réflexion que c’est une chose admirable pour l’époque.


Hebdo – 2017, N°36 (L’Affaire Dominici, Kramer contre Kramer…)

Lundi : L’Affaire Dominici

(Claude-Bernard-Aubert, 1973)

« Jean Gabin »*

L’affaire Dominici, c’est un peu la sublimation de Gabin, par petites touches qui ne sont même pas l’objet du film, sans être impertinentes. Son personnage du père Dominici a tous les tics de langage de ses anciens rôles, lui donnant à la fois sa place habituelle de chef de famille autoritaire, et celle de l’accusé, reflet de toutes les canailles qu’il a incarnées. Un terrain familier pour ses « fans ». Un terrain beaucoup plus familier, en tout cas, que l’atmosphère de conflit culturo-politique qui règne depuis 1968 et de laquelle l’intrigue originale – la vraie, celle de 1952 – n’est même pas issue. Pourtant cette ambiance est bien là et c’est d’elle que le film est empli. Mais en cinq ans, elle s’est un peu tassée et, surprise ! le Gabin politique est toujours compatible, pas nostalgique pour deux sous de ses vieilles prouesses dans le domaine. Vivrait-il toujours, se dit-on, qu’il saurait encore en manier les nuances cinématographiques.

La variante la plus évidente depuis l’avant-68 (une rupture d’importance comparable à la guerre, du seul point de vue de sa carrière), c’est l’absence de scènes faisant du spectateur un témoin absolu des crimes dépeints. Difficile alors, même avec le bagage de la cinématographie policière française jusque là, de deviner la fin ! Dans l’absolu, c’est un gros changement pour qui suit l’acteur depuis ses débuts, et un piège un peu grossier, mais d’autre part l’affaire Dominici est réelle. Avoir développé cette épopée judiciaire n’était pas à la portée du premier venu, surtout quand l’oeuvre est scellée en conclusion par le témoignage d’un véritable avocat du vrai jugement.

Autre bon point à souligner, le film est d’une durée normale (cent minutes) mais il paraît plus long et pas parce qu’on s’ennuie. Chaque scène est nécessaire et elles sont toutes étirées à la perfection à la limite de leur potentiel.


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Mardi : Kramer contre Kramer

(Robert Benton, 1979)

« Dustin Hoffman »*

Faire camper un père de famille à Hoffman, c’était un peu comme de demander à la poule aux oeufs d’or de pondre un oeuf de platine. Sauf que le bougre l’a fait. Du haut de son absence complète d’autorité apparente, desservi par sa voix de fausset et cette sorte de bégaiement constant qui nous rend étranger à son éloquence, on ne l’y prédestinait pas. Mais quand on est bon acteur, c’est en dépit de l’image basique qu’on peut revêtir, et il a su magnifier en Kramer la douceur et la dureté d’un père digne des plus beaux clichés, le plus difficile à jouer mine de rien.

La métaphore juste, c’est la pièce de puzzle avec un vide. Ça, c’est Hoffman. Et le rôle du père, c’est la pièce correspondante avec un plein. L’un présente des lacunes, mais l’autre les comble. Pour le coup, c’est au directeur du casting qu’on doit reconnaître la performance d’avoir assemblé les pièces.

Le symbole du puzzle, par contre et hélas, ne marche pas avec le montage, qu’on sent pressé par le cahier des charges au niveau de la fluidité, comme s’il assemblait des pièces lisses les unes aux autres. Un soupçon confirmé quand on apprend que pas moins de 43 minutes ont été coupées de la première version finale. Parfois, le temps d’un fondu au noir / fondu à l’image, deux scènes se sont succédé dont le contraste, ou au contraire la trop grande similitude, choque.

Rétrospectivement, cela sera un détail. Tout est histoire d’empathie. Au coeur du drame de la séparation d’un couple avec un enfant au milieu, on la sent dans chaque mise en scène et chaque geste. Cela a pu être un aspect entièrement délégué à la direction des acteurs, d’ailleurs. Et lorsqu’au milieu du film, on est forcé de laisser s’en aller le cocon familial et d’entrer au tribunal pour la garde de cet enfant qui signifie tout, on est violemment sevré de cette empathie. Comme toute addiction brutalement inassouvie, on y réagit avec colère, râlant intérieurement qu’il restait là beaucoup de potentiel.

Avec un peu de patience, on se rendra compte que c’est exactement la mise en opposition dans laquelle la régie voulait nous placer, nous mettant à la place de chacune de ces personnes dont le destin change, et surtout de ces enfants qui n’ont d’autre choix que de se plier aux fadaises pseudo-judiciaires de leurs parents, évènements familiers aujourd’hui, qu’on s’étonne de voir déjà restitués au cinéma à une époque où le film avait en plus beaucoup de valeur pour les femmes, dont l’émancipation de leurs hommes commençait de se faire largement sentir.


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Mercredi : Opération Tonnerre

(Terence Young, 1965)

« Autour de James Bond »*

Un Bond où se cristallise la folie des grandeurs. Dépassant en un seul opus le budget des trois précédents confondus, Terence Young nous offre un film de cent-trente minutes où le tournage démesuré est pour une fois à l’échelle du scénario : l’organisation criminelle Spectre a volé deux bombes atomiques. Diantre. L’effet devait être majoré en cette époque de Guerre Froide, mais même pour le spectateur contemporain qui l’a à l’esprit, c’est montré de manière beaucoup trop risible pour être pris au sérieux.

La démesure a ses bons côtés : l’utilisation d’un authentique jetpack piloté par l’une des deux seules personnes habilitées à le faire dans le monde, par exemple. De savoir qu’une fois de plus, les dangers qu’ont encourrus les personnages ne sont pas sans origine dans le réel, aussi. Des cascadeurs ont ainsi reçu des primes pour plonger avec des requins, tandis que Sean Connery lui-même a dû nager près d’eux, dépourvu d’un bouclier aussi efficace que prévu.

C’est aussi un des Bond les plus intenses ; la scène de combat sous-marin approche les quinze minutes. C’est trop long, ça ne sert pas à grand-chose et ça s’inscrit dans l’absence générale de dynamisme, mais oui, c’est intense. Avec trente bonnes minutes de moins, c’eut été un des meilleurs de la série jusqu’en 1965, avec le grossier manque de réalisme en dernier point faible.


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Jeudi : Diaz – Un crime d’état

(Daniele Vicari, 2013)

« Langue italienne »*

Diaz, c’est la reconstitution d’une histoire vraie d’importance mondiale : la démonstration de violence des policiers à l’encontre des étudiants et journalistes pendant les manifestations contre le G8 de 2001. Une odyssée de l’espèce qu’est devenu l’Homme, réalisée par les Italiens, mais malheureusement pour eux-mêmes. Quoiqu’au vu de la conviction du réalisateur en le fait que le spectateur sait exactement de quoi on lui parle, il est possible que même des Italiens aient été confus.

Faire un film, c’est donner les moyens au spectateur de se mouvoir avec aise dans une histoire. Ce faux départ n’arrange rien mais c’était sans compter que le moyen de locomotion du spectateur serait un bulldozer. Diaz, c’est l’exemple d’un film qui s’est fait dépasser par les volontés qui l’ont créé. Son thème en l’occurrence, la violence, lui fait payer le prix de son indélicatesse. On est fasciné sur l’instant parce que la violence est un sujet prenant dans l’absolu, mais on se trouvera bien vite mal à l’aise, déchiré entre le scénario qui fonce tête baissée, peu désireux d’insérer des petites pépites d’art dont il aurait pu se servir pour qu’on s’appesantisse sur l’idée plutôt que sur le sens (alors qu’en réalité, elles y sont déjà et il aurait suffit qu’on nous les souligne), déchiré donc entre le scénario et l’ostentation avec lequel le film pointe du doigt ce qu’il veut dénoncer.

Bien sûr l’entreprise de la dénonciation est louable, mais on ne peut même pas accorder à l’oeuvre cette grâce de vouloir se faire juge, parce que, comble des combles, elle demeure une simple esquisse des faits réels ! Tout content de nous avoir montré au moins une image résumant chaque sévice de cette nuit de 2001, le film les compile en réalité sans cohérence, partant du principe prétentieux que c’est au spectateur de boucher les trous et faire les liens. Pire, il suggère et excuse à la fois ce manquement de telle manière qu’il nous pousse à adopter comme contexte notre propre vision subjective des évènements. Au-dessus de tout, il aurait été tellement plus sain que les gens derrière se rappellent la caméra que le moteur de l’art, fut-il documentaire, est la passion, et que ce n’est pas nécessairement de la colère.


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Vendredi : La Fin de la Violence

(Wim Wenders, 1998)

« Langue allemande »*

À partir du moment où le style de Wenders se rapproche de celui de Lynch – les deux sont aisément comparables au regard de leur parcours et de leur évolution respectifs -, on peut dire de sa création a la légèreté de l’air… Sa futilité aussi. Par autosuggestion ou humble interprétation, on peut se dire que dans le souffle artistique qui nous vient de l’écran, se dessinent des voix auxquelles, peut-être, le réalisateur n’a pas fait attention. Il a délaissé l’art pur et incompréhensible – comme Lynch – mais pour en venir à l’interprétable absolu, qui n’est par ailleurs pas forcément plus clair mais qui est, donc, une formule tellement plus légère.

Bon, on peut aussi se dire que c’est lent, que Wenders n’avait rien à dire, juste envie d’esquisser une histoire en quelques coups de pinceau abstraits. Mais avec lui, le plus beau, c’est qu’on a le choix de se dire telle chose ou telle autre, sans jamais avoir tort. Et si on se sent un peu déçu par cette forme sans but, on peut toujours l’admirer pour être chargée de philosophie et d’empathie jusque dans la moindre bribe de dialogue.


 


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Dimanche : La Fièvre monte à El Pao

(Luis Buñuel, 1959)

« Langue espagnole »*

Cette collaboration franco-mexicaine – il n’y en a pas des masses – est une des premières collaborations de Buñuel avec la France, et une ouverture pour Gérard Philipe au cinéma hispanique, dont il ne pourra retirer aucun profit de quelque sorte puisque sa mort foudroyante précède d’un mois la sortie du film. Les deux nations s’y apportent mutuellement beaucoup, même si le tournage bilingue laisse quelquefois entrevoir l’absence de dialogues réels entre les acteurs.

C’est surtout une aventure politique en pleine dictature centre-américaine, que le film retrace avec la force de l’actualité mais aussi avec moult mimiques sociales et manières polies. L’exécution de ces rituels de respect mutuel prend beaucoup trop de temps. Les discussions en sont tellement bardées qu’on en oublie que, sous cette surface, se déroule avec fluidité un récit emporté hors de sa banalité par des envolées d’éloquence où enfin se brise la frontière de la langue.

Nouveau nom de domaine

Voilà, après les refontes graphiques, le changement de style, l’ouverture d’un Twitter, les améliorations de clarté…

…Le site dispose maintenant de son propre nom de domaine, septiemeartetdemi.com !

Vous n’êtes pas obligé de mettre à jour quoi que ce soit. L’ancien lien (c3porikrin.wordpress.com) fonctionne maintenant vers une redirection vers le site tout joli tout neuf.